MONOLOGUE OU CHANT PASTORAL
A TRÈS-ILLDSTRE ET VERTUEUSE PRINCESSE MAPAME HARCUERITl DE FRANCE, DUCHESSE DI SAVOIE.
Je me fâchais de la pompe des rois , Et pour » la cour j'errais entre les bois, Seul, à part moi , sauvage et solitaire , Loin des seigneurs , des rois et du vulgaire : Plus me plaisait un rocher bien pointu ^ Un antre creux de mousse revêtu , Un long détour d'une seule vallée , Un vif sourgeon » d'une onde reculée ,
* Fwr : aa Heu de. > Sourgeon : souret»
LES ÉGLOGUfiS. 103
Un bel émail qui bigarre les fleurs, Voir un beau pré tapissé de couleurs, Ouïr jaser un ruisseau qui murmure , Et m'endormir sur la douce yerdure , Qu'être à la cour, et mendier en vain Un faux espoir qui coule de la main.
Au mois de mai, que l'aube retournée Avait éclose une belle journée , Et que les voix d'un million d'oiseaux. Comme à l'envi du murmure des eaux , Qui haut, qui bas, contaient leurs amourettes , A la rosée , aux vents et aux fleurettes, Lorsque le ciel au printemps se sourit. Quand toute plante en jeunesse fleurit , Quand tout sent bon , et quand la mère terre Ses riches biens de son ventre desserre ,' Toute joyeuse en son enfantement.
Errant tout seul , tout solitairement , rentre en un pré , du pré en un bocage , Et du bocage en un désert sauvage , Et là, j*avise un pasteur qui portait Dessus le dos un habit, qui était De la couleur des plumes d'une grue ; Sa panetière , à son côté pendue , Était d'un loup , et l'effroyable peau D'un ours pdu lui servait de diapeau.
Lui, appuyant un pied sur sa houlette , De son bissac aveint ^ une musette , La mit en bouche, et ses lèvres enfla ; Puis coup sur coup en haletant souffla, Et resouffla d'une forte halénée,
Jveint : tire i de avêindre, encore en usage dans qaelgves proTinccs.
Par les poumons reprise et redonnée.
Ouvrant les yeux, et dressant le sourd : Mais quand partout le ventre fiit grossi De la chevrette, et qu'elle fut égale A la rondeur d'une moyenne balle , A coups de coude en repoussa la voix ; Puis çà , puis là, fisusant saUlir ses doigts Sur les pertuis de la musette pleine , Comme saisi d'un angoisseuse peine.
Pâle et pensif, avec le triste son De sa lourette % ourdit telle chanson ; Petits agneaux, qui paissez sous ma garde. Plus que devant il vous faut prendre garde De votre peau , pour la crainte des loups , Et de bonne heure, au soir, retirez-vous : Plus ne verrez sauter parmi les prées , Ni les Sylvains , ni les muses sacrées : Car nos pâtis ne sont plus habités.
Comme ils soûlaient *, des saintes déités.
Plus ne paîtrez poliot, ni lavande , Le dur chardon sera votre viande ^ :
Et si verrez, en toutes les saisons, La ronce aiguë écarder 4 vos toisons.
Et toi, Harpaut ^ , qui te soûlais défendre Contre les loups, maintenant faut apprendre D'être humble et doux, et ne plus aboyer : Il faut apprendre à fléchir et ployer, Et te couchant (puis qu'il n'y a plus d'ordre }, Flatter les loups, quand ils te voudront mordre.
t Lourette : flftte champêtre; dimU < Éearder : peigner, déchirer; av
Dutif de loure. Joard'hni carder»
^ Soûlaient : avalent eontnme. ^ Harpaut : nom de chien , aonvent
' P'iande : aoarritare. luité dans ces égiogacs.
LES EGIiOGUES.
Et toi y musette , à qui presque j'avois , Par sept conduits, donné la même voix Qu'à son flageol avait donné Tityre , Plus tu n'auras ce plaisir d'ouïr dire , La belle nymphe a fait cas de tes chants : Car sa grandeur abandonne nos champs.
Plus ne voudra cette nymphe divine, A son grand Pan qui la France domine , Comme autrefois tes chansons célébrer.
Un jour d'été qu'encores le soleil
I^'a ses chevaux dévalés ' au sommeil ,
£t qu'il se montre encor plus haut qu'une aune ^
Dedans le ciel tout bigarré de jaune ,
De pers * , de bleu : je vis , près d'un rocher.
Un grand troupeau de nymphes s'approcher,
Toutes ayant en leurs fraîches mains blanches
Un beau coffin^, tissu de jeunes branches.
