‹ Choix de poésies de P. de Ronsard (volume 3)Chapitre 42 sur 127 · A GENÈVRE · texte numérisé non relu

A GENÈVRE

Gcnèvre, je te prie, écoute ce discours Qui commence et Gnit nos premières amours : Souvent le souvenir de la chose passée , Quand on le renouvelle, est doux à la pensée.

Sur la fin de juillet, que le chaud violent Rendait de toutes parts le ciel étincelant, Un soir, à mon malheur, je me baignais dans Seine, Où je te vis danser sur la rive prochaine. Foulant du pied le sable, et remplissant d'amour Et de ta douce voix les rives d'alentour.

Tout nu je me vins mettre avec ta compagnie , Où, dansant, je brûlai d'une ardeur infinie. Voyant sous la clarté brunette du croissant, Ton œil brun à l'envi de l'autre apparaissant.

I€6 LES KLKGIKS

lii, je baisai ta main pour première uccoiiitaïu-c , Autrement de tou nom je n'avais connaissance : Puis d'un agile bond je m'élançai dans Teau , Pensant qu'elle éteindrait mon premier feu nouveau il advint autrement : car, au milieu des ondes, Je me sentis lié de tes deux tresses blondes, tlt le feu de tes yeu\ qui les eaux pénétra , Malgré la froide humeur ', dedans mon cœur entra ; Dès le premier assaut, je perdis l'assurance : Je m'en allai coucher sans aucune espérance De jamais te revoir pour te donner ma foi , Comme ne connaissant ni ta maison ni toi : Je ne te connaissais pour la belle Genèvre Qui depuis me brûla d'une amoureuse Gèvre : Aussi de ton côté tu ne me connaissais Pour Ronsard dont le nom a cours par les Français.

Sitôt que j'eus pressé les plumes ocieuses De mon lit angoisseux , les peines soucieuses Qu'Amour pour me livrer aiguise sur sa queux », Vinrent dedans mon cœur allumer mille feux , Échauffant le désir de te pouvoir connaître, £t de faire a tes yeux ma douleur apparaître.

Aussitôt que l'Aurore eut appelé des eaux Le Soleil souffle-jour du nez de ses chevaux , Je saute hors du lit, et seul je me promène Loin des gens, sur le bord, devisant de ma peine. Quelle fureur ^ me tient? et quel nouveau penser Me fait douteusement ma raison balancer? Où est la fermeté de moo premier courage? Eh quoi ! veux-je rentrer en un nouveau servage ? Veux-je que tout mon âge aille au plaisir d'amour

' Uumeur : eaa ; du latin humor, tin cos.

' Çueux .- pierre à aiguiser ; du la* ^ Fureur : foUe , délire.

DE P. DE nONSABD. 19^7

Que me sert d'être frane du lien qu'à l'entour De mon col je portais , quand Miarie et Cassandre Aux rets de leurs cheveux captif me surent prendre. Si maintenant plus mûr, plus froid et plus grison , Je ne puis me servir de ma sotte raison? Et s'il faut qu^à tous coups, comme insensé, je soie De ce petit Amour et la butte ' et la proie?

Non , il faut résister cependant que Terreur Ne fait que commencer, de peur que la fureur Par le temps ne me gagne , et dedans ma poitrine Sans remède ou confort le mal ne s^enracine.

Ainsi tout philosophe et de constance plein , Comme si amour fût quelque chose de sain , Ferme, je m'assurais que jamais autre femme N'allumerait mon cœur d'une nouvelle flamme.

Plein de si beaux discours, au logis je revins , Où plus fort que jamais amoureux je devins.

Repassant vers le soir, je t'avise à ta porte , Et là le petit dieu qui pour ses armes porte La flèche et le carquois si grand coup me donna , Que ma pauvre raison soudain m'abandonna : Puis me navrant^ le cœur, en signe de conquête De ses pieds outrageux me refoula la tête, Me lia les deux mains, et ma voix délia , Qui, pour avoir merci, de tels mots te pria :

Ma dame, si l'œil peut juger par le visage L'affection cachée au dedans du courage. Certes je puis juger, en voyant ta beauté , Que ton cœur n'est en rien taché de cruauté.

