‹ Choix de poésies de P. de Ronsard (volume 2)Chapitre 59 sur 135 · REGRET · texte numérisé non relu

REGRET

A LA MÊME

Le jour que votre voile aux vents se recourba , Et de nos yeux pleurants les vôtres déroba, Ce jour, la même voile emporta loin de France Les Muses qui soûlaient1 y faire demeurance, Quand l'heureuse fortune ici vous arrêtait , Et le sceptre français entre vos mains était.

Depuis, notre Parnasse est devenu stérile : Sa source maintenant d'une bourbe distille f Son laurier est séché , son lierre est détruit, Et sa croupe jumelle * est ceinte d'une nuit 3.

Les Muses en pleurant ont laissé nos montagnes : Que pourraient plus chanter ces neuf belles compagnes? Quand vous, leur beau sujet, qui les faisait parler, Sans espoir de retour est daigné s'en aller ; Quand votre Majesté qui leur donnait puissance, A tranché leur parole avecque son absence ? y

Quand votre belle lèvre, où nature posa ^ Un beau jardin d'oeillets que Pithon 4 arrosa De nectar et de miel, quand votre bouche pleine De perles, de rubis , et d'une douce haleine ,

Quand vos yeux étoiles , deux beaux logis d'amour, Qui feraient d'une nuit le midi d'un beau jour,

1 Swlaient : avaient coûta me. Voir a Entourée d'ombre, obscurcit

les notes, passim. 4 Pithon, lïeiôw , la déesse it J

* Les deux sommets du Parnasse. persuasion , de l'éloquence.

DBS POEMES. 28 S

Et, pénétrant les cœurs, pourraient dedans les âmes Des Scythes imprimer la vertu de leurs flammes ;

Quand votre front d'albâtre et l'or de vos cheveux ; Annelés et tressés, dont le moindre des nœuds Dompterait une armée , et ferait en la guerre Hors des mains des soldats tomber le fer à terre ;

Quand cet ivoire blanc qui enfle votre sein, ^ Quand votre longue, et grêle, et délicate main , Quand votre belle taille, et votre beau corsage Qui ressemble au portrait d'une céleste image , Quand vos sages propos, quand votre douce voix Qui pourrait émouvoir les rochers et les bois, Las ! ne sont plus ici ! quand tant de beautés rares Dont les grâces des cieux ne vous furent avares, Abandonnant la France, ont d'un autre côté L'agréable sujet de nos vers emporté !

Comment pourraient chanter les bouches des poètes Quand par votre départ les Muses sont muettes ? Tout ce qui est de beau ne se garde longtemps ; Les roses et les lis ne régnent qu'un printemps : Ainsi votre beauté seulement apparue Quinze ans en notre France, est soudain disparue , Comme on voit d'un éclair s'évanouir le trait, Et elle n'a laissé sinon que le regret , Sinon ie déplaisir, qui me remet sans cesse Au cœur le souvenir d'une telle princesse.

Ah ! que bien peu s'en faut que, rempli de fureur , Voyant votre destin, je ne tombe en l'erreur De ceux qui ont pensé qu'au plaisir de fortune Ce monde est gouverné sans prévoyance aucune ' !

* ..... An nullus iiir-Met.

Hector, et incorto fluereot morttlla cuno.

(Clawd., luRmf.)

Ciel ingrat et cruel , je te prf, .réponds-moi , Réponds , je te supplie, que te fit notre roi , Auquel, si jeune d'ans, tu as tranché la vie? Que t'a fait son épouse, à qui la pâle envie A dérobé des mains le sceptre si soudain, Pour veuve l'envoyer en son pays lointain, En la fleur de son âge, ayant ému contre elle Et contre sa grandeur sa terre naturelle * ? */

Or, si les hommes nés entre les peuples bas, D'un cœur pesant et lourd qui ne résiste pas , Avaient souffert en l'âme une moindre partie De la tristesse, hélas ! que femme elle a sentie, Ils seraient surmontés de peine et de douleur, Et, vaincus du destin, feraient place au malheur :

Où cette noble reine, et haute et magnanime, Dont le cœur généreux par la vertu s'anime, Ne ployant sous le mal, d'un courage indompté, Comme ferme et constante a le mal surmonté, Et n'a voulu souffrir que Fortune eût la gloire D'avoir en l'assaillant sur elle la victoire, Portant en jeune cœur un courage vieux * , De l'envie et du sort toujours victorieux.

Je voudrais bien qu'un. dieu le plus grand de la troupe De ceux qui sont au ciel, épuisât d'une poupe 3 Toute l'eau de la mer ; lors, à pied sec, j'irais Du rivage français au rivage écossais, Et, marchant sûrement sur les blondes arènes.

1 Naturelle : natale. Portant un jeune coeur en an eo«*|e"*

t Vieux doit compter pour deux ,yl- n,offrc nfm ^

!ab«. Ce yerj, tel que 1, donnent le. ,

éditions précédentes : *-«-*-

DES POÈMES. 28â

(ns être épouvanté des hideuses baleines , verrais les beaux yeux de ce gentil soleil, i\ ne saurait trouver au monde son pareil.

Mais , puisqu'il n'est permis de forcer la nature, t qu'il faut que la mer de vagues nous emmure , 3ur la passer d'un coup, en lieu de grands vaisseaux, enverrais mes pensers qui Volent comme oiseaux. ar eux je reverrais, sans danger, à toute heure, ette belle princesse et sa belle demeure , t là, pour tout jamais, je voudrais séjourner, ar d'un lieu si plaisant on ne peut retourner..

Certes l'homme serait furieux1 manifeste, >ui voudrait retourner d'un paradis céleste , )isant que de son bien il recevrait un mal, 'our se voir éloigné de son pays natal.

I^a nature a toujours dedans la mer lointaine, >ar les bois, par les rocs, sous les monceaux d'arène, 'ait naître les beautés, et n'a point à nos yeux fi à nous fait présent de ses dons précieux : -es perles ,. les rubis sont enfants des rivages, it toujours les odeurs sont aux terres sauvages.

Ainsi Dieu qui a soin de votre royauté, l fait (miracle grand!) naître votre beauté, nir le bord étranger, comme chose laissée ton pour les yeux de l'homme, ainçois* pour la pensée,

1 Furieux : fou. a Aincoit : mais plutôt.

286 LE P&EMIEB LITRE

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