En cependant que Tune se baignait.
L'autre sautait, et l'autre se peignait , Je vis venir une belle Charité 4 , Que les humains appelaient Marguerite , Des immortels Pasitfaée avait nom , Toute divine en faits et en renom.
Elle marchant à tresses décoifTées , Apparaissait la princesse des Fées :
Un beau surcot ^ de lin bien replié , Frangé, houppe, lui pendait jusqu'au pié; Et ses talons qui foulaient la verdure , Deux beaux patins avaient pour couverture : Un carcan ^ d'or son col environnait.
* Oivalcs : laiatés aUer à val.
' Pers : yert.
* CkariU : Grftc« ; en tfrec Xàçnç»
* Surcot : tanique.
' Caream : colUer.
Et son beau sein sans branler se tenait. Pressé bien haut d*une boucle azurée , Ainsi qu'on peint la belle Gythérée.
Elle, cent fois , d'un seul trait de ses yeux Avait fléchi les hommes et les dieux , Sans se fléchir : car la flèche poussée De l'arc d'Amour ne l'avait point blessée , Et sienne, et franche, avait toujours été, Parmi les fleurs, en toute liberté.
A peine avait dans les ondes voisines Lavé ses bras et ses jambes marbrines , Que tout soudain ( ou soit qu'il vînt des deux , Ou soit qu'il fût un Faune de ces lieux) , Je vis venu*, par étrange aventure , Un dieu caché sous mortelle figure, Qui ressemblait le pasteur Délien >, Gardeur de bœufs au bord Amphrysien, Où le Troyen, dont l'ardente jeunesse * Donna la pomme à Vénus la Déesse.
S^s beaux cheveux, sous un zéphyre mol. En petits flots, ondoyaient à son col : Ses yeux, son front, son alluro et son geste Étaient pareils à Juuon la céleste.
Comme un pasteur, portait dedans sa main Une houlette à petits doux d'airain , Où, sur le bout , dessus l'écorce dure. De deux béliers fut peinte la figure.
Qui se choquaient : et auprès d'eux était , Un gros mâtin, qui les loups aguettait.
Sitôt qu'il vit cette belle Dryade, Blessé d'amour, en devint tout malade.
Or, comme un feu qui aux buissons se prend
> Apollon, né à Délos. > PârU.
LES lêOLOGDlS. 1U7
Plus soufiQeté par les vents se répand
De tous côtés, trouvant pâture prête ,
Et des forêts vient embraser la tête :
Ainsi Tamour tellement Tembrasa ,
Que cette nymphe à la Gn il osa
Ravir au dos, Tenlevant en Savoie^
Conune un lion le doux suc d'une proie.
Seulement , faible on entendit la voix ,
Évanouie au milieu de ces bois ,
Qui parvenait aux oreilles à peine ,
Comme le plaint ' de quelque nymphe en peine.
O demi-dieux, ô gracieux esprits.
Qui de pitié le cœur avez épris!
O monts, 6 bois, ô forêts chevelues, O rouges fleurs , jaunes , pâles et blues * ! O terre , ô ciel , ô fontaines et vents. Faunes, Sylvains, et Satyres, et Pans, £t toi Clio , qui fus jadis ma Muse , En cent morceaux casse ma cornemuse , Puisqu'aussi bien, sans faveur et sans los ^ , Pendrait en vain une charge à mon dos.
Pasteurs français, n'enflez plus les musettes : Pour son départ elles seront muettes; 'En l'air venteux leur chant évanoui , Comme il soûlait, ne sera plus oui.
Si m'en croyez, allons en Arcadie, Et fléchissons de notre mélodie Rochers et bois , tigres , lions et loups , Puis que la France est ingrate vers nous; Puis que la Nymphe, en qui fut l'espérance Des bons sonneurs *<, s'absente de la France,
' U plaint : U pUtnte. * Los : louange, gloSm.
' Bluet : bleues. * Sonneurt : poêtea musicien».
f08 LES ÉeLOGUES.
Allons-nous en, sans demeurer ici , Pour y languir en peine et en souci.
Quf fera plus ' d*un annuel office^ Parmi les bois , aux Muses sacrifice?
Qui plus de fleurs les ruisseaux sèmera ? Qui plus le nom de Paies nommera, Parmi les champs ? et qui plus aura cure * De nos troupeaux, pour leur donner pâture? Qui plus à Pan daignera présenter Les pastoureaux , pour les faire chanter? Qui de leur flûte apaisera les noises?
Qui jugera de leurs chansons françoises? Qui donnera le prix aux nàieux disants , Et sauvera leurs ?ers des médisants.