■ La btittê : le kat. > Navrant r bI«M«iit.

Aussi , Dieu ne fait point une femme si belle. Pour être contre amour de nature rebelle; Cela me fait hardi de m'adresser à toi , Puisque tant de douceur en ta face je voi.

Or, ainsi que Télèphe alla devant la ville De Troie pour prier le valeureux Achille De lui guérir sa plaie ', à toi je viens ici, Las ! pour guérir la mienne , et pour trouver merci.

Harsoîr*, en se jouant, l'enfant de Cythérée, Faisant de tes beaux yeux une flèche acérée , Et m'ouvrant Testomac 3, tout le cœur m^a percé. Et tu ne sais, peut*étre, ainsi m'avoir blessé.

Cette flèche mortelle aux os s'est arrêtée. Et au foie ulcéré de sa pointe dentée , Que je ne puis ôter, tant mon sang épandu M'a laissé de raison et de sens éperdu. Tout ainsi qu'un veneur, désireux de la chasse. Qui de maint coups de traits mainte biche pourchasse. De cent il en blesse une, et si ne le sait pas ; Elle emporte la flèche , et , hâtant son trépas, S'enfuit par les rochers, vagabonde et blessée. Pour sa plaie guérir chercher la panacée.

Tu es ma panacée , à toi je viens ici. Pour guérir de ma plaie , et pour avoir merci.

Ce n'est le naturel d'une dame bien née De vivre contre amour fièrement obstinée : Aux lions, aux serpens qui sont pleins de venin. Convient la cruauté , non au cœur féminin , Qui tant plus est bénin , et tant plus, ce me semble,

1 Télèphe, chef des Mysiens aa siège lui avait faite. 4e Troie; il fof gaérl par Pélias, la ' Harsoir : Hier soir. ItMC d'Achille, de la blessure qu'elle 3 Estomac : pour poitrioa.

DE P. DE BONSABD.

Aux Dieux, qui sont bénins , de nature ressemble. Tu n'auras grand honneur de me laisser mourir : Il vaut mieux doucement ma langueur secourir , £t me prendre chez toi pour serviteur fidèle, Que me tuer ainsi d*une plaie cruelle.

A peine avais-je dit, quand d'un soupir profond (Enfant de Testomac où les regrets se font), Brèvement * tu réponds, que je perdais ma peine, Que j'écrivais en Teau , et semais dans Farène , Que la mort sommeilleuse éteignait ton flambeau. Et que tous tes désirs étaient sous le tombeau.

Toyant ainsi parler, confus je m'en retourne, Oii,triste, quatre jours au logis je séjourne; Le cinquième d'après, de fureur transporté, Je retourne pour voir l'appât de ta beauté.

Il ne faut, ce disais-je, ainsi vaincu se rendre : Plus une forte ville est difficile à prendre, Plus apporte d'honneur à celui qui la prend : Toute brave vertu sans combat ne se rend.

Or, en parlant à toi de cent choses diverses, Nous égarant tous deux d'amoureuses traverses , A la fin privément ^ tu t'enquis de mon nom. Et si j'avais aimé d'autres femmes ou non.

Je suis, dis-je, Ronsard, et cela te suffise : Qui ma belle science ai des Muses apprise , Bien connu d'Hélicon , dont l'ardent aiguillon Me fit danser au bal que conduit Apollon.

Alors que tout le sang me bouillait de jeunesse , Je fis aux bords de Loire une jeune maîtresse ,

I Brèvement : brièyement.

' PrivéïMttt : familièrement.

t90 LES EL£GIE;S

Que ma Muse en fureur sa Cassandre appelait, A qui même Vénus sa beauté n'égalait.

Je m^épris en Anjou d'une belle Marie, Que j'aimai plus que moi , que mon cœur, que ma vie; Son pays le sait bien , où cent mille chansons Je composai pour elle en cent mille façons. Mais (ô cruel destin! ) pour ma trop longue absence D'un autre serviteur elle a fait accointance , Et suis demeuré veuf, sans prendre autre parti, Dès l'heure que mon cœur du sien s'est départi.

