‹ Choix de poésies de P. de Ronsard (volume 3)Chapitre 108 sur 127 · LE TOMBEAU · texte numérisé non relu

LE TOMBEAU

DE ■ARCDEBITE DE FRANCE ET DE RBAIieOIS 1^.

Ah ! que je suis marri que la Muse francoise Ne peut dire ces mots, comme fait la gr^eoise , Ocymore ', dispotme*, oligochronien ^ :

Certes ie les dirais du sang valésien ■(, Qui de beauté, de grâce et de lustre ressemble Au lis qui naît, fleurit et languit tout ensemble ^.

Ce monarque firançais, François premier du nom. Nourrisson de Phébus, des Muses le migmm. Qui dessous sa royale et auguste figure Cachait avec Pithon ^, les Grâces et Mercure,

' ''Qxù^aço*, de Ù1CUC, rapide , et y^fnmZj te»p«; de eoerle daréc. |jLÔpoc,de>tiBiqBiac«rtpromptemeaU * Patisien : dcc Valolt.

* Auovoxpo;, de dOç, »al,ct ICOT- * En même teaps. |iOÇ, dcstiBcc;d'MMrt»alhc«ic«i. * Htkou : la PemasSoa , rilo*

^ *0XtY0X9Ôvt(K, de ÔXtyo;} petit, et qacnce.

Qui savait les secrets de la terre et des cieux. Vit» ainsi que Priam, devant ses propres yeux, (Eh ! qui pourrait du ciel corrompre Finfluence ! ) Enterrer ses enfants, en leur première enfance.

Il vit (car il était dans le ciel ordonné) Trépasser à Tournon son premier fils aine. Qui de nom et de fait ressemblait à son père; A qui jà la fortune heureusement prospère Souriait d*un bon œil, et jà dedans son sein Gomme son cher enfant l'appâtait de sa main.

A peine un blond duvet commençait à s'étendre Sur son jeune menton, que la mort le vint prendre. Ordonnant pour son père un camp où tout les nerfs De la Gaule tiraient : les champs étaient couverts D'hommes et de chevaux : bref, où la France armée Toute dedans un ost < se voyait enfermée.

Il eut pour son sépulcre un millier d'étendards. De hamois, de boucliers, de piques, de soldars; Le Rhône le pleura et la Saône endormie : Même de l'Epagnol l'arrogance ennemie Pleura ce jeune prince : et le père, outrageux > Contre sa propre tête, arracha ses cheveux ; Il arracha sa barbe, et de telle dépouille Couvrit son cher enfant. Ah ! fatale quenouille !. Parque^ tu montres bien que ta cruelle main Ne se donne souci du pauvre genre humain !

Ainsi jeune et vaillant, au printemps de ta vie, Tu mourus, Germaniq' ! quand ta mère Livie

* oit : nrmée. camp. Et n'ai pas entrepris,

* Eiprenion aoslogQe à celle de I^Juritas wnl, d« Mulager u peint injurieux dans les staitces de Malherbe Avecque ion mépris.

à 1)41 Parrier :

En lieu de recevoir nn triomphe nouveau, ( O cruauté du del !) ne reçut qu*un tombeau*.

Trois jours devant sa fin je vins à son service : Mon malheur me permit qu'au lit mort je le visse, Non comme un homme mort, mais comme un endormi. Ou comme un beau bouton qui se penche à demi. Languissant en avril, alors que la tempête. Jalouse de son teint, lui aggrave la tête. Et lui chargeant le col le £anit contre bas. Ensemble prenant vie avecques le trépas.

Je vis son corps ouvrir, osant mes yeujL repaître Des poumons, et du coeur, et du foie à mon maître : Tel sembloit Adonis sur la place étendu. Après que tout son sang du corps fut répandu.

Jà trois mois se passaient, lorsque la renommée (Qui de François avait toute Europe semée. Sa vertu, sa justice, et son divin savoir ) Poussa le roi d'Ecosse en France pour le voir : Comme jadis Saba ', qui de terres lointaines Visita Salomon sur les rives jourdaines.

Ce roi d'Ecosse était en la fleur de ses ans : Ses cheveux non tondus comme fin or luisants, Cordonnés et crêpés, flottant dessus sa face. Et sur son col de lait lui donnaient bonne grâce.

