‹ Choix de poésies de P. de Ronsard (volume 2)Chapitre 69 sur 135 · A L. P. LESCOT · texte numérisé non relu

A L. P. LESCOT

SEICNEUH DE CLANY, AUMÔNIER DU ROI (*}.

Puisque Dieu ne m'a fait pour supporter les armes, mourir tout sanglant au milieu des alarmes , l imitant les faits de mes premiers aïeux , ne veux-je pourtant demeurer ocieux :

os comme je pourrai, je veux laisser mémoire ic j'allai sur Parnasse acquérir de la gloire, In que mon renom, des siècles non vaincu, ^chante à mes neveux qu'autrefois j'ai vécu, iressé d'Apollon et des Muses aimées, îe j'ai plus que ma vie en mon âge estimées : >ur elles à trente ans j'avais le chef grison, aigre, pâle, défait, enclos en la prison une mélancolique et rhumatique étude,

;*) Pierre Lescot, seigneur de Clany, né à Paris en 1510, ami de Jean »ujon. En 154 1, il éleva la façade du vieux Louvre; on lui doit aussi salle dite des Cent-Suisses et la fontaine des Innocents.

Renfrogné, mal courtois, sombre, pensif et rude, Afin qu'en me tuant, je pusse recevoir Quelque peu de renom pour un peu desavoir.

Je fus souventes fois retancé de mon père , Voyant que j'aimais trop les deux filles d'Homère, Et les enfants de ceux qui doctement ont su Enfanter en papier ce qu'ils avaient conçu ; Et me disait ainsi : « Pauvre sot, tu t'amuses A courtiser en vain Apollon et les Muses : Que te saurait donner ce beau chantre Apollon, Qu'une Ivre, un archet, une corde, un fredon , Qui se répand au vent ainsi qu'une fumée, Ou comme poudre en l'air vainement consumée ? Que te sauraient donner les Muses qui n'ont rien, Sinon autour du chef je ne sais quel lien De myrte, de lierre; ou d'une amorce vaine T'allécher tout un jour au bord d'une fontaine , Ou dedans un vieil antre, afin d'y reposer Ton cerveau mal rassis, et béant composer Des vers qui te feront , comme plein de manie, Appeler un bon fol en toute compagnie ?

« Laisse ce froid métier qui jamais en avant N'a poussé l'artisan , tant y fût-il savant : Mais avec sa fureur qu'il appelle divine, Meurt toujours accueilli d'une pâle famine. Homère, que tu tiens si souvent en tes mains, Qu'en ton cerveau malsain comme un dieu tu te peins, N'eut jamais un liard : si bien que sa vielle, Et sa Muse qu'on dit qui eut la voix si belle, Ne le surent nourrir, et fallait que sa faim D'huis en huis mendiât le misérable pain.

* Laisse-moi, pauvre sot, cette science folle :

ite-moi les palais, caresse- moi Bartole, l'une voix dorée, au milieu d'un parquet, t dépens d'un pauvre homme exerce ton caquet, fameux et sueux, d'une bouche tonnante, rant un président mets-moi ta langue en vente : peut par ce moyen aux richesses monter, se faire du peuple en tous lieux bonneter » .

Ou bien, embrasse-moi l'argenteuse science at le sage Hippocras eut tant d'expérience, J^ ind honneur de son île* : encorque son métier^ t venu d'Apollon, il s'est fait héritier s biens et des honneurs, et à la poésie sœur n'a rien laissé qu'une lyre moisie.

< Ne sois donc paresseux d'apprendre ce que peut nature en nos corps , tout cela qu'elle veut, ut cela qu'elle fuit : par si gentille adresse 3, secourant autrui, on gagne la richesse.

* Ou bien si le désir généreux et hardi •£

. t'échauffant le sang, ne rend accouardi

n coeur à mépriser les périls de la terre,

ends les armes au poing, et va suivre la guerre,

d'une belle plaie en l'estomac ouvert,

îurs dessus un rempart de poudre tout couvert :

r si noble moyen souvent on devient riche •

r envers les soldats un bon prince n'est chiche. »

Ainsi en me tançant mon père me disait, i fût quand le Soleil hors de l'eau conduisait s coursiers galopants par la pénible traite, i fût quand vers le soir il plongeait sa charrette, Lt la nuit, quand la Lune avec ses noirs chevaux ,

Bonneter : salner. Sporades.

tlippocrate né & Cos, l'une des 3 Adresse : art.