Maintenant je poursuis toute amour vagabonde , Ores j'aime la noire, ores j'aime la blonde , Et sans amour certaine en mon cœur éprouver, Je cherche ma fortune oii je la puis trouver. S'il te plaisait m'aimer, par tes yeux je te jure Que d'une autre amitié jamais je n'aurais cure.

Mais dis-moi, je te prie , si l'archerot ' vainqueur Des hommes et des Dieux , t'a point blessé le cœur, Et si son trait poignant qu'en notre sang il mouille Se vit jamais sanglant de ta belle dépouille.

Lors tu fis un soupir, et tes beaux yeux souillant De larmes, et ton sein goutte à goutte mouillant. Tu me réponds ainsi : 11 n'y a que les marbres , Les piliers, les cailloux, les rochers et les arbres, Privés de sentiment , qui se puissent garder D'aimer, quand un bel œil les daigne regarder.

Six ans sont jà passés , qu'amour conçut envie Dessus la liberté nourrice de ma vie : Et pour me rendre serve * à lui qui peut ôter

' Jrcherot : petit arcber, TAmoar. ' Serve : esclaye; du latin senus.

DE P. DE BONSABD. 191

Le feu le plus ardent des mains de Jupiter,

Me déroba le cœur , et me fit amoureMse

D*un amant dont j'étais contente et bien heureuse ,

Que seul j'avais choisi si sage et si parfait.

Qu'à la belle Cyprine il eût bien satisfait.

Il aimait la vertu , il abhorrait le vice ,

II aimait tout honnête et gentil exercice :

Il jouait à la paume , il ballait , il chantait ,

Et le luth doucement de ses doigts retentait * :

U savait la vertu des herbes et des plantes ,

U connaissait du ciel les sept flammes errantes %

Leurs tours et leurs retours, leur soir et leur matin ,

Et de là prédisait aux hommes le destin.

De nature la grâce en tout il avait eue ,

L'éloquence en la bouche, et l'amour en la vue,

Et quand en lui le ciel n'eût poussé mon désir,

Encor pour sa vertu le devais-je choisir.

L'espace de cinq ans, nous avons pris ensemble Les plaisirs que jeunesse en deux amans assemble. Et ne se peut trouver ni jeu ni passe-temps. Dont amour n'ait rendu nos jeunes ans contents.

Vénus ne garde point tant de douces blandices ^, i^

Tant de baisers mignards , d'attraits et de délices, En ses vergers de Cypre , à Mars son cher ami. Soit veillant en ses bras , soit au lit endormi, Que mon amant et moi, ébattant nos jeunesses , Avons pris de plaisirs, d'ébats et de liesses 4. Seul il était mon cœur, seule j'étais le sien : Seul il était mon tout , seule j'étais son bien : Seul mon âme il était , seule j*étais la sienne ; Et d'autre volonté il n'avait que la mienne.

' Retentait : toacliait ; du latin re- > Blandices: yolaptés ; do latio hlanteninre diiice,

^l.es planètes. * Liesses : joies.

f1^2 LES ELEGIES

Or, sans avoir débat en ébats si plaisans, rfous avions jà passé l'espace de six ans , Quand la cruelle mort ingrate et odieuse Fut (malice du ciel ! ) sur notre aise envieuse.

Cette cruelle mort, franche' d'affection, . Qui jamais ne logea pitié ni passion , Qui n'a ni sang, ni cœur, ni oreilles, ni vue. Dure comme un rocher que la marine émue * Bat au bord Caspien , me blessa de sa faux, Plus que le trait d'Amour qui commença mes maux ; Me rendant comme fière, exécrable et inique, (Je meurs en y pensant! ) mon amant hydropique. De jour en jour coulant sa force s'écoulait : Sa première beauté sans grâce s'en allait. Comme une jeune fleur sur la branche séchée. Ou la neige d'hiver du premier chaud touchée , Que le faible soleil distille peu à peu , Ou comme fait la dre à la chaleur du feu.

