‹ Choix de poésies de P. de Ronsard (volume 2)Chapitre 36 sur 135 · POUR L'AMOUR · texte numérisé non relu

POUR L'AMOUR

L'homme qui n'aime est un Scythe sauvage , Vivant sans cœur, sans âme et sans courage : On ne saurait se passer de l'amour, Non plus qu'on fait du soleil et du jour.

Ainsi que l'âme , en notre corps entrée , Émeut le corps, ainsi l'amour sacrée, Entrée en l'âme, émeut l'âme par soi , Pour lui servir de patron et de loi , Et la pousser aux plus parfaites choses Qui soient en terre et dans le ciel encloses.

Or, c'est Amour qui gouverne les cieux . Comme éloigné de l'homme et de ses yeux Visiblement ne se donne à connaître , Au sens humain : car il est trop grand maître. De sa grandeur on ne saurait parler :

Si haut que lui l'homme ne peut voler, Pour concevoir ses divines puissances ; Mais de l'amour, auteur de nos naissances , Terrestre et bas, qui notre humanité Rend presque égale à la divinité , De père en fils concevant nos semblables , Pour réparer les siècles perdurables.

De ce grand dieu, père de volupté ,

Par qui le peuple est doucement dompté , Qui nous chatouille, et se mêle en nos veines , Maître et seigneur des affaires humaines , Je veux parler, et dire que sans lui L'homme mourrait, plein de soin et d'ennui.

Un plus grand bien ne se trouve en la vie , De soi fâcheuse et bouillante d'envie , ' D'ambition et d'honneur importun , Que de trouver entre mille quelqu'un Auquel on puisse, avecqûe confiance, Dire sans fard tout cela que l'on pense. Amour nous fait tel plaisir éprouver, L'amitié fait le bon ami trouver.

Gomme pourrait un homme sociable Avoir parti qui lui fût agréable , Pour vivre ensemble en toute loyauté, Sans s'allier à la douce beauté D'une très-sage et vertueuse dame?

Pour n'être plus que deux corps en une âme , Un seul esprit, qui se puisse enflammer Tant seulement du seul honneur d'aimer, Ne cherchant point de son ardeur extrême Autre loyer sinon que l'amour même , Qu'en bien aimant de se voir bien aimé ?

Qui d'autre sorte a le coeur allumé Ou d'avarice, ardeur ou convoitise, Indigne il est qu'amour le favorise ; Telle amour est pleine de passion , Qui ne connaît que la perfection D'amour n'est rjen qu'une ardeur mutuelle , Qui se commence et se finit en elle (*).

(*) Obscurité d'idées et de style qu'on doit excuser dans Ronsard, nui» dont on retrouve malhenreusement la trace dans quelques bons autans du diZ'SepUème siècle, en particulier dans Corneille.

LES MASCABADES. Mi)

Pource, seigneurs qui les armes suivez, Et aux palais des grands princes vivez , Si m'en croyez , apprenez dès jeunesse A bien choisir une belle maîtresse ; D'en prenez point de laide : la laideur Cache toujours une lente froideur Qui hors du cœur la chaleur nous arrache : Un corps difforme une âme laide cache.

Or, tout ainsi qu'un visage sans fard , Courtois et beau , tout gentil et gaillard , Est le miroir d'une âme bien parfaite : Ainsi la face horrible et contrefaite Est le miroir où l'on voit par dehors Être un esprit aussi laid que le corps.

Pource autrefois les Muses immortelles Ont les Vertus peintes en damoiselles , Pour faire voir clairement à chacun Que les vertus et les dames n'est qu'un.

Les dames sont des hommes les écoles; Les châtiant de leurs jeunesses folles , Les font courtois, vertueux et vaillants.

Tels ont vécu ces superbes Rolands, Renauds, Tristans, pleins d'une âme amoureuse, Qui, désireux de gloire aventureuse , Comme les dieux s'acquirent des autels, Faisant partout des gestes « immortels.

Ce fut Amour auteur de telle affaire : Car sans ce dieu ils n'eussent su rien faire. Qui voudra donc soi-même se dompter, Et jusqu'au ciel par louange monter, Et qui voudra son cœur faire paraître

* Cette* : actions, exploite.

Grand par-sus tout et de soi-même maître Soit amoureux d'une dame qui sait Rendre l'amant vertueux et parfait.

L'homme mal né qui les amours méprise N'achèvera jamais belle entreprise ; Ains, tout perclus de sens et de raison. Ne bougera poltron de sa maison.

Aux temps passés, et Jason et Thésée De mainte affaire étrange et malaisée Sont retournés environnés d'honneur, Ayant Amour pour guide et gouverneur.

Les dames sont pleines de courtoisie , Ont le cœur haut, haute la fantaisie.

On voit toujours la femme de moitié Surpasser l'homme en parfaite amitié :

Témoin en est la vertueuse Alceste Qui se tua pour son époux Admète , Où nul amant ne se saurait trouver Mort de sa main pour sa dame sauver.

Tout cœur de femme est armé de fiance ' : Celui de l'homme est plein d'impatience , Menteur, parjure, incertain et léger, Double , fardé , trompeur et mensonger.

Or, s'il se trouve une amitié bien faite , D'âge , de mœurs, en loyauté parfaite , C'est un trésor qui bienheureux se doit Garder, d'autant que bien rare on le voit, Et que chacun* contemple en sa partie La sainte amour dont la leur est sortie , Qu'on ne voit plus comme on soûlait2 ici,

1 Fiance : confiance, fermeté. ' Soûlait : avait conta nie.

Depuis le temps que le peuple, obscurci D'erreur, de fraude et de vices infâmes, Ainsi qu'il doit n'honore plus les dames : Car toujours règne au monde le malheur, Quand plus n'y sont les dames en honneur.

Si quelque brave, ennemi de sa vie , Ou trop chagrin ou trop enflé d'envie, Veut soutenir, comme présomptueux, Qu'aimer n'est point un acte vertueux, Et qu'on ne doit servir les damoiselles, Ou les servant en prendre de nouvelles, Vienne au combat : je lui ferai sentir Que le médire apporte un repentir , Et vergogneux ' confesser par contrainte Que bien aimer est une chose sainte.

' fergogneux : honteux .

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