Creuse et pleine reprend l'erré f de ses travaux.

Oh ! qu'il est malaisé de forcer la nature ! Toujours quelque génie, ou l'influence dure D'un astre nous invite à suivre malgré tous Le destin qu'en naissant il versa dessus nous.

Pour menace ou prière, ou courtoise requête Que mon père me fît, il ne sut de ma tête Oter la poésie, et plus il me tançait, Plus à faire des vers la fureur me poussait.

Je n'avais pas douze ans, qu'au profond des vallées, Dans les hautes forêts des hommes reculées, Dans les antres secrets de frayeur tout couverts, Sans avoir soin * de rien je composais des vers : Écho me répondait, et les simples Dryades, Faunes, Satyres, Pans, Naphées, Oréades, . Aigipans qui portaient des cornes sur le front, Et qui ballant 3 , sautaient comme les chèvres font, Et Te gentil troupeau des fantastiques fées, Autour de moi dansaient à cottes dégrafées.

Je fus premièrement curieux du latin :

Mais, voyant par effet que mon cruel destin Ne m'avait dextrement 4 pour le latin fait naître, Je me fis tout Français, aimant certes mieux être En ma langue ou second, ou le tiers, ou premier, Que d'être sans honneur à Rome le dernier.

Donc, suivant ma nature aux Muses inclinée, Sans contraindre ou forcer ma propre destinée. J'enrichis notre France, et pris en gré d'avoir, En servant mon pays, plus d'honneur que d'avoir.

1 Erre; cour*, suite, d'où erremenU ' Ballant .'danaaat, ■auti'» * Soin : souci. « Dextrement: préciftéscst-

Toi Lescot, dont le nom jusques aux astres vole, ? pareil naturel : car étant à l'école , 1 ne put le destin de ton esprit forcer le toujours avec l'encre on ne te vît tracer elque belle peinture, et , jà fait géomètre, igles, lignes et points sur une carte mettre; is arrivant ton âge au terme de vingt ans, : esprits courageux ne furent pas contents, s doctement conjoindre avecque la peinture rt de mathématique et de l'architecture, tu es tellement avec honneur monté, le siècle ancien est par toi surmonté.

ur bien que tu sois noble et de mœurs et de race, que dès le berceau l'abondance te fasse, en chercher ailleurs, riche en bien temporel, tu franchement suivi ton naturel, « premiers régents n'ont jamais pu distraire œur et ton instinct pour suivre le contraire.

a beau d'une perche appuyer les grands bras

jrbre qui se plie, il tend toujours en bas :

:ure ne veut en rien être forcée,

uivre le destin duquel elle est poussée. 7

\ le roi François, des lettres amateur,

divin esprit premier admirateur,

par dessus tous : ce ne fut en son âge lonneur d'être aimé d'un si grand personnage, idain connaissait le vice et la vertu, ! déguisement dont l'homme fût vêtu.

, qui après lui tint le sceptre de France , ; ta valeur parfaite connaissance, ton savoir, si bien que ce grand roi ît écouter un autre homme que toi,

388 LE SECOND L1VBE

Soit dînant et soupant, et te donna la charge De son Louvre enrichi d'édifice plus large , Ouvrage somptueux, afin d'être montré Un roi très-magnifique en t'ayant rencontré. Il me souvient un jour que ce prince , à la table, Parlant de ta vertu « , comme chose admirable* Disait que tu avais de- toi mêmes appris, Et que sur tous aussi tu emportais le prix : Comme a fait mon Ronsard, qui à la poésie , Malgré tous ses parents, a mis sa fantaisie. Et pour cela tu fis engraver sur le haut Du Louvre une déesse, à qui jamais ne faut a Le vent, à joue enflée au creux d'une trompette, Et la montras au roi, disant qu'elle était faite Exprès pour figurer la force de mes vers, Qui comme vent portaient son nom par l'univers.

Or, ce bon prince est mort, et pour faire connaître Que nous avons servi tous deux un si grand maître, Je te donne ces vers pour éternelle foi , Que la seule vertu m'accompagna3 de toi. y

1 f'ertu: mérite* * M'accompagna : me ft le «fc*

3 J\'c faut : ne manque. pour compagnon.

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