Hélas ! qu'eussé-je fait ! si cette Parque fière Qui ne se peut fléchir par humaine prière ', M'eût voulu pour victime , et si en m'assommant, Elle eût voulu sauver la vie à mon amant ; Je me fusse estimée une vraie amoureuse D'acheter par ma mort une âme si heureuse : Mais cette vieille sourde, ingrate à mon désir, He le voulant jamais, ainçois tout à loisir, * Pour plus me martyrer et me rendre abusée. De jour en jour tirait le fil de sa fusée. Je n'eusse pas souffert qu'on se fût approché Du misérable lit où il était couché :

Ou que sa propre sœur, d'un naturel office,

* Franche : libre , prÎTée. ' Neaciaqge bamauis precibus mansuei-

» ^wiw ; •oulcTée. ,„ ^^ vlTlT*'*

(ViiiO., C^orr, VI, «6».| ^

DE P. DE BONSABD. 193

Lui eût touché la main ou lui eût fait service :

Seule je le traitais sans secours d'étranger,

Car sans plus de ma main voulait boire et manger.

Ainsi de tristes pleurs la face ayant mouillée, ( Ni de nuit ni de jour sans être dépouillée ' ), Pétais près de son lil, pour lui donner confort, £t pour voir si Tamour pourrait vaincre la mort.

Or le jour qu'Atropos, qui nos toiles entame, Avait tout dévidé les filets de sa trame, Me voyant soupirer , gémir et tourmenter , Me tordre les cheveux , crier et lamenter, Débile, renforça sa voix à demi morte , Et, me tournant les yeux, me dit en telle sorte :

Mon cœur , ma chère vie , apaise tes douleurs , Je me deuls * de ton mal , et non de quoi je meurs : Car je meurs bien content, puisque mourant je laisse Mon âme entre les bras de si chère maîtresse : Je m*en vais bienheureux aux rives d' Achéron , Heureux, puisque mourant je meurs en ton giron , Ma lèvre sur la tienne , et tenant embrassée La dame que la mort n'ôte de ma pensée. <i

Seulement je me plains et lamente de quoi. Mourant entre tes bras, tu lamentes pour moi.

Apaise ta douleur , maîtresse , je te prie, Apaise- toi, mon cœur ; apaise-toi, ma vie ; Si trépassant on doit sa dame supplier. Par tes cheveux dorés qui me purent lier. Je te prie et supplie > et par ta belle bouche , £t par ta belle main qui jusqu'au cœur me touche,

' DépouiUée : déahabUlée. » Je me deuls : V. pag. 184, n. I.

Qu'encore après ma mort tu me veuiUes aimer, £t dedans mon tombeau nos amours enfermer.

Ou bien si ta jeunesse encore fraSche et tendre Veut après mon trépas nouveau serviteur prendre , Au moins je te supplie de vouloir bien dioisir , £t jamais en un sot ne mettre ton désir; AOn qu*un jeune fat à mon bien ne succède , Ains un ami gaillard en mon lieu te possède. Que je serais marri si aux enfers là-bas Quelqu'un me venait dire après ce mien trépas : Celle qui fut là- haut ton cœur et ta pensée. Qu'avec si grand travail tu as si bien dressée , Aime un sot maintenant! Ce dépit me serait Plus grief' que les tourments que Pluton me ferait.

Or, adieu, je m'en vais aux rives amoureuses, Compagnon du troupeau des âmes bienheureuses. Dessous la grand'forêt des myrtes ombrageux *, Que l'orage cruel ni les vents outrageux N'effeuillent tous les ans; où sans cesse soupire Par les vermeilles fleurs le gracieux Zéphyre. Là, portant sur le chef des roses en tout temps , £t autour de mon col les moissons du printemps , Couché sous le bocage , à la jQraîcheur de l'ombre. J'irai pour augmenter des amoureux le nombre ^ Comme tout assuré que les gentils esprits Qui jadis m'ont aimé ne m'auront à mépris. Près d'eux me feront place, et si pense, ma dame. Qu'ils n'auront point là-bas une plus gentille âme.

Mais las ! puisque mon corps, qui t'a si bien aimé , Sera tantôt sans forme en poudre consumé , Pour souvenance au moins garde bien ma peinture

< CHetf : pénible ; da Utin gravis, * Dcvcnarc lorot Istoi, et «mABa vim»..

tViBC, .dEurfirf., VI, Mi.

DE P. DE RONSABD.

OÙ sont tirés au vif les traits de ma figure : La voyant, tu pourras de moi te souvenir, Et souvent près ton sein chèrement la tenir.