Son port était royal, son regard vigoureux. De vertus et d'honneurs et de guerre amoureux : La douceur et la force illustraient son visage, Si que Vénus et Mars en avaient fait partage.

Ce grand prince François, admirant l'étranger,

> Veir TacUe, \n(iale>, H et 11k ' La reine de S»bi^

Qui roi chez un grand roi 9*était venu loger. Son sceptre abandonnant, sa couronne et son lie , Pour le récompenser lui accorda sa fille , La belle Madeleine , honneur de chasteté, Une Grâce *en beauté, Junon en majesté.

Déjà ces deux grands rois, l'un en robe française , Et l'autre revêtu d'une mante écossaise^ Tous deux la messe ouïe, et repus du saint pain. Les yeux levés au ciel, et la main en la main, S'étaient confédérés : les fleurs tombaient menues, La publique allégresse errait parmi les rues ; Les nefs, les gallions, les carracons ' pendaient A l'ancre dans le havre, et flottant attendaient Ce prince et son épouse, afin de les conduire.

A peine elle sautait en terre du navire , Pour toucher son Ecosse, et saluer le bord. Quand en lieu d'un royaume elle y trouva la mort.

I9i larmes du mari, ni beauté , ni jeunesse, Ni VŒU, ni oraison, ne fléchit la rudesse De la Parque, qu'on dit la fille de la nuit, Que cette belle reine, avant que porter fruit. Ne mourût en sa fleur : le poumon qui est hôte De l'air qu'on va soufflant lui tenait à la côte.

Elle mourut sans peine aux bras de son mari, Et parmi ses baisers : lui, tristement marri, Ayant l'âme de deuil et de regret frappée. Voulut cent fois vêtir de son corps son épée : La raison le retint, et tout ce fait je vi , Qui jeune l'avais page en sa terre suivi , Trop plus que mon mérite' honoré d'un tel prince,

^ Sorte de naTÏrcs. > Par delà mon mériW»

Sa bonté ni'arrêtant deux ans en sa province.

Retourné , je fus page au grand duc d'Orléans, Le tiers * fils de François, qui en fleur de 8e&^ ans, Jeune, adroit et. gaillard, et de haute entreprise. Presque le monde entier était sa convoitise.

De Charles empereur le gendre il se vantait * : Déjà la bonne Paix la terre fréquentait. Mars s'enfuyait en Thrace, et ce duc pensait être Déjà de la Bourgogne et de Milan le maître ; Ministre de la paix superbe se bravait ; La £aiveur de son père et du peuple il avait, Nourrisson de Fortune : et jà les rois étranges Honoraient son génie, et diantaient ses louanges.

En magnifique pompe en Flandre il visita Par deux fois Tempereur, qui bénin le traita : 11 lui promit sa fille, et, chargé d'espérance. De jeunesse et d'amour, fit son retour en France.

Ah ! folle ambition, tu ne dures qu'un jour ! Il fot victorieux des murs de Luxembourg ; Conune un dieu le suivait une presse importune : 11 voulait commander à la même fortune. Maître, ce lui semblait, du destin et du temps, 11 entrait à grand* peine aux mois de son printemps. Quand la mort qui avait sur sa jeunesse envie. Lui trandia tout d'un coup l'espéranoe et la vie. Ce prince à Fremontîer de la peste mourut : Sceptre ni sang royal Chades ne secourut ; (Charles était son nom) que la fière Euménide D'un^ torche fameuse au bord Achérontide Ne dit flcm hyménée, et pour un lit noder

• U tien : le troiaiàM. > U se flattait d'ètt«...

KPITAPRES. 465

Ne lui siilât > les yeux d'an long somme d*acîer : Ayant pour une femme une tombe funeste.

O dure cruauté d'influence céleste !

O malheureux appas de grandeurs et d'honneurs ^ Malheureux qui se fie aux humaines faveurs, Et au monde qui semble une tempête émue!

Seulement le destin nous en montra la vue % Pois la redéroba : ainsi le vent détruit L'ente ^ quand elle est prête à porter un bon fruit.

Jamais le dur ciseau de la Parque cruelle Ne trancha de nos rois une trame si belle ; Jamais le mois d'avril ne vit si belle fleur^ Ni l'Orient joyau de si belle couleur.

11 semblait un Paris en beauté de visage, Il semblait au Dieu Mars en grandeur de courage, Gracieux, débonnaire, éloquent et subtil , D'inventions de guerre un magasin fertil.

