CONTRE L AMOUR
De deux amours on voit la terre pleine : L'un est sans mal, sans travail et sans peine, Prompt et soudain , qui loin de ce bas lieu Nos cœurs élève aux mystères de Dieu : Si que, laissant les terres et les nues , Cherche du ciel les traces inconnues, Et, par un vol à l'esprit coutumier.
Reloge l'âme en son logis premier, Et, la joignant à sa première essence
(*) L'inspiration de ce morceau est due à Platon, dont les expressions mêmes ont été rendues par le poète avec bonheur.
ce grand tout lui donne Connaissance ; Si bien que l'homme , en contemplant, se fait Non plus terrestre, ains * céleste parfait.
Telle amour est aux vertueux très-belle , Qui d'autant plus toutes amours excelle, Que l'esprit est de son bien jouissant , Et que le ciel la terre va passant.
De telle ardeur, comme chaînons, dépendent Cent mille ardeurs,qui çà-bas se répandent Dedans nos cœurs , et nous servent de loi , Comme de craindre et révérer son roi , Bon citoyen, défendre sa patrie , Et pour les siens abandonner la vie, Son compagnon en armes secourir, Pour le renom les lauriers acquérir, Et mépriser toute fortune extrême , Et le public aimer mieux que soi-même.
Or, je n'appelle amour, sinon celui Qui nous maintient et nous tire d'ennui , Nous pousse au ciel , nous fait aimer nos princes , Et d'un grand cœur secourir nos provinces ; Pour les amis se montrer hasardeux, Afin d'avoir le même secours d'eux, Quand quelque mal outrageux nous offense : Pour tel effet l'amitié se commence.
Or, l'autre amour qui maîtrise les cœurs, Est l'artisan de toutes nos douleurs , Aveugle enfant, que l'humaine malice A mis au ciel pour fauteur de son vice ».
Mille combats au monde sont venus Par le moven de la folle Vénus :
4 Ains : mais. 3 Pour autoriser son vice.
Thèbes et Troie en furent saccagées '*: Car de l'amour les fureurs enragées, Par un dépit s'attisant peu à peu , D'un petit bois allument un grand feu.
L'homme bien né se souille de diffame », Idolâtrant les beautés d'une femme, Jeune aujourd'hui, demain vieille, et qui n'est Belle, sinon d'autant qu'elle nous plaît, Et par un teint qui pipe notre vue :
Au reste elle est de bon sens dépourvue , Prompte , légère , inconstante et suivant Le naturel des vagues et du vent.
Malheureux est et digne de misère , Qui fait appui de chose si légère , Qui momentaine 3 en rien s'évanouit, Et de sa fleur douze ou quinze ans jouit. Toute beauté n'est que chose fardée , Haïe autant comme elle est demandée.
L'homme grossier les femmes aimera , L'homme gaillard ne les estimera, Sans valeter 4 une sotte maîtresse , Sinon d'autant que l'affaire les presse : Pour la contrainte il aura d'elle soin , Gomme cherchant le remède au besoin , Se souciant de soi-même et non d'elle , Laisser la vieille , et prendre une nouvelle , Sans passion : car c'est un grand plaisir, En n'aimant rien de changer et choisir.
Donc, chevalier, pour chose malheureuse, Nous détestons une flamme amoureuse ,
1 Allusion à l'hymen d'OEdipe et à 3 Momentaine : qui ne dure qa'as l'amour de Paris. moment.
7 Diffame : déshonneur. * haleter : servir en esclave.
Et soutiendrons contre tous assaillants ( Quand ce seraient de ces fameux Rolands ), Que Cupidon est un Dieu d'injustice , Qui la jeunesse appâte de tout vice , Et qu'on le doit, comme pernicieux, Bannir bien loin de la terre et des cieux.