DEDIES A HENRI DE LORRAINE
DUC DE GUISE ET PilB DE FRANCE.
Après avoir pour TAmour combattu , Suivant le train d'honneur et de vertu , Et fait savoir, d'une main valeureuse, Que peut l'ardeur d'une flamme amoureuse : Après avoir les dames su venger, £t traversé maint pays étranger :
Plein de jeunesse et d'amitié loyale, Je viens d'Irlande en cette cour royale, Où, de tout temps» on voit de toutes parts Des chevaliers aussi vaillants que Mars.
Amour,q[ui peut les plus vaillants contraindre, Ne m'a conduit ici pour me contraindre, Pour accuser ses traits ou sa rigueur : Car son bel arc n'oj^ense point mon cœur, Kl le souci qui fait naître les larmes , De larges pleurs né baigne point mes armes.
Vertu, qui est nourrice de mon feu, M'a tellement d'une dame pourveu , Qu'en la servant je ne veux autre attente : De ses beaux yeux, sans plus, je me contente.
134 LBS MASCARADES.
En désirant, je ne désire rien, Ne jouissant, je jouis de mon bien ; Tout mon parfait habite en ma parfaite, Ma volonté de son vouloir est faite.
Je vis en elle , elle vit dedans moi, Ce n'est qu'un cœur, qu'une âme et qu'une foi, £t qu'un esprit, qui tient liés ensemble Un double corps , qui du tout se ressemble : Elle est heureuse , et je suis bienheureux , Et, bien aimé, je suis bien amoureux.
En son penser vit toujours ma pensée » Son âme en moi, la mienne en soi passée Fait que cherchant je me trouve en ses yenx , Et m'y trouvant, je ne cherche pas mieux.
Ainsi amour qui a toute puissance , Fait de nos cœurs et de nous une essence : Car je ne veux pour mon contentement Sinon l'aimer, et la voir seulement, Et l'honorer comme chose très-sainte.
Et c'est pourquoi je n'ai pas l'âme atteinte De triste ennui, comme un tas d'amoureux Qui, sans espoir, sont toujours langoureux.
Donc, si quelqu'un de la troupe veut dire Que la beauté dont la grâce m'attire , Toutes beautés ne surpasse d'autant Que dessus tous je m'estime content , Vienne au combat tenter ma hardiesse :
Avant partir il faudra qu'il confesse , Que rien n'approche au prix de sa beauté , Ni nulle foi près de ma loyauté.
LES MASCâBADES. 135
Demeure., chevalier, et en la même place Arrête ton cheval^ et retiens ton audace : Car soit que la fortune , ou soit que le malheur, Ou soit que le désir d'éprouver ta valeur Te mène à ce château, entends les aventures Que tu dois achever, difficiles et dures.
Encore que tu sois vaillant et martial , Si tu n'es chevalier à ta dame loyal , Tu ne pourras passer une arche qui se trouve , Où le fidèle amour des chevaliers s'éprouve.
Donques de passer outre essayer il ne faut. Si la ferme amitié dans le cœur te défaut, £t si parfaitement celle tu n'as servie Que tu devais tenir plus chère que ta vie.
Ce château que tu vois n'a seulement le mur Sauvage , solitaire, inaccessible et dur, Mais il est par dedans encore plus terrible. Plein de peur et d'effroi , et d'une crainte horrible De fantômes, d'esprits et de brasiers ardents ; Toutefois agréable à ceux qui sont dedans , Autant que par dehors à tous il est étrange.
Six vaillants chevaliers d'éternelle louange , Favorisés de Mars , jeunes, aventureux.
Magnanimes et forts , et loyaux amoureux , Le gardent nuit et jour, et d'une étrange sorte Contre tous assaillants en défendent la porte.
Or, toi, quiconque sois , animé de vertu , Qui as en mille lieux pour l'amour combattu , Regarde en quel danger follement tu te jettes , Et, au prix de ta vie, un repentir n'achètes.
Regarde , chevalier, avant que t'éprouver, Le moyen d'en sortir, si tu en peux trouver. Vois le camp plein de sang de tant dé forts gens d'armes, fiordé de tous côtés de toutes sortes d'armes, Piques, haches, poignards : de toutes tu prendras. Pour venir au combat, celle que tu voudras. A cheval et à pied, éprouvant ta prouesse Contre un des six , armé d'amour et de jeunesse.
Or, si tu es vaincu , Famant victorieux Portera pour trophée hautain et glorieux Ta dépouille à sa dame : et si ton bras surmonte, Tu porteras la sienne à celle qui te dompte , Et ton corps enchaîné prisonnier demeurra, Qui, sans pouvoir mourir, cent mille fois mourra.
J'ai vu maints chevaliers dont la fîère assurance. Les gestes et le port donnaient quelque espérance D'efforcer le château, qui enfin s'en revont. Remportant pour l'honneur la honte sur le front , Et en lieu de la gloire, ah! récompense rude! De libres chevaliers sont mis en servitude , Et toujours abaissant vers la terre les yeux, N'osent plus regarder leur dame ni les cieux.
Ce château que tu vois par armes n'est forçable , Par fraude, ou par surprise : il est inviolable , Il l'a toujours été , et le sera toujours , Conmie étant le seul fort des fidèles amours.
Pource, mon chevalier, arrête ta furie, Et par le sang d'autrui ' sois sage je te prie, Ne combats point, afin que, n'étant le plus fort. T'achètes une honte aux dépens de la mort , Ou pense bien devant qu'essayer Tentreprise : Trop tard on se repent quand la faute est conmiise.
I Par le sang de ceaz ^ai ont déjà suecombé.