‹ Choix de poésies de P. de Ronsard (volume 2)Chapitre 72 sur 135 · PROMESSE · texte numérisé non relu

PROMESSE

était au point du jour, que les songes certains >'un faux imaginer n'abusent les humains, >ar la porte de corne entrés en nos pensées1, )es labeurs journaliers débiles et lassées , longes qui, sans tromper par une vanité , )essous un voile obscur montrent la vérité.

Ainsi que je dormais, donnant repos à l'âme , ,n songe m'apparut l'image d'une dame , lui montrait à son port n'être point de bas lieu , tins semblait à la voir, sœur ou femme d'un dieu.

Ses cheveux étaient beaux , et les traits de sa face lontraient diversement je ne sais quelle grâce, |ui domptait les plus fiers , et d'un tour de ses yeux ;ût apaisé la mer et séréné les cieux. Ile portait au front une majesté sainte , a bouche en souriant de roses était peinte ; lie était vénérable , et quand elle parlait n parler emmiellé de sa lèvre coulait ; lie avait le sein beau, la taille droite et belle : t soit qu'elle marchât , soit qu'on approchât d'elle , oit riant, soit parlant, soit en mouvant le pas, e visant, discourant, elle avait des appas,

1 f'oy. Virgile, Énéldc , vi* liv., vers 893 et toi*.

Des rets , des hameçons et de la glu pour prendre Les crédules esprits qui la voulaient attendre : Car on ne peut fuir, sitôt qu'on l'aperçoit , Que de son doux attrait prisonnier on ne soit , Tant elfe a de moyens , d'engins et de manières Pour captiver à soi les âmes prisonnières.

Sa robe était dorée à boutons par devant , Elle avait en ses mains des ballons pleins de vent, Des sacs pleins de fumée , et des bouteilles pleines D'honneurs et de faveurs , et de paroles vaines : Si quelque homme avisé les cassait de la main , ' En lieu d'un ferme corps n'en sortait que du vain * : Telle enflure se voit aux torrents des vallées , Quand le dos écumeux des ondes empoulces S'enfle dessous la pluie en bouteilles , qui font Une montre d'un rien , puis en rien se défont.

Autour de cette nymphe errait une grand'bande, Qui d'un bruit importun mille choses demande , Seigneurs , soldats , marchands , courtisans , mariniers : • Les uns vont les premiers, les autres les derniers , Selon le bon visage , et selon la caresse Que leur fait en riant cette brave * déesse. Elle allaite un chacun d'espérance , et pourtant, Sans être contenté, chacun s'en va content. Elle donne à ceux-ci tantôt une accolade , Tantôt un clin 3 de tête, et tantôt une œillade . Aux autres elle donne et faveurs et honneurs , Et de petits valets en fait de grands seigneurs.

A son côté pendille une grande escarcelle,

1 Vain : choie frivole ; «enf du la- ' Brave : sens de belle, knJLii''

tin, inane. Qoe sa façon est brme et sa »x»

Mais qu'en sort-il souvent? (Mauw.w, Od< h Uni, XII>

Du vent. 3 Clin de tête : mouvement 4tt«

lL* Fort., Fabla, V, 10.) du latin , inelinare.

Urgt, profonde, creuse, où cette demoiselle Découvrait sa boutique , et en montrait le front l Tout riche d'apparence , à la façon que font Les marchands plus rusés , afin qu'on eût envie T Voyant l'ombre du bien, de lui sacrer a la vie. Dedans cette escarcelle étaient les évéchés T Abbayes, prieurés, marquisats et duchés , Comtes, gouvernements, pensions, et sans ordre Codait au fond du sac saint Michel et son Ordre (*) , Crédits, faveurs, honneurs , états petits et hauts , oonétables et pairs, maréchaux, amiraux, hanceliers, présidents, et autre maint office u'eiJe promet afin qu'on lui fasse service.

