‹ Choix de poésies de P. de Ronsard (volume 2)Chapitre 52 sur 135 · LE PBBH1EB LIVRE · texte numérisé non relu

LE PBBH1EB LIVRE

Sans respect de personne, a son fait récité:

« Père, t'ébahis-tu de quoi je suis tremblante, De quoi j'ai de frayeur la poitrine haletante , Quand là bas à grand'peine ai~je pu garantir De mort ma pauvre vie , avant que de partir? Ce peuple malheureux auquel j'étois allée, Par ton commandement, n'a, sans plus, violée La révérence due à ta grand'Majesté :

Mais il a , qui plus est , dans son cœur projeté De t'arracher la foudre , et d'une triple échelle De montagnes, ravir ta demeure éternelle. Celui qui maintenant vit le plus entaché De meurtre, de malice, et bref, de tout péché, Est le plus vertueux; ils pillent, ils blasphèment, Et rien qu'assassinats et que meurtres ils n'aiment ; Us dédaignent tes lois , et n'ont plus en souci Ni toi , ni ton saint nom , ni tes temples aussi , Et tant en leur audace et malice se fient , Qu'en se moquant de toi, ta puissance défient. Pource, si quelque soin de ton honneur te tient, Et si jusques au cœur ma prière te vient, Et si d'une fureur justement tu t'irrites, Rends leur le châtiment selon les démérites, Et n'endure , Seigneur, que l'on vienne outrager D'un cœur présomptueux ton nom, sans le venger. »

A tant se tut Justice, et pour faire connaître Que son père l'aimait , s'alla seoir à la dextre De son trône divin , d'où la terre et les cieux Abaissés à ses pieds regarde de ses yeux.

Jupiter, irrité des larmes de sa fille , Des Dieux incontinent assembla le concile ,

lesquels, obéissant à son commandement, Par troupes arrangés viennent soudainement : Ceux du ciel le haut rang des chaires x ont tenues, Les marins le milieu , et les tourbes menues Des petits demi-dieux confusément se sont Plantés deçà, delà, tout debout en un rond; Quand chacun en son ordre eut assorti sa place, Il prononça tels mots tout remplis de menace ; Une flamme de feu de ses yeux s'écartait, Et un glaive tranchant de sa bouche sortait :

* Ce qui m'émut jadis de verser toute Fonde De la mer sur la terre , et submerger le monde , Ne fut que pour punir les faits malicieux Que commettaient là-bas les hommes vicieux, Lesquels si obstinés en leur malice furent, Qu'en leur faute endurcis changer ne se voulurent , Ni me crier pardon, bien que par maints sermons Avertis je les eusse en songe et par démons.

« Pource je les noyai, et délâchai les brides De mes pluies du ciel et des mers homicides, Par sept jours sur la terre , et ne s'en sauva qu'un Que tout ne fût ravi ■ du naufrage commun. Je pensais ranimer de la terre la face D'une plus innocente et plus divine race, Qui s'abstiendrait du mal , de peur de n'encourir Le pareil châtiment duquel je fis mourir Ses aïeux obstinés, qui m'osèrent déplaire ; Mais il en est allé, ô Dieux ! tout au contraire : Car ce peuple nouveau commet plus de forfait , En un jour, qu'en cent ans le premier n'avait fait, Pource, je veux par feu lui consommer la vie,

1 Chaires : chantes, sièges. ' Ravi : enlevé par le naufrage...

238 LE PfiEMIER LIVBE

Des grands jusqu'aux petits, et que nul ne me prie, Ainsi que l'autre fois, de lui faire pardon *. Je ne le ferai pas , car un seul ne vit bon. Je ruerai * par trois jours ma colère attisée, Pleuvant flammes du ciel sur la terre embrasée , ; Et ferai sans pitié tous les corps enflammer Qui marchent sur la terre et nagent dans la mer, Pour leur méchanceté , -et la terre brûlée Ne sera (je le veux ) jamais renouvelée D'un autre genre humain : car qui le referait, D'âge en âge suivant toujours pire serait. Est-il pas bien ingrat? il sait que toutes choses, Qui sont dedans le rond de mon grand ciel encloses , Sont faites pour lui seul , et qu'à lui j'ai permis Que tous les animaux sous ses pieds seraient mis , Ceux des champs, et tous ceux qui en la mer respirent, Et ceux qui parmi l'air s'égayent et se virent , Le malheureux sait bien que ma main l'a fait tel Que rien ne lui défaut que le point d'immortel : Car il est quant au reste aussi noble qu'un ange, Tant je l'ai couronné de gloire et de louange.

« J'ai fait pour lui du ciel le grand tour nompareil, Les étoiles, le jour, la lune et le soleil, Pour lui donner clarté : car je n'en ai que faire : Sans le secours du jour ma face est assez claire : Les rayons du soleil et des astres des cieux

Viennent de ma lumière, et non la mienne d'eux.