Et lui diras : « Peinture, ombre de ce visage Qui mort et mis en cendre encore me soulage , Que tu m'es douce et chère, ayant perdu Tespoir, Si ce n'est par la mort, de jamais te revoir !

« 0 beau visage feint, feinte tête qui portes Encor les aiguillons et les flammèches mortes De ma première ardeur, ton faux m'est gracieux, Et seulement de toi se repaissent mes yeux. » Ainsi tu parleras, ayant quelque mémoire De moi qui vais loger dans une fosse noire , Et qui rien au tombeau n'emporte avecque moi Que le doux souvenir que j'emporte de toi.

Tels ou semblables mots d'une bouche mourante Me disait mon ami : et moi, toute pleurante. D'un cœur triste et serré rebaisant mille fois Sa jeune face aimée, ainsi lui répondois :

Mon tout, je ne verrai sitôt finir ta vie, Que ta YÎe ne soit de la mienne suivie : Soit qu'elle aille aux enfers, soit qu'elle aille là-haut. Mourant je la suivrai : car certes il ne faut Que la fâcheuse mort en un jour désassemble Deux corps qui ont vécu si longuement ensemble, En parfaite concorde et en parfaite amour.

11 faut que nous mourions tous deux en même jour. Et qu'ensemble courions une même aventure , Et que soyons couverts de même- sépulture. , Sitôt que ta chaleur en froideur se muera, L'excessive douleur au dedans me tuera : •

Ou bien s'elle ne peut, d'un couteau tout sur Theure Je percerai mon cœur à celle Gn quMl meure : Ainsi de même plaie ' aux ombres s'en iront L'esprit et la douleur qui mon cœur délieront : Afin qu'après ta mort , morte je puisse suivre Toi de qui la beauté m'a fait mourir et vivre.

Cependant de ma boucbe errante j'engardais Que l'âme ne sortît de la sienne, et tardais > L'esprit qui bouillonnait à la lèvre au passage , Sur son pâle visage appuyant mon visage , Pressant d'un long baiser sa bouche, à celle fin Que par un doux baiser j'allongeasse sa fin.

Lui, tirant un soupir, sur ma face il s'incline, £t son chef lentement tomba sur ma poitrine , Laissant pendre ses bras, puis il me dit ainsi : Mon sang, mon cœur, mes yeux, mon amoureux soud, Tu ne dois déloger de cette vie humaine Sans le congé de Dieu : pource demeure saine , Vivante après ma mort, et de ce mortel lieu Ne bouge, je te pri', sans le vouloir de Dieu.

Je descends le premier où le destin m'envoie Te préparer là-bas et la place et la voie : Kt si après la mort il reste rien de nous, Je jure par tes yeux qui me furent si doux , Que l'oubli ne perdra la chère souvenance Que j'ai de ton amour ; et toujours ma semblance, En tous temps , en tous lieux, à toi viendra parler, £t viendra sans frayeur ton esprit consoler ; £t si je ne reviens fantôme véritable, Tu croiras que l'enfer n'est smon qu'une fable. Hélas ! il ne l'est pas ! et pource toute nuit

I Plaie : coup; du latin plaga. ' Tardais : retardait.

DE P. DE BONSARD.

En donnant je serai le démon de ton lit :

De jour accompagnant ton corps en toute place ,

Comme un petit oiseau j'irai devant ta face ,

Je volerai sur toi, te contant les ébats ,

Les jeux et les plaisirs que je prendrai là-bas ,

Si j'en reçois quelqu'un : mais je ne saurais croire

Qu'on prenne grand plaisir sous une tombe noire.

Finissant ces propos, il devient froid et blanc : Vomissant de sa bouche un grand ruisseau de sang; Voilà , dit-il , ma vie en son sang consumée , Qui fa depuis six ans si chèrement aimée : Prends-Ià, je te la donne. A peine il acheva , Que l'esprit amoureux sous les myrtes s'en va : Il tombe en mon giron sans pouls et sans parole, Et pour '- son corps aimé ne resta que l'idole.