Tous les peuples 3 étaient envieux et ardents empoigner l'escarcelle et de fouiller dedans ; miraient son enflure, et avaient l'âme émue xtréme ambition, sitôt qu'ils l'avaient vue ; ne pensaient qu'en elle , et sans plus leurs desseins lent de la surprendre, et d'y mettre les mains : x)urce il accouraient autour de l'escarcelle , une guêpes autour d'une grappe nouvelle, id quelqu'un murmurait , la dame l'apaisait : le sa gibecière un leurre elle faisait , lie montrait au peuple , et, comme trop légère, uns était marâtre, aux autres était mère, devenait content sans attendre qu'un jour, *e attendait vingt ans (misérable séjour* ! ) e dix , l'autre cinq , puis au lieu d'un office , >u pension, remboursait leur service

•ont : le dessus. * Les peuples i les gerçs.

r .- consacrer. * Séjour: retard, délai.

»rdre de Saint-Michel, institué par Louis XI en I4f>0 , r<Hini par à celui du Saint-Esprit. Le nombre des chevaliers était alors

358 LE SECOND LlYEE

Ou bien d'un Attendez, ou bien // m en soucient Mais telle souvenance en souvenir ne vient.

En pompe devant elle était dame Fortune , Qui , sourde , aveugle , sotte et sans raison aucune , Par le milieu du peuple à l'aventure allait, Abaissant et haussant tous ceux qu'elle voulait, Et folle et variable , et pleine de malice y Méprisait la vertu , et chérissait le vice.

Au bruit de telle gent , qui murmuraient plus haut Qu'un grand torrent d'hiver, je m'éveille en sursaut, Et voyant près mon lit une dame si belle, Je m'enquiers de son nom , et devise avec elle :

« Déesse, approche-toi , conte-moi ta vertu , D'où es-tu ? d'où viens-tu ? et où te loges-tu ? A voir tant seulement ta brave contenance , D'un pauvre laboureur tu n'as pris ta naissance : Tes mains , ton front , ta face et tes yeux ne sont pas Semblables aux mortels qui naissent ici-bas.»

Ainsi je lui demande, et ainsi la déesse Me répond à son tour : « Ami , je suis Promesse, Dont le pouvoir hautain , superbe et spacieux Commande sur la mer, en la terre et aux eieux : La troupe que tu vois me suit à la parole , Et pour un petit mot qui de ma bouche vole , Je suis crainte et servie, et si puis ébranler Le cœur des plus constants , m'ayant ouï parler. J'habite ces palais et ces maisons royales ; Je loge en ces châteaux et en ces grandes salles Qui ont les soliveaux argentés et dorés , Superbes en piliers de marbre élaborés : Les rois , les empereurs , les seigneurs et les princes

peuvent rien sans moi : je garde leurs provinces ,

latte leurs sujets, et puissante je fais

guerre quand je veux , les trêves et la paix :

étruis les cités Je perds les républiques,

orromps la justice et les lois politiques,

ais ce que je veux , tout tremble dessous moi ,

na seule parole est plus forte qu'un roi.

Le soldat pour moi seule abandonne sa vie : e du marinier des ondes est ravie, itant à mon service : et tout homme savant, ir penser m'acquérir, met la plume en avant, barbu philosophe en son cœur me désire , iiéologien en ma faveur respire , poète est à moi , à moi l'historien , :chitecte et le peintre et le mucisien ; vocat en mon nom prête sa conscience ; brave courtisan se détruit de dépense ; 30t protonotaire (*) ici vient pour m'avoir ; ne les cardinaux sont joyeux de me voir ; président, ami de la loi plus sévère , ;rave conseiller m'estime et me révère.

Or si tu veux me suivre, et venir de ma part • , l'userai vers toi de fraude ni de fard , te tiendrai parole, et auras en peu d'heure, nme ceux que tu vois, la fortune meilleure :

La parole, Ronsard, est la seule magie ; me par la parole est conduite et régie ; : émeut le courage , émeut les passions ,

7e ma pari : de mon côté.

) Nom donné aux officiers de la cour de Rome qui ont la supériorité les autres notaires de la même cour.

Émeut les volontés et les affections ;

Par elle l'amoureux peut fléchir sa maîtresse ,

Par elle l'usurier adoucit sa rudesse ,

Prêtant sans intérêt, et le courroux des dieux

S'apaise par l'effort d'un parler gracieux ;

Je m'en aide souvent comme d'un artifice

Qui contraint toute France à me faire service,

Et c'est le seul moyen qui mon nom fait vainqueur :

Car toujours la parole est maltresse du cœur. »

Ainsi disait Promesse, et bien loin de mes yeux, S'enfiiyant de mon lit, se perdit dans les cieux.

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