« Pour lui je rends de fruits la terre toute pleine : Ce n'est pour me soûler * que son fruit elle amène, Ni la mer ses poissons : je ne mange ni boi, Vivant, je me soutiens par la vertu de moi.

1 Je ruerai : je lancerai. ' Soûler : rassasier.

DES HYMHJBS. 2SÏ)

Tai tout créé pour lui, lequel, en récompense i mes biais, est ingrat, et forcené ne pense je note ses faits; mais, en lieu d'invoquer Ion nom, hoche la tête, et s'en ose moquer : taurce je le veux perdre, et lui faire connaître (Que son vice me fâche , et que je suis son maître. »

Ainsi dit le grand Dieu , qui si fler assembla Ses sourcils, que le ciel et la terre en trembla ' : Déjà dedans ses mains tenait l'ardente foudre, Et n'eût fait de la terre et du ciel qu'une poudre , Sans sa fille Clémence , à l'œil paisible et doux, Qui ses genoux embrasse, et retient son courroux :

« Père, puisqu'il te plaît entre tes noms de mettre

Le nom de très-benin , il faut aussi permettre

A ta rigueur d'user des effets de ce nom :

Autrement tu serais en vain appelé bon.

Tu peux, si tu le veux, tout ce monde défaire.

Le roudrais-tu plus grand ou plus petit refaire?

De le faire pareil, ce ne serait rien fait '. Or de voir ton palais , fait , refait et défait , Ce serait jeu d'enfant, qui bâtit au rivage Un château de sablon , puis détruit son ouvrage. Ce qu'il ne faut, Seigneur : car la destruction /V'est pas séante à Dieu, mais génération : Pource, il te plut jadis bâtir tout ce grand monde , Et peupler d'animaux toute la terre ronde , Vfio que de ton trône, en voyant les humains, Prisses'quelque plaisir aux œuvres de tes mains. vfais ores 4 un chacun blâmera ta puissance ,

venir d'Homère et de Virgile : Anoait, et toaun nota «J^-' 0I»?» H9 -jcau xuav«Tj<yiv iic oçpvat vews

Kpovicov * * Ore§ : maintenant.

....... iiryav V ÈXéXiÇev *oiv|iicov.

( Iliaif., A*t 5Î8. ;

240 LE PBEM1ER LIVHB

Et seras en mépris comme un Dieu d'inconstance ,

Qui naguères voulus tout le monde noyer,

Et maintenant le veux encore foudroyer.

Si tu détruis le monde, il faudra qu'il retienne

De son premier chaos la figure ancienne;

Et si tout est confus , qui adoncques dira

Les hymnes de ta gloire, et ton nom bénira?

Qui lors racontera tes merveilles si grandes ?

Qui, dévot, chargera tes saints autels d'offrandes ?

Qui la flamme immortelle aux temples gardera?

Qui d'encens Sabéen ton trône enfumera ?

Il vaut mieux , ô Seigneur ! que tu les épouvantes

Par songes , par démons , par comètes volantes ,

Que les tuer du tout : cartels qu'ils sont, Seigneur,

Bons ou mauvais, ils sont créés à ton honneur.

Si tu frappes leur cœur, ils te voudront entendre :

11 n'est enduit de roche , il est humain et tendre ,

Lequel sera soudain , bien qu'il soit endurci ,

Châtié de son vice , et te criera merci. »

A tant se tut Clémence , et jà de sa parole Avait du père sien faute l'ire plus molle, Quand Thémis la divine au bas du trône alla De Dieu presque apaisé , auquel ainsi parla : « O souverain Seigneur, roi des Dieux et des hommes ■ , Par qui tous nous vivons, et par qui tous nous sommes, Qui régis tout en tout, et n'es régi d'aucun, Qui as (comme il t'a plu) départi à chacun , Dès le commencement, un naturel office, Et un propre métier pour te faire service , Donnant au puissant Mars la force et le pouvoir, A Phébus la musique , à Pallas le savoir,

* O Pator, p homloum Divumqoe atterna potestas!

(Vinc, ÊuêUL, X, 18.)

BBS HYMNES. 24 1

. moi l'autorité sur toutes destinées [ue ta bouche fatale a jadis terminées ', écrites en airain qui ne se peut casser, \t que même le temps ne saurait effacer : îar tout ce que tu dis est chose très-certaine , A ce que l'homme dit njest rien que chose vaine.

« Or doneques pour ouvrir les secrets du destin, ie monde n'est encore ènvieilli par sa fin , 1 est du tout entier, et faut que maint espace )e maints siècles futurs se roulent en leur place Vvant que le brûler : veuille donc secourir la gent que tu voulais sitôt faire mourir.