11 avait dans le corps l'âme si généreuse. Qu'il n^eût jamais trouvé sur la plaine poudreuse L'ennemi qu'à ses pieds il n'eût bouleversé, Bataille tant fût grande ou mur qu'il n'eût forcé *.

Son père qui chargeait tous les cieux de prière, En mourant ^ lui ferma l'une et l'autre paupière : Se pâma dessus lui, de larmes le baigna, Et presque demi-mort le mort accompagna. Les roses et lesiys en tous temps puissent naître Sur ce Charles qui fut près de cinq ans mon maître !

■ SiUât : fermAt; du latin, iigillare. * Imitation cenalble des vcn consa-

« Oftendcnt terri» bunc uiitam fat», cris à Marcellus. Voir Virgile, Énéid.,

""*7vi"» .Kné4de, VI. 870.) * ^* «courant : lorsqu'il mouMit j

» Ente : branche entée, greffe. •« rapporte au fils.

406 lÉPITAPHES.

Des deux frères à peine était clos le tombeau^ Que voici deuil sur deuil, pleur dessus pleur uouveau. Trépas dessus trépas^ misère sur misère : Après les enfisuits morts, voici la mort du père. Du grand prince François, à qui toutes les sœurs. Hôtesses d'Hélicon, avaient de leurs douceurs Abreuvé Festomac, à qui Teau Castalide, Les antres Cyrrhéenâ, la grotte Piéride S'ouvraient en sa faveur : grand roi qui tout savait , Qui SUT le haut du front cent majestés avait, De qui la vertu même honorait la couronne. Mourut comme il entrait au cours de son automne.

Il fut en sa jeunesse un prince aventureux, Tantôt heureux en guerre^ et tantôt malheureux.

Comme il plaît au destin et à celle qui mène, Tantôt bas, tantôt haut, toute entreprise humaine.

Bien qu'il fût des grands rois le sommet et Tbonneur, Et de tant de cités et de peuples seigneur, Qu'en son sein Amalthée épandit Tabondance ^ Bien qu'il fût opulent d'hommes et de puissance, ^ Qu'il eût bâti châteaux et palais à foison, Si est-ce qu'il mourut en étrange maison \ Laissant l'Anglois en France, et la paix mal jurée Avecques l'empereur, de petite durée.

Henri, son second Gîs et son seul héritier. Vint après, qui suivant des armes le métier. Se fit aimer des siens, et redouter par force En Ecosse, Angleterre, en Toscane et en Corse : Il fut un second Mars, et le ciel l'avait fait Pour se montrer en guerre un monarque parfait.

* François 1" moorat dans une des tours du château de Rambouillet.

£P1TAPH£S. 407

Nul ne piquait si bien, le long de la campagne, Ou le coursier de Naple, ou le genêt d'Espagne : Un Castor en chevaux, un PoUux il était Au métier de Tescrime, il sautait, il luttait. Et nul ne devançait ses pieds à la carrière. Et nul ne combattait si bien à la barrière , Soit qu'il fût en pourpoint ou vêtu du harnais.

Il reconquit Calais, il serra les Anglais En leur rempart de mer; il campa sur la rive Du Rhin, et délivra l'Allemagne captive ; Il força Thionville, et gagna Luxembourg, Montmédi, Damvilliers, et les forts d'alentour : Il consuma sa vie aux travaux de la guerre, Convoitant cette terre, et tantôt cette terre : Il semblait à Pyrrhus, hasardeux à la main. Qui toujours enfilait dessein dessus dessein ; Mais la face de Mars n'est pas toujours certaine : Car bien qu'il fût en guerre un parfait capitaine. Qu'il eût la force au bras et le courage au cœur, Il fîit tantôt vaincu, et tantôt fut vainqueur.

Voulant avitailler la picarde muraille Du fsdble Saint-Quentin, il perdit la bataillé. Ou tout le sang Français fût presque répandu ' ; Fit une paix contrainte, après avoir rendu En un jour le Piémont (ô chances mal tournées ! ) Et tout ce que conquit son père en trente années. Le labeur et le sang de tant d'hommes guerriers *.

