‹ Choix de poésies de P. de Ronsard (volume 3)Chapitre 43 sur 127 · A HURAULT, SIEUR DE LA PITARDIÈRE · texte numérisé non relu

A HURAULT, SIEUR DE LA PITARDIÈRE

Voici le temps, Hurault, qui joyeux nous convie Par l'amour, par le vin, d'ébattre notre vie.

DE P. DE BONSAED. 205

L'an reprend sa jeunesse , et nous montre comment

Il faut ainsi que lui rajeunir doucement.

Ne vois-tu pas, Hurault, ces jeunes arondelles * ,

Ces pigeons trémoussant et du bec et des ailes,

Se baiser goulûment, et de nuit et de jour

Sur le haut d'une tour se soulager d'amour ?

Ne Tois-tu pas comment ces vignes enlacées Serrent des grands ormeaux les branches embrassées? Regarde ce bocage , et vois d'une autre part Les bras longs et tortus du lierre grimpart , En serpent se virer à Tentour de Técorce De ce chêne aux longs bras^ et le baiser à force ? N'ois<tu le rossignol, chantre Cécropien , Qui se plaint toute nuit du forfait ancien Du malheureux Térée , et d'une langue habile Gringoter * par les bois la mort de son Ityle (*) ? Il reprend, il retient, il recoupe le son , Tantôt haut, tantôt bas, de sa longue chanson , Apprise sans nul maître, et d'une forte haleine Raconte de sa sœur les larmes et la peine.

Ne vois-tu d'autre part les nymphes en ces prés Émaiilés, peinturés , verdures , diaprés , D'un pouce délicat moissonner les fleurettes Qui devaient être proie aux gentilles avettes^. Lesquelles en volant de sillons en sillons.. De jardins en jardins avec les papillons, A petits branles d'aile ^ amassent , ménagères. Des printanières fleurs les odeurs passagères ?

■ Arondellei : bir ondellet. ^ Aveites : abeiUes.

' Gringoter : murmurer. * lîa agitant doucement leurs ailt».

[*) ÀUusioD à la fable de Philomèle. Ovide, Met., VI, 412.

IS

Cela nous admonète ' en ces mois si plaisans De ne frauder en rien l'usufruit de nos ans; Voici la mort qui vient, la vieille recbignée. D'une suite de maux toujours accompagnée. Il faut en dépit d'elle empoigner le plaisir, Non en ce mois de mai , où Tâge et le loisir Réveillent notre sang qui jeunement bouillonne , Et aux plaisirs mignards tous nos sens aiguillonne ;

Mais lorsque soixante ans nous viendront renfermer, n faut le triquetrac et les cartes aimer. Sans se laisser dompter à la rigueur de l'âge, Qui nous fera là-bas faire un si long voyage , D'où plus on ne revient, au moins comme l'on dit : Si Catulle a menti, ma faute est à crédit *.

Tu prends, je le sais bien, le conseil pour toi-même Que tu m'as ordonné : tu n'as point le teint blême, Ni le front renfrogné : et pense qu'à te voir Tu es un gaillard homme et prompt à f émouvoir, Quand tu as près de toi quelque gentille dame. Dont la jeune beauté te fait réjouir l'âme : Puis tu sers Apollon qui t'échauffe le sein , Et le père Bacchus ne te vient à dédain.

Je t'en ressemble mieux : car en ma fantaisie N'entra jamais ni dol, ni fard, n'hypocrisie. Je courtise Bacchus, Érycine 3, Apollon : Les trois piquent mon cœur d'un poignant aiguillon. Je les prends sobrement : si je faux ^ d'aventure , La faute n'est pas mienne, elle vient de nature.

*jtf<lmon#le:aTertit;da latin aifmo- 3 Éryeinê .• Vénus, adorée sur je nere, mont Éryx ea Sieile.

* On ne m'en doit pas accuser. * Si je faux : si je me trompe.

