‹ Choix de poésies de P. de Ronsard (volume 3)Chapitre 11 sur 127 · DU BOCAGE BOYAU S · texte numérisé non relu

DU BOCAGE BOYAU S

Crois donc, et deviens grand , et d*un bras enfantin, Riant dès le maillot, embrasse ton destin.

« Comme Alcide , qui fut d'une force indomptée , Souffrit mille travaux sous son frère Eurystée, Tu dois dessous le tien > mille peines souffrir. Et d*un cœur généreux aux batailles t'offrir, Et faire craqueter dès ta jeunesse tendre Le hamois sur ton dos pour son sceptre défendre.

« Nous voyons la Charente et les bords d*alentour Déjà rougir de sang, et l'air de Montcontour S'infecter de corps morts , et ses plaines^ semées D'os, porter à regret les mutines années.

« Déjà nous te voyons , au milieu des travaux , Renverser à tes pieds chevaliers et chevaux. Et pendre sur ton front, pour étemelle gloire, L'honneur et le bonheur, la force et la victoire.

« Cest lors que tu rendras aux Français leurs autels. Et les temples sacrés de leurs saints immortels Que la main huguenote aura rués par terre.

« Mais comme on voit les pins foudroyés de tonnerre , Ta foudroieras leur camp inGdèle et félon , Ainsi que Brenne fut par les traits d'Apollon^.

« Après que la vertu , qui suit ta Majesté, Aura dessous tes pieds ton ennemi dompté. Et la longueur du temps jointe à l'expérience Tauront appris de vaincre avec la patience , Par elle te faisant des monstres le vainqueur,

' Charles IX. de Delphes . Us furent repooisés et

* Brenne : Breanns. Vers 270 avant leur chef ou Brenn se taa de honte et J. •€. les Ganlois attaquèrent le temple de désespoir .

RONSARD. — T. Il . 4

38 PBEMIEfiK PABTIE

Élève après au ciel le courage et le cœur.

Estime tes sujets , corrige ta justice ;

Fais que les armes soient des nobles Texerdce :

Honore la sdenee, honore les guerriers :

T.es vieillards au eonseil soient toujours les premiers :

Révère leur vieillesse , et tes pères les nomme.

« Puis, venu par vieillesse en Page où se consomme La vie et la dialeur, tu monteras aux deux , Et boiras du nectar à la table des Dieux, Comme le preux Hercule, épousant la Jeunesse, Et Castor et PoUux , déités que la Grèce Mit au del , et leur nom sema par Tunivers , Tant valent les vertus, les muses et les vers. »

Ainsi près de ton lit les trois Parques parlèrent, Et, baisant ton berceau, dedans Tair s*envolèrent.

AU MÊME

MALOGin nmiB ues hoses délogées kt romard.

De Tair abaissant Toeil le long d'une vallée. Je regardai venir une troupe hâlée.

Lasse de long travail, qui par mauvais destin Avait fait ( ce semblait) un pénible chemin.

Elle était mal en conche ' et pauvrement vêtue : Son habit attaché d*une épine pointue Lui pendait à Tépaule, et son poil * dédaigné -Errait sale et poudreux , crasseux et mal peigné.

'«-' «» rattshe .'mal équipée. ' Son poil : S«s cbeTeox.

DU BOCAGE BOYÀL. 39

Toutefois de visage elle était assez belle : Sa contenance était d'une jeune pucelle , Une honte agréable était dessus son front, Et son œil éclairait comme les astres font : Quelque part qu'en marchant elle tournât la face , La vertu la suivait, Téloquence et la grâce; Montrant en cent façons, dès son premier regard , Que sa race venait d'Une royale part : Si bien qu'en la voyant, toute âme généreuse. Se réchauffant d'amour, en était amoureuse.

Devant la troupe allait un jeune jouvenceau*, Qui portait en courrier des ailes au chapeau , Une houssine en main de serpens tortillée, Et dessous pauvre habit une face éveillée : Et montrait à son port quel sang le concevait , Tant la garbe * de prince au visage il avait

Tout furieux d'esprit 3, je marchai vers la bande. Je lui baise la main , puis ainsi lui demande (Car l'ardeur me poussait de son mal consoler, M'enquérir de son nom , et de l'ouïr parler ) :

Quel est votre pays , votre nom , et la ville Qui se vante de vous? L'une, la plus habile De la bande,répond : « Si tu as jamais veu Ce Dieu 4 qui de son char tout rayonné de feu Brise l'air en grondant, tu as vu notre père : Grèce est notre pays , Mémoire est notre mère.

« Au temps que les mortels craignaient les déités, lis bâtirent pour nous et temples et cités : Montagnes et rochers, et fontaines et prées. Et grottes et forêts nous furent consacrées ,

I Mercure. > Plein da délire poétique.

' La garite : le galbe, la flfnre. * Japlter.