Jà Tolivier tenait la place des lauriers, Aux poteaux attaché : au croc pendaient les armes,

* Frès de 10,000 hommes restèrent règne de Henri II ont été développèfl sar le champ de bataille. par Ronsard au second livre des

' l'oos ces événements relatifs an PoëmeSy V, tom, U^ pag. 338.

468 éPITAPHSS.

Et la FraDce essuyait ses plaintes et ses larmes ; Jà le palais était pour la uoce ordonné. Le Louvre de lierre et de buis couronné ; Déjà sa fille au temple épouse était menée ; On n'oyoit retentir que la voix d^yménée, Hymen! hymen! sonnait par tous les carrefours ; Partout on ne voyait que Grâces et qu'Amours : Mars banni s'enfuyait aux régions barbares.

Quand entre les clairons, trompettes et £anfares. Au milieu des tournois, au chef il fut blessé, Ayant l'œil gauche à mort d'une lance percé (*) : Spectacle pitoyable! exemple que la vie De cent maux imprévus, fragile, est poursuivie, Puisqu'un roi si puissant d'empire et de hauteur. En jouant est tué par un sien serviteur < .

Ainsi mourut Henri (car toute chose passe ) Qui de bonté, beauté, prouesse et bonne grâce Surmontait tous les rois; mais le ciel endurci Non plus que de bouviers des princes n'a souci.

Il sentit pour le moins ce plaisir en son âme, Qu'il mourut dans le sein de sa pudique femme. Et qu'il vit en son Ut presque pâipés d'ennui > Tous ses petits enfants larmoyer près de lui. Je le servis seize ans, domestique à ses gages, Non ingrat , lui sacrant ^ mes plus gentils ouvrages ; Je n'ai pu prolonger sa vie, mais j'ai su Allonger son renom, autant que je l'ai pu.

François son premier fils, à qui la barbe tendre Ne commençait encor au menton qu'à s'étendre ,

« Gabriel de Montgomery. CorneiUe, passim.

' Ennui : douleur, «ens fréquent au » Sacrant : consacrant, ■eizièroe et diz-feptième siècles. IT.

(*) Henri II fut tué par accident dans no des tournois qui aocompagnèmi les tétés du double mariage stipulé à la paix de Câteau-Cambrésis , 1559.

BPITÂPHBS. 469

Tint le sceptre après lui, prince mal fortuné. Qui se Tît presque mort sitôt qu*0 se vit né : Il fot dix-huit mois gouverneur de l'empire; Le peuple outrecuidé >, qui tous les jours empire. Empesté dliérésie et de nouvelle loi, Arma sa faction contre ce jeune roi.

Assemblant ses États pour corriger le vice Des nobles, des prélats, du peuple et de justice. Et punir les mutins qui s'osaient émouvoir, Et contenir la France en son juste devoir. O cruauté du ciel ! ô étrange merveille ! Voici ce prince mort d'un catarrhe d'oreille, Laissant jeunesse et vie, et son peuple troublé. Et le sceptre écossais au français assemblé *, Et sa jeune épousée en plainte douloureuse. O Dieu ! que cette vie est courte et malheureuse ! Elisabeth , sa sœur, que d'une étroite foi Son père avait conjointe au magnanime roi Qui du peuple espagnol les brides lâche et serre, A vingt ans se couvrit d'un sépulcre de terre , Dans un même bateau passant à l'autre bord Sa beauté , sa jeunesse , et sa vie et sa mort. Conforte toi , grand roi^ la sentence est donnée Que la Parque est la fin de toute essence née.

Charies, son second firère, après lui succéda , Qui en dure saison le sceptre posséda : En pleurant il vêtit sa dignité royale, Gomme présagiant sa fortune fatale :

Car sitôt qu'il fût roi (il le fut à dix ans) La peste des méchants, séducteurs, médisants, La licence du peuple et la fureur des villes

1 Outreeuidi : orgaeUlem. « jinemblé : réaid.

470 ÉPITAPHSS.

Troublèrent son Etat de cent guerres civiles.

Comme un terrible orage élevé par le vent.

Qui trouble en boursoofilant, tournoyant et mouvant

La mer, vague sur vague, entortis retrainée.

Ou comme une Mégère aux enfers déchaînée.

Tout se rua sur lui. Le soleil de dépit ,

Abominant la terre, en vêtit noir habit :

Il se rouilla la face *, et la hme argentée

Ile taches eut longtemps sa corne ensanglantée:

La Semé outre ses bords sa rage délia,

La nourrice Gérés son blé nous dénia.

