‹ Choix de poésies de P. de Ronsard (volume 3)Chapitre 36 sur 127 · HABILLÉ EN FORME DU SOLEIL · texte numérisé non relu

HABILLÉ EN FORME DU SOLEIL

Comme le feu surmonte toute chose Qui devant lui p6ur résister s'oppose , Ainsi du fer de mon glaive pointu Tout chevalier à terre est abattu :

Les plus vaillants redoutent ma puissance , £t la mort pend sur le bout de ma lance.

Amour me pousse errant de toutes parts

144 LES MASCABADBS.

Pour essayer les fortunes de Mars, Et de mon nom remplir la terre et Tonde, Pour avoir place en cette table ronde , Où les vieux preux autrefois avaient eu Un lieu dlionneur, loyer de leur vertu. Or, dédaignant les hasards de la guerre , Gomme dompteur des monstres de la terre , Par haut désir au del je suis monté , ' Où du soleil j'ai l'habit emprunté , Afin de faire aux étoiles célestes.

Gomme aux mortels, mes vertus manifestes.

Donc, si quelqu'un, soit d'en haut ou d'en bas, Veut éprouver ma puissance aux combats.

S'adresse à moi, je lui ferai connaître, A coups ferrés < , combien pèse ma destre ', En l'univers ne trouvant mon pareil.

Qui passerait de vertu le soleil.

1 A eoa|M d'épée, de fer. ^ Ma destre : ma main droite

CONTRE l'amour {*) .

De deux amours on voit la terre pleine : L'un est sans mal , sans travail et sans peine , Prompt et soudain , qui loin de ce bas lieu Pfos cœurs élève aux mystères de Dieu : Si que, laissant les terres et les nues , Cherche du ciel les traces inconnues^ Et, par un vol à l'esprit coutumier.

Reloge l'âme en son logis premier.

Et, la joignant à sa première essence

(*) L'inspiration de ce morceau est dae à Platon, dont les expressions mêmes ont été rendues par le poète avec bonheur.

De ce grand tout lui donne connaissance ; Si bien que i'iiomme , en contemplant, se fait Non plus terrestre, ains« céleste parfait.

Telle amour est aux vertueux très-belle , Qui d'autant plus toutes amours excelle, Que Tesprît est de son bien jouissant , £t que le ciel la terre va passant.

De telle ardeur, comme chaînons, dépendent Cent mille ardeurs^qui çà^bas se répandent Dedans nos cceurs , et nous servent de loi , Comme de craindre et révérer son roi , Bon citoyen, défendre sa patrie, £t pour les siens abandonner la vie, Son compagnon en armes secourir^ Pour le renom les lauriers acquérir, Et mépriser toute fortune extrême , Et le public aimer mieux que soi-même.

Or, je n'appelle amour, sinon celui Qui nous maintient et nous tire d'ennui , Nous pousse au ciel , nous fait aimer nos princes , £t d'un grand cœur secourir nos provinces ; Pour les amis se montrer hasardeux, Afin d'avoir le même secours d'eux, Quand quelque mal outrageux nous offense : Pour tel effet l'amitié se commence.

Or, l'autre amour qui maîtrise les cœurs, Est l'artisan de toutes nos douleurs , Aveugle enfant, que l'humaine malice A mis au ciel pour fauteur de son vice ».

Mille combats au monde sont venus Par le moven de la folle Vénus :

' ^ins : mois. ' Pour autoriser son vice.

Thèbes et Troie en furent saccagées Car de l'amour les fureurs enragées, Par un dépit s'attisant peu à peu , P'un petit bois allument un grand feu.

Llionmie bien né se souille de diffame «, Idolâtrant les beautés d'une femme, Jeune aujourd'hui, demain vieille, et qui n'est Belle, sinon d'autant qu'elle nous plaît, £t par un teint qui pipe notre vue :

Au reste elle est de bon sens dépourvue. Prompte , légère , inconstante et suivant Le naturel des vagues et du vent.

Malheureux est et digne de misère , Qui fait appui de chose si légère , Qui momentaine ^ en rien s'évanouit, Et de sa fleur douze ou quinze ans jouit. Toute beauté n'est que chose fardée , Haïe autant comme elle est demandée.

L'homme grossier les femmes aimera , L'homme gaillard ne les estimera.

Sans valeter ^ une sotte maîtresse.

Sinon d'autant que l'affaire les presse : Pour la contrainte il aura d'elle soin y Gomme cherchant le remède au besoin , Se souciant de soi-même et non d'elle , Laisser la vieille, et prendre une nouvelle, Sans passion : car.c'est un grand plaisir. En n'aimant rien de changer et choisir.

Donc, chevalier, pour chose malheureuse, Nous détestons une flamme amoureuse ,

» AllDsiôn à l'hymen d'OSdipe et à > MùmentavM : qai ne dnre «n'nn Tamour de Paris. moment.

2 Diffame : déshonneur. * ^aUter : servir en esclate.

LES HASCABADKS. 147

Et soutiendrons contre tous assaillants (Quand ce seraient de ces fameux Rolands ), Que Cupidon est un Dieu d'injustice, Qui la jeunesse appâte de tout vice, Et qu'on le doit, comme pernicieux.

Bannir bien loin de la terre et des cieux.

Vin.

POUR l'amour.

L'homme qui n*aime est un Scythe sauvage. Vivant sans cœur, sans âme et sans courage : On ne saurait se passer de l'amour.

Non plus qu'on fait du soleil et du jour.

Ainsi que l'âme , en notre corps entrée , Émeut le corps, ainsi l'amour sacrée.

Entrée en l'âme, émeut l'âme par soi , Pour lui servir de patron et de loi , Et la pousser aux plus parfaites choses Qui soient en terre et dans le ciel encloses.

