‹ Choix de poésies de P. de Ronsard (volume 2)Chapitre 30 sur 135 · LE CYCLOPE AMOUREUX · texte numérisé non relu

LE CYCLOPE AMOUREUX

Contre le mal d'amour, qui tous les maux excède , [/artifice n'invente un plus présent x remède,

1 Présent : favorable ; sens du latin prasens.

120 LES BGLOGUES.

Soit pilule ou breuvage, emplâtres ou liqueurs, Que la science apprise à l'école des Sœurs1.

Un chacun, en chantant, veut soulager sa plaie : Mais Amour de chansons frivoles ne se paie, Et ne prête l'oreille à tons les importuns : Puis des savantes Sœurs les arts ne sont communs. Et suffit si Nature, en ses œuvres sacrée, Fait naître un bon ouvrier en toute une contrée. Je sais bien, d'Espinay, que vous savez comment On se peut alléger d'un si gentil tourment : Apollon vous honore, et cette belle trope Qui suit par les rochers les pas de Calliope : Puis vous êtes courtois, et je sais bien aussi Que rien ne vous plaît tant qu'un amoureux souci. Vous ne prîtes naissance en un désert rustique , Germe d'un tigre fier, ou d'un lion d'Afrique. C'est pourquoi de Sicile (*) au rivage Breton J'envoi ce Polyphème, à qui tout le menton Rude s'épaississait d'une longue filasse , Qui lui couvrait le front, les tempes et la face. Amour, qui rechatouille en nous les appétits, Dompte aussi bien les grands, comme il fait les petits. Par lui vous apprendrez que les rois et les princes, Et les grands gouverneurs des royales provinces , - Qui ont le cœur hautain et le sang généreux , Ne sont pas seulement des beautés amoureux ; Mais ceux qui les troupeaux conduisent en pâture , Les pauvres idiots , fes monstres de nature, Cachent en la poitrine un ulcère arrêté, D'espérance et d'ardeur jeunement * allaité :

1 Les Hases. 2 Jeunement : nouvellement.

(*) Le poète parle ainsi parce qu'il emprunte à Théocrite le sujet de cette églogue. Théog, KuxXcd^.

uomme un Cyclope fit , qui l'âme avait domptée 3e l'amour qu'il portait à une Galatée , Naïade de la mer dont il était époint ; Et, pour sa récompense, elle ne l'aimait point.

Or, ce grand Polyphème, horreur de la Sicile, Enfant Neptunien , aux hôtes difficile , Pour se faire plus beau , d'un râteau se peignait, Et d'une faux sa barbe et ses ongles rognait , Qui d'un taillis de poil hérissait sa poitrine , Et qui n'avait miroir que l'eau de la marine l : Sou corps était géant , et au milieu du front Contournait un grand œil comme un grand boucler ' rond ; Il tenait en son poing , au lieu d'une houlette , Un sapin ébranché : il avait sa musette Bruyante à cent tuyaux, et, du haut du collet , Jusqu'au bas des genoux, pendait son flageolet, Qu'il enflait du matin jusqu'au soir, menant paître Sur le bord de la mer son gras troupeau champêtre (*).

Sa maîtresse il n'aimait comme pour des bouquets, Pour de petits anneaux, pour un tas d'affiquets Que donne le berger simplement à s'amie : Ains, comme hors du sens et tout plein de furie, Après elle enrageait : les Muses, à la fin, A l'aide des beaux vers, mirent son mal à fin. Un jour, voyant du bord sa cruelle maîtresse, Qui se peignait sur l'onde ainsi qu'une déesse , S'assit sur un rocher, et, d'un larmoyant son, Tourné devers la mer, chanta cette chanson :

« 0 belle Galatée, ensemble fière et belle ,

1 La marine : la mer. 3 Boucler : bouclier.

(*) Voyez la peinture du Cyclope dans Homère, Odyssée , F, v. 190 et suiv., et dans Virgile, Enéide, III, v. 190 et suiv.

Pourquoi, jeune beauté, m'êtes-vous si cruelle ?

Pourquoi me tuez- vous? ne vaudrait-il pas mieux

Me meurtrir de cent morts qui viennent de vos yeux,

Mourant auprès de vous , que languir en servage ,

Banni de votre grâce, au bord de ce rivage?

Vos yeux dedans les miens ont versé tant d'amour,

Que pour eux je soupire , et de nuit et de jour,

Et suis tant allumé d'une fièvre incurable ,

Que mon troupeau tout seul s'en retourne à l'étable,

Quand Vesper est venu , et, dès l'aurore aussi,

Sans conduite revient tout seul repaître ici.

« Les grands vaisseaux chargés qui me servaient de proie, Leur coupant le chemin au milieu de leur voie , Serrés entre mes bras comme dans un lien , Font voile au gré du vent , sans plus ne craindre rien , Puisqu'il vous plaît , maîtresse ; et si, n'avez envie D'un seul petit baiser me soulager la vie , A qui jà la vigueur et la force défaut : Et ce qui plus me deult », c'est qu'il ne vous en chaut 2 !