Qui pourrait raconter l'ennui que je reçus , Quand dessus mon giron tout froid je l'aperçus ! Mes sanglots au partir ne purent trouver place , J'arrachai mes cheveux, j'égratignai ma face , Je baignai de mes pleurs son visage et son sein. Nommant toujours son nom, et l'appelant en vain. Après avoir pressé'de mes doigts ses paupières. Et dit dessus son chef les paroles dernières , Ayant le cœur vaincu de regret et d'ennui, Soupirant aigrement, je me pâmai sur lui.

Cependant ses amis qui trépassé le virent. Le tirèrent du lit, et nu l'ensevelirent, Fors le chef seulement, qui, sans être caché, Dessus un oreiller fut longuement couché : Lors les parents du mort de la chambre m'ôtèrent. Et comme un tronc de bois sur mon lit me portèrent'

* Pour : en place de,

• .... Suaripiunt famal», collapsaqne

(iiiembra

Marmorco rpFerunt tlialamo, Rtratisq'.ie

[reponum.

(Vi»tt„ /LniitK, IV. 319.)

198 LKS ELEGIES

Mais sitôt que je sus que le corps était seul , Je retourne en la chambre embrasser le linceul, £t voyant, ô douleur! la face découverte. De cent mille poignards mon âme fut ouverte.

O, disais-je, llionneur des constants amoureux, Qui es mort, et qui vis entre les bienheureux, Si vifis nous partissions ' ensemble nos molestes*, Pourquoi n'aurais-je part en tes joies célestes? Hélas ! après ta mort notre sort n*est égal : Tout seul tu as le bien , et seule j'ai le mai. Tu es franc de souci, et je suis en misère ; Ton âme est déliée, et je vis prisonnière De pebie et de souci et de regret , de quoi Je tarde si longtemps sans aller après toi.

O beaux yeux où Vénus tenait sa torche ardente ! O beau front où d*Amour la trousse ^ était pendante , Ktd'où sortaient de feu tant de rais < si épais ! O bouche dont les mots m'étaient autant de rets ! O main qui si longtemps m'as prise et retenue ! O grâce qui du ciel étais ici venue ! Las ! vous n'êtes plus rien ! et tantôt vous étiez Jje soutien de ma vie, et me réconfortiez ! Car de vous seulement pendait^mon assurance. Et, vous perdant , je perds tout entière espérance,

Las I avant que partir, parles encore à moi. Dérobe du sommeil tes lumières, et voi En quelle passion tu m'as ici laissée , Qui meurs de cent trépas pour n'être trépassée.

Or adieu , cher ami , d'un éternel adieu :

* Partissions : partagions. * La trousse : le. carqaoi^

* Molestes : cbagrias ; da latin mo * Rais : rayons. lestite, & Pendait : dépendait.

Prends de moi ce baiser, et le garde au milieu Des ondes d'Achéron, et^maigré Proserpiue, Que toujours mon haleine échaufle ta poitrine.

Je n*ayois achevé qu'il fut mis au cercueil . Les torches qui flamboient et la pompe du deuil L'attendaient en la rue, où, couché dans sa bière, On le mena passer Finfemale rivière.

Je le suivis de loin tant que purent mes yeux , Nommant la mort cruelle et les astres de^ cieux, Astres fiers et cruels, qui m'avaient condamnée Si malheureusement avant que d'être née , A me ronger le cœur, sans repos ni séjour, pour être trop fidèle aux embûches d^amour. Or ma douleur n'est point par le temps divertie, £t neuf mois sont passez que je n'étais sortie Du logis pour chercher quelque plaisir nouveau, Sinon hier au soir, que tu me vis sur l'eau ; Car je ne veux trouver médecin secourable , Chérissant mon ennui comme chose incurable.

Ainsi toute pâmée et grosse de douleur. Tu me fis par l'oreille entendre ton malheur ; Quand je te répondis : 11 n'est roche si dure , Qui molle ' ne pleurât d'une telle aventure^ tlt tout ce que l'Afrique allaite de férin ', Et le vieillard Protée en son troupeau marin. J'ai le corps tout débile et l'âme toute molle. Qui me bat la poitrine au son de ta parole.

J'ai les 1sens éblouis , j'ai le cœur éperdu D'amour et de pitié de t'avoir entendu Aimer l'ombre d'un mort : car c'est chose bien rare Pe voir amitié telle en un temps si barbare.