Or, c'est Amour qui gouverne les cieux . Comme éloigné de Thomme et de ses yeux Visiblement ne se donne à connaître Au sens humain : car il est trop grand maître. De sa grandeur on ne saurait parler : Si haut que lui l'homme ne peut voler. Pour concevoir ses divines puissances ; Mais de Tamour, auteur de nos naissances , Terrestre et bas, qui notre humanité Rend presque égale à la divinité , De père en fils concevant nos semblables , Pour réparer les siècles perdurables.

De ce grand dieu, père de volupté ,

148 LES MASGABABES,

Par qui le peuple est doucement dompté , Qui nous chatouille, et se mêle en nos veines , Maître et seigneur des affaires humaines , Je veux parler, et dire que sans lui L'honune mourrait, plein de soin et d*ennui.

Un plus grand bien ne se trouve en la vie , De soi fâcheuse et bouillante d'envie , D'ambition et d'honneur importun , Que de^trouver entre mille quelqu'un Auquel on puisse, avecque confiance.

Dire sans fard tout cela que l'on pense. Amour nous fait tel plaisir éprouver.

L'amitié fait le bon ami trouver.

Comme pourrait un homme sociable Avoir parti qui lui fût agréable , Pour vivre ensemble en toute loyauté.

Sans s'allier à fa douce beauté D'une très-sage et vertueuse dame?

Pour n'être plus que deux corps en une âme , Un seul esprit, qui se puisse enflammer Tant seulement du seul honneur d'aimer, Ne cherchant point de son ardeur extrême Autre loyer sinon que l'amour même , Qu'en bien aimant de se voir bien aimé ?

Qui d'autre sorte a le cœur allumé Ou d'avarice, ardeur ou convoitise.

Indigne il est qu'amour le favorise ; Telle amour est pleine de passion , Qui ne connaît que la perfection D'amour n'est rien qu'une ardeur mutuelle , Qui se commence et se finit en elle {*).

(*) Obscarité d'idées et de style qu'on doit excaser daos Ronsard, biais dont on retrouve malheareusement la traoe dans queiciues bom auteurs du dix-sepUëme siècle, en particulier dans Corneille.

LES HÀSCABADES. Ul)

Pource , seigneurs qui les armes suivez , £t aux palais des grands princes vivez , Si m'en croyez , apprenez dès jeunesse A bien choisir une belle maîtresse ; Ken prenez point de laide : la laideur Cache toujours une lente froideur Qui hors du cœur la chaleur nous arrache : Un corps difforme une âme laide cache.

Or, tout ainsi qu'un visage sans fard , Courtois et beau , tout gentil et gaillard , Est le miroir d'une âme bien parfaite : Ainsi la face horrible et contrefaite Est le miroir où Ton voit par dehors Être un esprit aussi laid que le corps.

Pource autrefois les Muses immortelle»

Ont les Vertus peintes en damoiselles , Pour faire voir clairement à chacun Que les vertus et les dames n'est qu'un.

Les dames sont des hommes les écoles; Les châtiant de leurs jeunesses folles , Les font courtois, vertueux et vaillants.

Tels ont vécu ces superbes Rolands, Renauds, Tristans, pleins d'une âme amoureuse , Qui, désireux de' gloire aventureuse, Comme les dieux s'acquirent des autels , Faisant partout des gestes ' immortels.

Ce fut Amour auteur de telle affaire : Car sans ce dieu ils n'eussent su rien faii*e. Qui voudra donc soi-même se dompter, Et jusqu'au ciel par louange monter, Et qui voudra son cœur faire paraître

* Çestes : aotipns, exploits.

150 LES MâSCABADES.

Grand par-sus tout et de soi-même maître Soit amoureux d'une dame qui sait Rendre Tamant vertueux et parfait.

L'homme mal né qui les amours méprise N'achèvera jamais belle entreprise ; Ains^ tout perclus de sens et de raison. Ne bougera poltron de sa maison.

Aux temps passés, et Jason et Thésée De mainte affaire étrange et malaisée Sont retournés environnés d'honneur.

Ayant Amour pour guide et gouverneur.

Les dames sont pleines de courtoisie , Ont le cœur haut, haute la fantaisie.

On voit toujours la femme de moitié Surpasser l'homme en parfaite amitié :

Témoin en est la vertueuse Aiceste Qui se tua pour son époux Admète , Où nul amant ne se saurait trouver Mort de sa main pour sa dame sauver.

Tout cœur de femme est armé de fiance ' : Celui de Fhomme est plein d'impatience.

Menteur, parjure, incertain et léger.

Double, fardé, trompeur et mensonger.

Or, s*il se trouve une amitié bien faite , D'âge, de mœurs, en loyauté parfaite, Cest un trésor qui bienheureux se doit Garder, d'autant que bien rare on le voit, £t que chacu]> contemple en sa partie La sainte amour dont la leur est sorde , Qu'on ne voit plus comme on soûlait * id,

: eonfianee, fermeté. > Somtidt : armit covUae.

LES MASCARADES. l/)l

Depuis le temps que le peuple, obscurci D'erreur, de fraude et de vices infâmes, Ainsi qu'il doit n'honore plus les dames : Car toujours règne au monde le malheur, Quand plus n'y sont les dames en honneur.

Si quelque brave, ennemi de sa vie , Ou trop chagrin ou trop enflé d'envie, Veut soutenir, comme présomptueux, Qu'aimer n'est point un acte vertueux, £t qu'on ne doit servir les damoiselles, Ou les servant en prendre de nouvelles, Vienne au combat : je lui ferai sentir Que le médire apporte un repentir , Et vergogneux * confesser par contrainte Que bien aimer est une chose sainte.

^yergogneux : honteax.

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