‹ Choix de poésies de P. de Ronsard (volume 2)Chapitre 53 sur 135 · A FLORIMOND ROB8RTET, SEIGNEUR D'ALLUYE · texte numérisé non relu

A FLORIMOND ROB8RTET, SEIGNEUR D'ALLUYE

Je chante, Robertet, la saison du Printemps, Et comme Amour et lui , après avoir longtemps Combattu le discord de la masse première , Attrempés de chaleur sortirent en lumière : Tous deux furent oiseaux , l'un dans les cœurs vola, L'autre au retour de Tan jouvenceau s'en alla Rajeunir contre terre , et , pour mieux se conduire , 11 se fit compagnon des courriers de Zéphyre.

Zéphyre avait un rets d'aimant * laborieux \ Si rare et si subtil qu'il décevait les yeux, Ouvrage de Vulcain : lequel depuis l'aurore y Depuis le jour couchant jusqu'au rivage More, Tenait large étendu pour prendre dans ce rets Flore, dont le Printemps était énamouré.

Or, cette Flore était une nymphe gentille , Que la Terre conçut pour sa seconde fille : Ses cheveux étaient d'or, annelés et tressés*

1 Aimant : acier; du latia edanan- ' Laborieux : travaillé; du latin /*- (Hua. b&tatus.

{') Florimond Robertet, baron d'Alluye et de Bury, secrétaire d'État, naquit à Mois, en 1633. Il succéda dans sa charge à Jean du Thier, mort ni 1559. Cest lui qui ligure dans les ftglogues, sous le nom d'Alluyot. Dans ces hymnes des quatre saisons, adressées, non sans intention, aux qoatra secrétaires d'État, celle du Printemps convient mieux à Robertet d'Ailoye plus jeune de treize ans que son cousin, Robertet de Fresue, auquel est dédié l'Eté.

D'une boucle d'argent ses flancs étaient pressé» ; Son sein était rempli d'émail et de verdure ; Un crêpe délié lui serrait de vêture, Et portait en la main un eofîn * plein de fleurs Qui naquirent jadis du cristal de ses pleurs y Quand Aquilon voulut la mener en Scythie , Et la ravir ainsi comme fit Orithie2 : Mais elle cria tant que la Terre y courut, Et des mains du larron sa fille secourut.

Toujours la douée manne et la tendre rosée ( Qui d'une vapeur tendre en l'air est composée >, Et la forte jeunesse au sang chaud et ardent , Et Amour qui allait son bel arc débandant , Et Vénus qui était de roses bien coiffée, Suivaient de tous côtés Flore , la belle fée.

Un jour qu'elle dansait, Zéphyre l'épia, Et, tendant ses filets , la prit et la lia En ses rets enlacée, et jeune et toute belle Au Printemps la donna, qui languissait pour elle.

Sitôt que le Printemps en ses bras la reçut , Femme d'un si grand Dieu, fertile elle conçut Les beautés de la terre , et sa vive semence Fit soudain retourner tout le monde en enfance.

Alors d'un nouveau chef3 les bois furent couverts, Les prés furent vêtus d'habillements tout verts , Les vignes de raisins ; les campagnes portèrent Le froment qu'à foison les terres enfantèrent , Le doux miel distilla du haut des arbrisseaux, Et le lait savoureux coula par les ruisseaux 4.

1 Coftn : coffre, corbeille. * Traits communs à tontes les 4*

* Voir Ovide, Mèt.> liv. V|, v. 677. criptions de l'âge d'or. Voir Virç*« J Chef ' tète; ici pour feuillage. Ovide, etc.

Amour, qui le Printemps son ami n'abandonne, — Prit Tare dedans la main : son dos il environne D'un carquois plein de traits, puis alla dans la mer Jusqu'au centre des eaux les poissons enflammer, Et malgré la froideur des plus humides nues* Enflamma les oiseaux de ses flammes connues : Alla par les rochers et par les bois déserts Irriter la fureur des sangliers et des cerfs , Et parmi les cités aux hommes raisonnables Fit sentir la douleur de ses traits incurables : Et , en blessant les cœurs d'un amoureux souci , " y Avecques la douceur mêla si bien aussi L'aigreur qui doucement coule dedans les veines , Et avec le plaisir mêla si bien les peines, Qu'un homme ne pourrait s'estimer bienheureux , S'il n'a senti le mal du plaisir amoureux.

Ainsi par le Printemps la Terre se fit belle, Ainsi le beau Soleil retourna devers elle.

Comme une jeune fille, afin de plaire mieux Aux yeux de son ami , par un soin curieux S'accoutre et se fait belle , et d'un fin artifice L'attire doucement à lui faire service : Ainsi la Terre rend son visage plus beau , Pour retenir longtemps cet amoureux flambeau Qui lui donne la vie, et de qui la lumière Par sa vertu la fait de toutes choses mère. En l'honneur de cet hymne, ô Printemps gracieux! Qui rappelles l'année , et la remets aux cieux, Trois fois je te salue , et trois fois je te prie D éloigner tout malheur du chcf.de mon Alluyc ; Rt si quelque maîtresse en ces beaux mois ici

Lui tourmente le cœur d'un amoureux souci ,

Fléchis sa cruauté , et la rends amoureuse

Autant qu'auparavant elle était rigoureuse ;

Et fais que ses beaux ans qui sont en leur printemps,

Soient toujours en amour bienheureux et contents !

HYMNE DE i/ÉTÉ.

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