• SioUe : attendrie. Férin : sauvage ; du latin ferin%A.

200 LES ÉLBGIfiS

Toutefois en ton mal il faut trouver confort; Il faut prendre un vivant en la place d'un mort : Le mort est inutile à te faire service , Le vivant pour aimer est duisant et propice , Qui sent, qui oit, qui voit, et qui peut discourir, Et qui peut comme l'autre en te servant mourir : Car un homme n'aurait ni cœur, ni sang, ni âme. S'il ne voulait mourir pour si gentille dame. Tu es encore jeune en la fleur de tes ans -. Use donc de l'amour et de ses dons plaisans, Et ne souffre qu'eu vain l'avril de ta jeunesse, Au milieu de son cours, se ride de vieillesse.

Nos ans , sans retourner, s*envolent comme uu trait. Et ne nous laissent rien sinon que le regret. Qui nous ronge le cœur, de n'avoir osé prendre Les jeux et les plaisirs de la jeunesse tendre. Ma dame, croyez-moi, ce n'est pas la raison Par un fol jugement de trahir la saison Dont ton premier avril enjouvence * ta face : Et pource eu ton amour donne- moi quelque place. Quand celui qui là-bas durement est couché Entendra nos amours, il n'en sera fâché : Car s'il faisait au monde encor sa demeurance , 11 me ferait peut-être honneur et révérence ; Puis, suivant son vouloir, tu lui feras plaisir De n'avoir en sa place un sot voulu choisir.

J'achevais de parler lorsque la nuit ombreuse Me fit prendre congé de ta main amoureuse : J'allai trouver le lit où sans avoir repos Me revenaient toujours ton mort et tes propos,

* £i\fowenee : embellit de jeuneMC; mot perdu que la poésie doit regretter*

Comme ayant dans le cœur du trait d'amour empreinte Ta beauté, ton discours , tes larmes et ta plainte.

Celui devait mourir de Téclat du tonnerre , Qui premier découvrit les mines de la terre , Qui bêcha ses boyaux, et hors de ses rognons ' Tira Targent et For, deux méchants compagoons.

II ne fut pas content de les tourner en lames , De les battre au marteau, les afGner aux flammes , Les mettre en la coupelle et les refondre, aûn Que Tor ne fût qu'esprit et qu'il devînt plus fin : Mais il les déguisa de cent sortes nouvelles. Découpés par morceaux et par ténues * rouelles % Et furent ces morceaux en écus transformés, Ennoblis du portrait des grands princes armés. Tenant droite Tépée ou portant sur la tête Un rameau de laurier, signe de leur conquête. Ou gravés d'une croix, dont la sainte vertu Par sa force a toujours le monde combattu.

Même les puissants dieux, qui n'ont point indigence Des biens qui sont acquis par notre diligence , Voyant l'or si luisant, en firent honorer Leurs images pompeux et leurs temples dorer. Justice en fit jaunir sa balance sacrée. Tant de ce saint métal la splendeur lui agrée !

Les hommes forcenés enragèrent après *.

Ils vendirent leur foi pour l'amasser épais. Pour captif l'enfouir en des fosses cavées 4,

* RoçTèona : entrailles. ^ Rouelles : tranches rondes.

3 Ténues : fines; du latin tenuss, * Cavées : creuses.

Ou pour ie faire battre en vaisselles gravées. Afin que la viande en un plat jaunissant Allât des conviés les yeux éblouissant ; Et leur buffet charge de riche orfèvrerie Ftt un jour de la nuit par telle piperie '.

Us ont étreint leur col de grosses chaînes d'or, Ils ont fait des anneaux à leurs doigts, et encor Des carcans à leurs bras, signe que leur franchise £st serve de richesse , et que Tor la tient prise.

Ils furent si déçus qu'ils ne connurent pas Que ce métal était cause de leur trépas.

Par lui sortit au jour la discorde enragée, Par lui se renversa mamte ville assiégée , Par lui vint le procès , les guerres et le fer. Et tout ce qui habite au portique d'enfer.