« O montagne d'Etna, que d'ici je regarde Vomir à chauds bouillons une flamme qui garde Sa nourriture en soi ! comme vous, au dedans , Amour m'a tout brûlé de ses flambeaux ardents, Dont on peut la chaleur par mes soupirs comprendre. Hélas ! votre brasier se couvre d'une cendre Qui parfois se rallume , et couvrir je ne puis D'une cendre le feu dont embrasé je suis.

« O fontaine Aréthuse, amoureuse ancienne De ce Dieu qui préside à l'onde alphéienne 3,

1 Me deult : m'afflige. changée en fontaine pour éviter ta

3 Ne vous en chaut : ne vous en poursuite d'Alphée changé en fleuve

soucie. Voir pag. 115, not. 1. Ovid., Métam., V, 513, et Virg., £n.,

3 Allusion à la fable d' Aréthuse, 111,694.

Je suis émerveillé qu'en buvant de votre eau , Et m'y baignant souvent, je n'éteins le flambeau Qu'amour autour du cœur si chaudement m'allume, Et que votre froideur ma chaleur ne consume !

« O rochers endurcis au bord de cette mer, Je voudrais me pouvoir en pierre transformer, Pour ne sentir plus rien comme chose inutile , Non plus que fait Niobe l au rocher de Sipyle !

« O forêts! que je porte envie à votre bien! Et d'autant , ô forêts ! que vous ne sentez rien, Et d'autant que toujours votre chef renouvelle, De printemps en printemps, sa perruque nouvelle, Mais je ne puis changer mon amoureux émoi Qui toujours m'accompagne, et vieillit avec moi.

« O mer! bien que soyez et cruelle et amère, Je ne vous puis haïr : car vous êtes la mère De celle qui me tue. On chante que Vénus Naquit d'écume blanche entre vos flots chenus a : Toutefois elle est calme : et par nulle prière Je ne puis adoucit1 cette autre marinière , Cette Vénus seconde, en qui la cruauté De la mer apparaît avecque la beauté.

« J'aime pour mon confort de voir la pierre ponce Qui nage dessus l'eau, et jamais ne s'enfonce, Non plus que mon penser, qui ça, qui 15, nouant \ Ainsi que Galatée en l'eau se va jouant.

« J'aime bien des dauphins l'amoureuse nature , * Qui, sous le froid des eaux , ont senti la pointure

1 Niobé changée en statue de mar- 2 Chenus : blancs; du latin canus. Ire. Otid., Uéiam.y VI, 146 et suiv. » Nouant : nageant.

D'aimer ainsi que moi : mais leur sort amoureux Est trop plus que le mien en amour bien heureux.

« J'aime l'éponge aussi , d'autant qu'elle est utile A m'essuyer le pleur qui de mes yeux distille.

« J'aime aussi le corail , d'autant qu'il est pareil Aux lèvres de m'amie et à son teint vermeil ; Seulement je me hais, désespéré, pour n'être Aimé de ces beaux yeux qui du mien se font maître.

* O Nymphe, qui m'avez tout le cœur embrasé, Tendez-moi votre bouche afin d'être baisé. On dit qu'au ciel là haut un grand Jupiter tonne , Qui de ses feux ardents tous les peuples étonne : Votre œil m'est Jupiter, qui tout m'a foudro3*é D'un regard que m'avez dans le cœur envoyé ; Et si', n'avez souci d'éteindre en nulle sorte, Non d'un petit souris, la flamme que je porte.

« Las ! vous venez ici pour jouer sur les bords, Quand seule vous voyez que tout seul je m'endors , Et pour me réveiller vous me tirez l'oreille , Puis en l'eau vous fuyez sitôt que je m'éveille : Seulement mes Harpaux > qui gardent mon troupeau , Courent après votre ombre, et l'aboyent sur l'eau.

« Que maudit soit le jour que je vous vis première s Cueillir parmi ces prés des fleurs avec ma mère * ! Je vous servais de guide; ah! je n'ai su depuis Moi-même me guider, tant égaré je suis.

« De4ête et d'estomac je devins tout malade, Mon œil devint terni, ma couleur devint fade,

• Et si : et pourtant. fois ; tour latin. 3 Met Harpaux : mes chiens. 4 Une nymphe qu'Homère no

* Première : pour la première Thoose. .

Ma mère sut mon mal, qui jamais ne voulut Tant seulement vous dire un mot pour mon salut ; Si elle vous eût dit ma passion nouvelle , Peut-être qu'eussiez fait quelque chose pour elle.

« Ah ! que je suis marri , qu'en naissant je ne prâ La forme d'un poisson, afin d'avoir appris A bien nager, pour voir dessous les eaux profondes, Quel plaisir vous avez à jouer sous les ondes ! Toujours, à pleines mains, je vous eusse porté Des roses au printemps , des œillets en été , Du safran en automne , et non pas tout ensemble , Mais comme la saison diverse les assemble. Au moins j'eusse baisé votre main et vos bras : Car baiser votre bouche il ne m'appartient pas. Sortez de l'eau, maîtresse, et sortant qu'on oublie De plus s'en retourner, comme amour qui me lie Me fait ici pour vous sur ce bord séjourner, Oubliant vers le soir de plus m'en retourner; Et souffrez désormais , que, sans vous , le rivage De cette grande mer soit battu de l'orage.