Le bon père * ses vins, et Paies son herbage,

Et le sel si commun nous nia son usage :

La famine et la guerre et la peste ont montré

Que Dieu avait son peuple en fureur rencontré.

Ce roi presques enfmt vit sa France allumée.

Et ville contre ville en factions armée,

D'honunes et de conseil, et de tout indigent ,

Il vit manger son peuple et voler son argent :

Il vit sa Majesté servir d'une risée ;

Il vit de cent brocards sa mère méprisée ;

Il se vît déchassé de ses propres maisons; .

Il vit les temples saints, le lieu des oraisons.

Autels et sacrements n*étre qu'une voirie,

La raison renversée, et régner la furie.

Par quatre grands combats vainquit son ennemi. Mais un feu de rancune allait si bîoi parmi Le peuple forcené, que morte une querelle. Une autre d'autre part sourdaît toute nouvelle : Ainsi un feu d'émorche ^ à l'autre feu se prend. Que plus on pense éteindre, et plus il se répand.

■ Qmm capBt obinva ■iUdiuB femif lue ' Le bon père : Baccho».

iMxit. * Émordte : étoupe»

(Y»*., GMrg., V, 467.)

SPITAPHÏS. 471

Je me trouvai deux fois à sa royale suite , Lorsque ses ennemis lui donnèrent la fuite ; Quand il se pensa voir par trahison surpris. Avant qu'il pût gagner sa cité de Paris : Méchante nation, indigne, indigne d*étre Du sang hectoréen > , d'ainsi trahir ton maître ! Peuple vraiment scythique , ennemi de repos , Et bien digne d'avoir pour ancêtres les Goths.

Jà de ce jeune roi la dure destinée S'était en sa faveur plus douce retournée ; Jà son siècle en vertu se faisait tout nouveau, Quand d'un rhume pantois, fontaine du cerveau/ Qui d'un flot eatharreux s'était entresuivie,, Lui pourrit les poumons, soufflets de notre vie, Dépouillant le manteau de son humanité, * A rheure qu'il entrait en sa félicité.

Ainsi le marinier, créancier de I*îeptune, Prêt à payer les vœux qu'il devait à Fortune, Jà saluant de l'œil sa maison et le bord.

Se perd et son navire, entrant dedans le port.

Il fut quatorze ans roi, et en l'an de son âge Vingt et quatre il paya de Charon lé naulage *.

Jamais esprit ^ si beau ni si bon que le sien Pl'alla sous les lauriers du champ Elysien : Jamais âme si sainte et en tout si parfaite, Compagne des héros là bas ne se fût faite. S'il eût eu le loisir de montrer aux humains La force qu'il avoit et au cœur et aux mains.

Il fut prince bien né, courtois et débonnaire,

> Allosion aa poëme de la Fran- ' Le naulage : le prix da passage; eiade qui suppose nos rois dcsceodus da latin, naulum, nolis, fret, de Francus , fils d'Hector. > Esprit : âme.

472 BPITAPHES.

D*uD «sprit prompi et ?if, entre doux et colère : Il aima la Justice, éloquent et discret. Saturnien au reste à cacher son secret : Contre les importuns il se serrait de roses. Et surtout amateur des lettres et des Muses.

Quatorze ans ce bon prince alègre je suivis : Car autant qu'il fut roi, autant je le servis. U souloit pour plaisir mes ouvrages relire. Et suivant sa grandeur daignait bien me récrire. Et je lui répondais , m'estimant bien heureux De me voir accueilli d'un roi si généreux. Ainsi Charles mourut, des Muses la défense. L'honneur du genre humain, délices de la France.

François , duc d'Alençon, son frère, meurt après , Qui la France couvrit des funestes cyprès : Car la guerre, qui fut bien loin de notre porte Entra dans la maison, et la troubla de sorte Que mille factions secrètes se couvaient. Et postes et paquets détroussés se trouvaient. «••••• .^» ••••..•..•••••••

O Dieu ! dont la grandeur dedans le ciel habite. Garde d'un œil soigneux la belle Marguerite , Qui tient des Mavarrais le sceptre en sa vigueur. Ah ! Mort, ta n'as point d'jeux, ni de sang ni de cœur. Et sourde tu te ris de notre race humaine !