Lui seul borna les champs : par lui le propre frère ]V*est pas frère au besoin, ni le père n'est père : Par lui la foi se fausse, et mille maux divers Par lui se sont campés en ce grand univers. Qui de toute bonté les terres désolèrent * : Puis Justice et Vergogne ' au ciel s'en revolèrent *.

Les hauts pios qui avaient si longuement été , Sur la dme des monts,plantés en liberté, Sentirent la cognée, et, tournés en navire. Voguèrent aux deux bords où le soleil se vire 4, Passèrent sans frayeur les ondes de la mer. Virent Scylle et Charybde âprement éeumer. Conduits d*un matelot, dont la mordante envie D'amasser des trésors baille aux ondes sa vie. Afin de rapporter des pays étrangers

• Mperle .• tnmipcrie. * Voir Hésiode, Trwoafix et /«vn,

* Oêsolèrciif : «épe«plèmt. v. 197.

' f^ergogme : p«dc«r, koate. ^ S€ vire : at toarac.

DE P. DE BONSABD. 203

Des iingots recherchés par cent mille dangers.

0 bien heureux le siècle où le peuple sauvage Vivait par les forêts de gland et de fruitage ' !

Qui, sans charger sa main d'écuelle ou de vaisseau % !

De la bouche tirait les ondes d'un ruisseau : Qui les antres avait pour maison tapissées, V J

Et pour robe Thabit des brebis hérissées 1 ; ^

Le velours n'avait lieu, la soie ni le lin, ^i le drap enivré des eaux du Gobelin ^. i

Les marchés n'étaient point : ni les peaux des o veilles^ "Ne servaient aux contrats : les paisibles oreilles rTentendaient la tron>pette : ains la tranquillité, La foi, la prud'hommie, amour et charité Régnaient aux cœurs humains, qui gardaient la loi sainte De nature et de Dieu^ sans force ni contrainte : L'ardente ambition ne les tourmentait pas : fis ne connaissaient point ni écus ni ducats, Nobles ni angelots, ni ces portugaloises ^ Qui sèment dans les coeurs des hommes tant de noises.

Certes Dieu qui tout peut, devait, sage Bâillon , Faire que les rochers ^ servissent de billon, £t les feuilles des bois qui tombent par la voie , Se prissent en paiement ainsi que la monnoie : Chacun, à chaque pas, sans peine ni sans soin , Eût trouvé par les champs secours à son besoin. Sans mendier cet or qui ne nous veut attendre, Mais tant plus est suivi et moins se laisse prendre , Volant comme un oiseau, ou comme un trait poussé Par la courbe roideur d'un arc bien enfoncé.

' Fruitage : fruits. * Oveilles : brebis ; da latin wes,

' F'aisteau : Tase. ^ Noblei, angeloU, portugaloisêê S

' La BiéTre, dont les eaux serrent à sortes de monnaies, la fabrique de tapis des Gobelins. ^ Les pierres.

Or quant à moi, BaUlon, ce métal je déteste. Je rabhorre et le fuis et le hais comme pesle. Et certes à bon droit : car j*ai toujours par lui. En forçant ma nature, enduré trop d'ennui. Pour le penser gagner j'ai courtisé les princes , Et les grands gouverneurs des royales proTioces ; J'ai sué, travaillé, écrit et composé , Quatre heures en la nuit à peins ai reposé , Je me suis tourmenté sans nulle récompense : Car envers mes labeurs trop ingrate est la France.

Mais puisque ce métal, cet or si glorieux Est ores le vainqueur de tous victorieux , Et que le cours du temps la puissance lui donne D'invaincu commander à chacune personne ; Et qu'on ne vit tant d'air, ni d'eau, ni de soleil , Que par l'or qui ne trouve un métal son pareil : Enoor que je l'abjure, et l'abhorre, et le fuie, Sî est-ce toutefois qu'à ce coup je le prie De passer par tes mains, pour s'en venir loger Chez moi qui le tiendrai comme un hôte étranger, , Sans trop le caresser, car je ne £sus pas compte ; D'un homme, fût -il roi, quand l'argent le surmonte ; ' II en faut seulement pour la nécessité, Ht pour nous secourir en notre adversité : Le reste est superflu, qui ne sert qu'à nous faire Ou proie des larrons , ou fable du vulgaire.

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