I faut que les rayons de tes flammes divines Illuminent les cœurs des sibylles devines ;

Des prophètes aussi , qui seront tes prêcheurs , Et sans égard d'aucun blâmeront les pécheurs , Pour reprendre en ton nom de tous hommes le vice , Attendant le retour de ta fille Justice , Laquelle doit encore ici haut séjourner, Long espace de jours avant que retourner.

« Au temps que le destin en Gaule fera naître Henri , second du nom , des autres rois le maître , Que les cieux à l'envi s'efforceront d'orner, Justice avec ses sœurs là-bas doit retourner. Ce grand roi chérira un prince de sa race, Qui d'honneur, de vertu, de savoir et de grâce Entre tous les humains n'aura point son pareil , Et sa bonté luira comme luit le soleil.

II aura sur le front telle majesté peinte

Que du premier abord le vice en aura crainte, S'enfuyant devant lui après l'avoir connu : Prince si jeune d'ans et de mœurs si chenu \

1 Terminées: limitées, réglées.

3 Chenu ; blanc de vieillesse ; du latin can%$,

242 LE PREMIER LIVRK

« Celui sera nommé le prélat de Lorraine , Charles , dedans lequel ta fille souveraine Miraculeusement tu feras transformer, Pour les faits vicieux des humains réformer. Elle prendra son corps : car sa face céleste Comme elle fut jadis, ne sera manifeste Aux hommes de là bas, se souvenant encor Qu'ils Font d'entr'eux ehassée après le siècle d'or. »

Ainsi parla Thémis en paroles prophètes «, Qui furent puis après en temps et lieu parfaites * :

Ce Dieu, ce Tout-Puissant qui tout voit et régit , Dieu , en qui notre vie, en qui notre mort gît , Ne nous concède rien après l'âme immortelle Si saint que Injustice : on ne saurait sans elle Vivre en paix ou en guerre, et toujours notre cœur En tremblant frémirait d'une douteuse peur Qu'on ne pillât nos biens , ou que tôt notre vie, Par glaive ou par poison, ne nous fût accourcie.

Sans justice, le peuple effrénément vivrait , Comme un navire en mer, qui en poupe n'aurait Un pilote rusé pour ses voies conduire. Cela que sert en mer un pilote au navire , La loi sert aux cités, et au peuple , qui est Inconstant en pensée, et n'a jamais d'arrêt : 11 aurait aujourd'hui une opinion folle , Le lendemain une autre , et comme un vent qui vole , Ça et là voleraient les esprits des humains , Et jamais ne seraient en un propos certains, Sans la divine loi qui leurs volontés bride, Et malgré leur désir à bon chemin les guide ,

» Prophètes : prophétiques. * Parfaites : accomplies.

DBS HYMNES. 243

e voulant point souffrir qu'un homme vicieux, ins purger son péché, vienne devant ses yeux.

Elle fait que le roi sur le peuple a puissance, t que le peuple serf lui rend obéissance : lie nous a montré comme il faut adorer e seul Dieu éternel , comme il faut honorer 'ère , mère , parents , et quelle révérence >n doit aux morts , de peur de troubler leur silence.

Dieu, qui le ciel habite, a toujours en souci leux qui aiment justice, et qui la font aussi : )e ceux le bien est ferme , et comme une planète )e tous côtés reluit leur conscience nette , 7A toujours en honneur fleurissent leurs enfants , it ne meurent jamais qu'assoupis de vieux ans. tlais ce Dieu tout-puissant jamais son cœur n'apaise Contre celui qui fait la justice mauvaise, Jui par argent la vend, et qui corrompt, malin, Le bon droit de la veuve et du pauvre orphelin; [I lui garde toujours une dure vengeance (Jui, lente, pas à pas, talonne son offense, Lui envoyant Até , déesse de méchef * , Qui de ses pieds de fer écarbouille * son chef * Car Dieu sur les palais s'assied pour le refuge Des pauvres, d'où son œil remarque le bon juge, Pour le récompenser selon qu'il a bien fait , Et le faux juge, afin de punir son méfait.

Doncques, roi, si tu veux que ton règne prospère, 11 te faut craindre Dieu : le prince qui révère Dieu, justice et la loi, vit toujours fleurissant, Et toujours voit sous lui le peuple obéissant :

1 Méchef: malheur. 2 Écarbouille: écrase.

244 LE PBBMIEH LIVRE BBS HYMNES.

Son ennemi le craint : et s'il lève une année Toujours sera vainqueur, et la Famé * emplumée Vivant bruira» son nom, et le peuple en tout lieu, Après qu'il sera mort, le tiendra comme un Dieu.

1 Famé, en latin Fatna, la Renom- ' Bruira : fera bruire , fera rttaniée. tir.

LE

Page 1