40 PAEMIÈBE PAITIE

Notre métier était dlionorer les grands rois , De leodre Yénérable et le peuple et les lois. Faire qœ la verta da monde fût aimée , Et forcer le trépas par longue renommée : D'une flamme di?ine allumer les esprits, Avoir d^un cœur hautain le vulgaire à mépris. Ne priser que Fhonneur et la gloire diercliée , Et toujours dans le ciel avoir Tâme attachée.

« Nous eûmes autrefois des habits précieux. Mais le barbare Turc, de tout victorieux, Ayant vaincu FAsie et F Afinipie , et d'Europe La meilleure partie , a chassé notre tn^ De la Grèce natale , et, fuyant ses prisons, Errons , comme tu vois, sans biens et sans maisons. Où le pied nous conduit, pour voir si sans excuses Les peuples et les rois auront pitié des Muses. »

Des Muses ? dit-Je lors. Êtes-vous celles-là Que jadis Hélioon les neuf ScBurs appela ? Que Cyrrtie ' et que Phocide avouaient leurs maîtresses , Des vers et des chanscms les savantes déesses? Vous regardant marcher nu-pieds et mal en point , J'ai le cœur de merveille et de frayeur époint , Et me repens d'avoir votre danse suivie , Usant à vos métiers le meilleur de ma vie.

Je pensais qu'Amalthée eût mis entre vos mains L'abondance et l'argent, l'autre âme des humains : Maintenant je connais , vous voyant affiamées , Qu'en esprit vous paissez seulement de fumées. Et d'un titre venteux, antiquaire et moisi. Que pour un bien solide en vain avez choisi.

Pour suivre vos furours misérables nous sommes.

' Cirrha , viUe de Phocide , Totsine de Delphes

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Certes, vous ressemblez aux pauvres gentilshommes, Lors que tout est vendu, levant la tête aux cieux , M'ont plus autre recours qu*à vanter leurs aïeux :

Que vous sert Jupiter, dont vous êtes les filles? Que servent vos chansons, vos temples et vos villes ? Ce n'est qu'une parade, un houneur contrefait. Riche de fantasie, et non pas en effet.

Vertu, tu m'as trompé , te pensant quelque chose ! Je connais maintenant que le malheur dispose De toi qui n'es que vent, puisque tu n'as pouvoir De conserver les tiens qui errent sans avoir Ni faveur ni amis , vagabonds d'heure en heure, Sans feu, sans lieu , ^ans bien, sans place ni demeure.

— « Ah ! que ta es ingrat de nous blâmer ainsi! Qoe fasses-tu sans nous qu'on esprit endurci , Consumant, casanier, le plus beau de ton âge En ta pauvre maison, ou dans un froid village, Inoonna d'un chacun? où t'ayant abreuvé De nectar, et l'esprit dans le ciel élevé , > Tavons fait désireux d'honneur et de louanges, Et semé ton renom par les terres étranges , De tes rois estimé , de ton peuple chéri , Ainsi que notre enfiauit en notre sein nourri.

« Dieu punit les ingrats : à tous coups que la foudre Trébuchera de l'air, tu auras peur qu'en poudre Tune sentes ton corps et ta tête briser. Pour la punition d'ainsi nous mépriser.

Pource ajoute créance à qui bien te conseille : Aide-nous maintenant , et nous rends la pareille. » Que voulez- vous de moi ? L'une des sœurs alors Qui la bande passait de la moitié du corps , Mecontre-répondit. « lïous avons ouï dire

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Que le prince qui tient maintenant votre empire , Et qui d*un double sceptre honore sa grandeur, Est dessus tous les rois des lettres amateur^ Caresse les savans, et des livres fait compte. Estimant l'ignorance être une grande honte : Dis-lui de notre part qu'il lui plaise changer En mieux notre fortune , et nous donne à loger. » — Vous m'imposez au dos une charge inégale ' : J'ai peu de connaissance à sa grandeur royale ; C'est un prince qui n'aime un vulgaire propos , Et qui ne veut souffrir qu'on trouble son repos , Empêché tous les jours aux choses d'importance , Soutenant presque seul tout le faix de sa France , Méditant comme il doit son peuple gouverner, Et faire dessous lui l'âge d'or retourner, Honorer les vertus et châtier le vice, Défenseur de la loi , protecteur de justice.

Je n'ose l'aborder, je crains sa majesté , Tant je suis ébloui des rais de sa clarté : Pour ce cherchez ailleurs un autre qui vous mène; Adieu troupe savante , adieu belle neuvaine».

Prince, qui nous servez de phare et de flambeau^ Ne laissez point errer sans logis ce troupeau, Troupeau de sang illustre et d'ancienne race, Pauvre , mais de bon cœur, digne de votre grâce ; Jupiter le conçut lequel vous a conçu : Ainsi de même père ensemble avez reçu L'être et l'afOnité : Vous, comme le plus riche , A vos pauvres parents ne devez être chiche.

* Qaarite materiam vrstris. qui srribitis, aequam

Viribut. vHo>., Bpiit md /'m,v. 3t }

' Lm neaf Mases.

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