La fille de Henri, dudiesse de Lorraine, Après ses frères morts survivre n'a voulu : En lieu de cette terre^ eUe a le del élu. Des astres la compagne et des âmes phis saintes. Laissant son jeune ^ux en larmes et en plaintes.

Il ne restait plus rien du germe tout divin

ÉPnAPHES. 473

Da premier roi François : car déjà le destin £t la cruelle Parque en avaient fait leur proie ; Que Marguerite seule, honneur de la Savoie, Céleste fleur de lis, quand le sort envieux. Pour appauvrir le monde, en enrichit les deux.

Que n'ai-je le savoir de l'école romaine. Ou la muse des Grecs? comme un cygne qui mène Son deuil dessus Méandre, en pleurant, je dirais La belle Marguerite, et ses faits j'écrirais.

Je dirais que Pallas naquit de la cervelle Du père Jupiter; qu'elle , Pallas nouvelle. Sortit hors du cerveau de son père François, Le père des vertus, des armes et des lois.

Je dirais qu'elle avait Técu de la Gorgone, Que l'homme qui sa vie aux vices abandonne Ifeût osé regarder ni de près approcher, Qu'il n'eût senti son corps se changer en rocher.

Je dirais ( tout ainsi que la mère Ëleusme Sema les champs de blés) qu'elle toute divine, Nourrice d'Hélicon, sema de toutes parts La France de métiers^ de sciences et d'arts;

Qu'elle portait une âme hôtelière des.Muses, Que les bonnes vertus étaient toutes infuses En son corps héroïque, et quand elle naquit. Les astres plus malins plus forte elle vainquit.

Et que le ciel la fit si parfaite et si belle, Que pour n'en faire plus en rompit le modèle, Ne laissant pour exemple aux princesses, sinon Le désir d'imiter le vol de son renom.

Qu'on grave sur sa tombe uu blanc portrait d'un cygne,

Aflaque d*âge en âge aux peuples il soit signe Que la mère elle était des Muses, et aussi Des hommes qui avaient les Muses en souci.

Se plante à son tombeau la vive Renommée , Ayant la trompe en bouche et Téchine emplumée, Cent oreilles, cent yeux, cent langues' et cent voix. Pour chanter tous les jours, tous les ans, tous les mois, De sa mort au passant la gloire et le mérite, En criant : Si tu lis la belle Marguerite, En qui tout le ciel mit sa plus divine part, Tpnt de fois rechantée aux œuvres de Ronsard, Qui fut en son vivant si précieuse chose. Sache que sous ce marbre en paix elle repose ; Sa cendre glt ici : et pource, viateur >, Sois de son épitaphe en larmes le lecteur ; Raise sa tombe sainte, et sans soupirs ne passe Des neuf Muses la Muse, et des Grâces la Grâce.

Pour marquer sa grandeur, puissent à Tavenir Les rochers de Savoie en sucre devenir. En canelle les bois, les torrents en rosée, Et que sa tombe en soit en tous temps arrosée. Et que pour signaler de son corps fa valeur. Renaisse de son nom et la perle et la fleur*.

Je veux, pour n'jStre ingrat, à sa fête ordonnée (Qui reviendra nouvelle au retour de Tannée) Comme un antique Orphée, en long surpris blanc. Retroussé d'une boucle et d'un nœud sur le flanc. Chanter à haute voix d'une bouche immortelle Uhonneur et la faveur qu'humble j'ai reçu' d'elle.

* yiat$ur : voyageur; du latin. ' Allosion au seos da mot latia viator. margartta, perlo.

Comme elle eut soin de moi^ pour Thonneur que j'avois De secyir ses neveux, mes maîtres et mes rois.

Je dirai que le ciel me porte trop d'envie De me faire traîner une si longue vie, Et de me réserver en chef demi-fleuri ', Pour dresser ' les tombeaux des rois qui m'ont nourri;

Je dirai que des grands la vie est incertaine ; Que fol est qui se fie en la faveur mondaine. Un jouet de fortune, une fleur du printemps, Puisqu'on voit tant de rois durer si peu de temps.

I Fleuri de cheveux bUnef. Exprès- Eleet.^ V, 43. •ioh grecque : l^v6t(r|livoc. SoPH., * Dresser : élever.

éPITAPHE DE PHILIPPE DE C0!IIM1NES>

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