« Mieux voudrait en mon antre avec moi demeurer, Pour faire du fromage, et du lait pressurer, Tirer devers le soir le pis aux vaches pleines, Conduire les agneaux par les herbeuses plaines , Voir sauter les chevreaux, cosser x les bouvillons, Qu'habiter de la mer les stériles sillons.

« Sortez de votre mer, venez, à la bonne heure, Habiter le séjour de ma douce demeure : Vous serez à mes yeux plus blanche que les lis , Plus vermeille qu'œiltets nouvellement cueillis, Plus droite que le jonc, phis tendre et plus fleurie

1 Cosser : se choquer,

tu

Que n'est au mois d'avril une jeune prairie , Qu'un jardin arrosé, qu'un pré tondu de frais, Que l'ombrage en été des épaisses forêts.

« Sinon , vous me serez plus fière x, ô Galatée ! Qu'un aspic, qu'une mer, qu'une flamme éventée, Plus fier'* que n'est un paon, plus volage que vent, Plus fuyarde qu'un cerf que les chiens vont suivant , Plus sourde qu'un rocher, et plus fausse et menteuse Que n'est de votre mer l'apparence venteuse : Si vous m'aviez pour vôtre entre vos bras reçu , Vous viendriez héberger en mon antre moussu.

« Je suis riche en troupeaux, soit à corne ou à laine, Les uns errent aux bois, les autres <en la plaine, Les autres, plus légers, grimpent sur le rocher, Et les autres s'en vont sur les fleurs se coucher; L'un repose à l'étable , et l'autre dessous l'ombre : Bref, j'ai tant de troupeaux que je n'en sais le nombre, Aussi, sans les compter, je sais que tout est mien : Pauvre est celui qui sait le nombre de son bien.

« Je trouvai , l'autre jour, le caverneux repaire D'une ourse bien pelue3, et, dedans, une paire De petits ourselets , qui déjà pourront bien Se jouer avec vous, sans avoir peur de rien *. Us sont bien éveillés , peu farouches , et semblent Être frères bessons5, tant fort Ils se ressemblent : Je les trouvai pour vous, je vous les garde aussi. S'il vous plaît de venir sur cette rive-ci Me serrer en vos bras , et pousser hors de Tonde De votre chef marin la belle tresse blonde , Venez donc m'embrasser, sans vouloir détourner

* Fier 9 : farouche. 3 Petue : veine.

a Plu* superbe qu'on paon ( éd. 4 Sana que voua aye« peur de rie*, Buon, 1623 ). ' Bessons ; jnmeanx.

Vos yeux des beaux présents que je vous veux donner. Certes je me connais : ma face n'est difforme : Te prens plaisir extrême à contempler ma forme ; L'autre jour tout mon chef et mon corps je lavai, Quand la mer était calme , et beau je me trouvai x.

a Si ma tête aux longs crins, comme un taillis, ombrage Mon épaule et mon dos , en suis -je plus sauvage ? Si de crins épaissis mon estomac est plein, Ne pense que Nature ait rien fait de vilain ; Un arbre n'est point beau sans épaisse feuillée , Un cheval sans longs crins : la laine entortillée Fait belle la brebis , les plumes les oiseaux , Longue barbe et long crin font les hommes plus beaux.

« Je n'ai qu'un oeil au front : le soleil qui nous darde Le jour de ses rayons, d'un seul œil nous regarde ; La lune n'a qu'un œil , je n'ai qu'un œil aussi : Compagnon du soleil, j'allège mon souci. Ajoutez d'autre part que Neptune est mon père, Qui commande à vos eaux : vous l'aurez pour beau-père, S'il vous plait m'épouser, et si, par amitié, De ce pauvre Cyclope avez quelque pitié , Qui ne trouve allégeance au mal qui le tourmente, Sinon quand il vous voit, ou bien quand il vous chante. »

Pauvre Cyclope hélas ! quelle fureur a pris ( Fureur de trop aimer ) follement tes esprits. 11 vaudrait mieux penser à ta petite affaire, Allaiter tes agneaux, et tes génisses traire , Et lacer* tes paniers sur ce bord tout le jour, Que d'être, sans rien faire, à chanter de l'amour, Ou en aimer une autre , ou feindre dans toi-mêmes

1 Nec Mm adeo informU : nup*r me in Quum placidum ventls staret mare.

[littore vidi, (VlRG,, Églog., II, a&)

2 Laeer : tresser.

Que tu es bien aimé de celle que tu aimes. Car feindre d'être aimé (puis que mieux on ne peut) Allège bien souvent l'amoureux, qui se veut Soi-même se tromper, se guérissant la plaie, Aussi bien par le faux que par la chose vraie.

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