TRÉSORIER DE L'ÉPARGNE
On dit qu'un jour Jupin étant fâché
De voir le monde engravé « de péché ,
Délibéra perdre la race humaine
Par divers maux et par diverse peine :
Le grand déluge en Orient coula ,
Sous Phaëton la Grèce se brûla :
La guerre vint à Thèbes et à Troie ;
Le plus grand mal qui était la monnoie,
Restait encor : mais la terre en bailla
Que Jupiter arrondit et tailla ,
Comme raiforts», par rouelles 3 menues,
Et en farcit le ventre de ses nues ,
Puis les creva d'un grand bruit , et soudain
L'or et l'argent plut sur le genre humain ,
1 Engravé : chargé ; du latin, grava- ' Raiforts : aorte de ravi tu». 3 usuelles : tranches.
Comme on voit choir mainte fleurette épaisse Sur les corps saints suivis d'une grand'presse, Lors que le peuple, en sa dévotion , Fait par la rue une procession, Criant pardon au Seigneur de ses fautes : Alors on voit des fenêtres plus hautes Tomber les fleurs d'un nuage plaisant : Ainsi du ciel tombait le faux présent , Beau de couleur, de forme et d'apparence, Mais en effet d'une autre différence.
Le peuple sot qui pensait que l'argent Fût don du ciel , y courut diligent , Four l'amasser par foules et par bandes ; S'entre-poussant faisaient des noises grandes, Et tant ardents après l'or il étaient , Qu'en le serrant à grands coups se battaient : Tant d'arguments pour les combats il offre : L'un emplissait un bahut , l'autre un coffre , L'autre la bourse, et, chargés à foison, S'en retournaient joyeux en leur maison. Je n'y étais , Moreau , j'étais malade , Quand cette heureuse opulente brigade Amassait l'or à pleins paniers ; or, toi, Qui en serras pour France et pour le roi, Et pour les tiens, mon Moreau, je te prie M'en départir si peu que tu voudras :
Plus indigent le roi n'en sera pas , Et désormais de promesses n'abuses Ton vieil ami , ton Ronsard et ses Muses