Adieu, troupeau qui près moi soûlais vivre. Adieu , Vendôme , adieu : je la veux suivre Par les rodiers , les antres et les bois , Savoisien, en lieu de Vendomois.
Or, sus , paissez , paissez, pauvres brebis , Allez par Therbe , emplissez-vous le pis , Broutez , rongez cette douce verdure , Pour emporter aux agneaux nourriture , Qui , en bêlant dans le toit , ont désir De vous sucer le lait tout à loisir.
Et quoi troupeau ! tu es insatiable ; La nuit arrive , il faut gagner Tétable : Voici les loups , qui ont accoutumé De brigander quand le jour est fermé , Ils font le guet , et plus de rien n'ont crainte : Car la bonté par les Champs est éteinte.
' Plm : désormaij. 2 Curt : mIb.
LES EGLOGLES. 109
A tant, le jour peu à peu s'embruuit . Et le pasteur, comme le jour, unit Son chant rural , désenfla sa musette , Dedans sa main empoigna sa houlette Chassant devant le troupelet menu , Harpaut son chien, et son bélier cornu.
DUTHIER (*) .
LES PASTEUBS BELLOT, PEBBOT, BEtLIN (**).
De fortune Bellot et Perrôt, dessous Tombre D'un vieux chêne touffu, avaient compté par nombre, UuD à part ses brebis , et l'autre ses chevreaux , Et tous deux sur la lèvre avaient des chalumeaux ; L'un et l'autre tenait son échine appuyée Sur récorce à*un chêne, et la jambe pliée En croix sur la houlette, et leur mâtin était Couché près de leurs pieds , qui les loups aguettait.
Cependant que Bellot chantait sa Dianette ' , Et que Perrot faisait apprendre à sa musette Le saint nom de Chariot *, et d'Annot^, que les bois , Les fleuves et les monts ont ouï tant de fois Redire à son flageol, que mieux ils le connaissent Que ne font les troupeaux le thym dont ils se paissent : Voici venir Bellin, qui, seul, avait erré Tout un jour, à chercher son bélier adiré * ,
' Diane de Poitiers. ^ Anne de Montmorency.
' Charles IX. * Adiré : perdu , égaré.
^) Secrétaire d*Etat, proteclear des bons esprits et de Roiisard en particulier.
(**) Belleau , Ronsard et du Bellai.
ttO LES KGLOGLES.
Qu'à peine il ramenait, ayant lié sa corne A un lacet coulant, d'un tortis de viorne.
Or, ce Bellin était de chanter bon ouvrier. D'habits et de façons ressemblait un chevrier ; Il avait en la main une houlette dure , Sa musette pendait au long de sa ceinture. De moelle de jonc il portait un chapeau , En lieu d'un paletoc ' se vêtait de la peau D'un chevreuil marqueté de couleur noire et blanche . Qu'une boucle d'airain lui serrait sur la hanche : D'une chèvre à long poil un baudrier il avait : Son mâtin à gros poil , pas à pas, le suivait. Qui aboyait son ombre, et mordait à la fesse Le bélier qui traîner par la corne se laisse.
Sitôt que je le vis, sitôt je le connu. Et lui criai de loin : Tu sois le bien venu , Couche-toi près de nous, ou si le mol ombrage Du chêne te déplaît, vois cet antre sauvage : Au fond de ce vallon nous irons, si tu veux, Et là, tu chanteras le tiers avec nous deux.
Au bout de l'antre sonne une vive fontaine. Ses bords sont pleins de mousse, et le fond d'une arène Que Tonde, en sautelant , fait jaillir çà et là , Et dit-on qu'autrefois la fontaine parla.
Une vigne sauvage est rampant sur la porte , Qui d'un nœud replié sur le ventre se porte, D'une longue traînée, et, du haut jusqu'à bas , D'infertiles raisins laisse pendre ses bras.
Les sièges sont de tuf, et autour de la pierre, ^ Comme un passement vert, court un cep * de lierre.
' Paletot : jaquette. ' (>p ; tige flexible.
LBS EGLOGUES. 111
L'antre n'est guère loin , tu le verras d'ici , Si lu veux t'ergotter », ou te tenir ainsi , Debout, comme je suis , ou grimper à ce saule , Ou bien d'un saut léger monter sur mon épaule.
Mais ne bougeons d'ici, cet ombrage est bien frais, £t bien frais est le vent qui vient de ces forêts ; Bien doux est ce ruisseau , bien douces ces bergères Qui dégoisent leur chant auprès de ces fougères : Ton bélier les oit bien , qui ne fait qu'écouter. Et depuis leur chanson n'a souci de brouter.