DE P. D£ BONSAiiD. :{07

O Dieux ! j'aimerais mieux, si j'étais roi d'Asie^ Que la guerre m'ôtât mon sceptre que m'amie '. L'homme vit aisément en ce mortel séjour Sans avoir un royaume, et non pas sans amour : Amour qui est la vie et des dieux et des hommes. Que sert d'amonceler les trésors à grand 'sommes , Être prince, être roi, sans prendre le doux fruit D'une jeune maîtresse en ses bras toute nuit? Ah ! le jour et la nuit vienjient pleins de tristesse A celui, fût-il dieu, qui languit sans maltresse. Las ! si quelque voleur ou pirate de mer, Faisant en ce pays ses galères ramer, M'avait ôté la mienne , ou quelque étrange * prince. Patience forcée il faudrait que je prinse, £t ne me chaudrait point ^ de pleurer sur le bord, Faisant malgré moi place à la rigueur du sort : Voyant flotter la nef, j'accuserais fortune. Qui me serait peut-être avec mille commune : Mais mi parent me l'ôte, ô fière cruauté ! Jamais entre parents n'habita loyauté !

Mon Dieu! que sert d'aimer à la cour ces princesses? Jamais telle grandeur n'apporte que tristesses , Que noises , que débats : il faut aller de nuit , Il faut craindre un mari , toute chose leur nuit ; Puis pour leur récompense ils ne reçoivent d'elles

> f^oy. Molière, Misanthrope, aet. 1, Et q»''! me fallat quitter o • L'amour de ma mie

Si le roi m'avait donné * étrange : étranger.

Paris . M Krand'ville , ^ Je ne me ferait point faute.

Que le même plaisir des simples damoiselles. * Us n'ont pas le tetin ni l'embonpoint meilleur, Ni les cheveux plus beaux, ni plus belle couleur, Ni quand on vient au point, les grâces plus i'riandes.

Il n'est, ce disent-ils , que d'aimer choses grandes, Qué^'aimer en grand lieu. Périsse la grandeur Qui toujours s'accompagne et de crainte et de peur ! Le jeune Dorillas en donne expérience , Qui pour aimer trop haut n'eut jamais patience , Malheureux de son heur. Périsse la grandeur Qui toujours s'accompagne et de crainte et de peur!

Tu diras au contraire : Une riche princesse Est pleine de faveurs , d'honneurs et de richesse , De pages, d'estafiers. Ah ! quand on vient au bien Du plaisir amoureux, la suite ne vaut rien : Il se faut cacher d'elle : en cela l'abondance De trop de serviteurs porte grande nuisance. Ou, quand on aime bas, jamais on n'est épris. Comme étant seule à seul, de crainte d'être pris. Ou bien s'on est surpris, ce n'est que moquerie , Qui n'apporte à l'amant querelle ni furie.

Quant à moi, bassement je veux toujours aimer, Et ne veux champion pour les dames m'armer, Sans grande occasion : toute amour outragée. Hôtesse d'un bon cœur, désire être vengée.

Avant qu'être amoureux, louer je ne pouvois , Comme simple au métier, la guerre de deux rois, Paris et Ménélas, qui troublèrent l'Asie Et l'Europe en faveur d*une si belle amie. Or, Ménélas fit bien de la redemander Par armes , et Paris par armes la garder : Car le tendre butin d'une si chère proie

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Valait bien un combat de dix ans devant Troie. Je les absous du fait; je serais bien content La demander dix ans , et la garder autant

Achille^ ne déplaise à ton poëte Homère, Il fa fait un grand torti car après ta colère Jeunement irritée encontre Agamemnon, Il fa fait appointer < pour ton mort compagnon. Tu ne devais superbe entrer en telle rage , Ou tu devais garder plus longtemps ton courage. O le brave amoureux ! des chevaux vites-pieds , Des femmes, des talents , des cités , des trépieds , Te firent oublier ton ire généreuse , Qu'à bon droit tu conçus pour ta belle amoureuse! Tu devais, courroucé, sans te fléchir après , Brûler ou voir brûler les navires des Grecs. Mais qui aurait , dis-moi , de te louer envie , Quand tu as plus aimé ton ami que t'amie? As-tu daigné , cocu, embrasser Briséis , Après qu' Agamemnon tes plaisirs a trahis. Honnissant tes amours? et quoi qu'il jurât d'elle, Tu ne devois penser qu'il la rendit pueelle , Elle jeune et lui jeune, après avoir été Couchés en même lit la longueur d'un été. Ah ! tes gestes sont beaux : mais ton amour légère Déshonore tes faits, et le roman d'Homère.

Quant à moi , ni talents ^ ni femme , ni cité, r^e sauroient apaiser mon courroux dépité , Que je ne porte au cœur une haineuse flamme Contre ce faux parent qui- m-'a ravi mon âme-.

' Appointer l accorda. ' Honnissant ^.dé«konQraii.t.

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