‹ Choix de poésies de P. de Ronsard (volume 3)Chapitre 49 sur 127 · HYMNE DE LA JUSTICE · texte numérisé non relu

HYMNE DE LA JUSTICE

A CHAULES, GABDINAL DE LOBRAINE.

TJn plus savant que moi, ou plus ami des cieux, Chantera les combats de tes nobles aïeux ,

(*) On peut rapprocher de ce morceau les vers d*Hésiode : Travaux el jours, 210 et sulv , et rEpUre III de Boileau sur la Mauvaise honte

230 LE PnRMIEH LIYBE

Dira de Godefroi Taventureuse armée,

£t la palme conquise en la terre Idumée;

Et le cours du Jourdain qui fut si plein de morts

Que le sang infidèle outre-coulait ses bords ;

Chantera de Damas la muraille forcée;

Chantera Césarée , Antioche et INicée,

Galilée , Iturée , et comme Godefroi

De Tyr et de Sidon par armes se fit roi ,

De Rhodes , et de Cypre , et de Hiérosolyme ,

Et des peuples sujets au sceptre de Solyme.

Après, en ramenant tes aïeux d' outre-mer, Les fera pour la gloire aux batailles armer, Près la grande Hespérie', et vaincre cette terre Où le fardeau d'un mont un grand géant enserre^ Lequel lui fut jadis par les dieux envoyé , Quand il tomba du ciel à demi foudroyé;

Puis leur fera planter Fécusson de Lorraine Sur le fameux tombeau de Tantique Seraine '. Après il chantera les magnanimes faits Que toii grand frère , ainsi que tes frères ont faits , Donnant de leurs vertus à tout le monde exemple : Si bien que le soleil qui tout voit et contemple, Lorsqu'il tire ou qu'il plonge en l'océan ses yeux , Ne voit point ici-bas princes plus vaillants qu'eux. Soit pour donner conseil , soit pour donner bataille , Soit pour prendre ou garder les forts d'une muraille.

Mais moi, faible d'esprit , qui ne puis entonner Si hautement l'airain pour leur gloire sonner. Il me suffit, prélat, si, chantant, je puis dire

' La grande Hespérie : la Sicile, où Enéide, III, 578. les poètes sttppofleDt qn'Encèlade est a Los Sirènes sont placées par Irt enseveli sons l'Etna, roy, Virgile, poètes entre Caprée et la côte d'Itolt^v

DBS HYMNES. 23*

L'une de tes vertus dessus ma basse Ivre , Une seule et non plus : car quand j'entreprendrais De toutes les chanter, impuissant je faudrais , Comme chose tro^ haute, et m'eût fait la nature ', Plus que bronze ou métal la langue et la voix dure.

Dieu fit naître Justice en Tâge d'or, çà bas. Quand le peuple innocent encor ne vivait pas. Comme il fait, en péché, et quand le vice encore r^'avait passé Jes bords de la boite à Pandore : Quand ces mots Tien et Mien en usage n'étaient, £t quand les laboureurs du soc ne tourmentaient, Ulcérant par sillons, les entrailles encloses Des champs qui produisaient de leur gré toutes choses , Et quand les mariniers ne pâlissaient encor Sur le dos de Téthys pour amasser de l'or.

Cette Justice adonc, bien qu'elle fût déesse , S'apparaissait au peuple au milieu de la presse , Et, en les caressant, les assemblait le jour Au milieu d'une rue ou dans un carrefour, Les préchant et priant d'éviter la malice , Et de garder entre eux une sainte police , Fuir procès, débats, querelle, inimitié.

Et d'aimer charité , paix, concorde et pitié : La loi n'était encore en airain engravée , ' Et le juge n'avait sa chaire encor levée. Haute dans un palais , et debout au parquet Encores ne vendait l'avocat son caquet.

Pour danmer l'innocent, et sauver le coupable

Cette seule déesse, au peuple vénérable. Les faisait gens de bien, et sans aucune peur Des lois leur engravait Téquité dans le cccur,

> Quand bien me/ne la nature m'eut fait...

232 LE PfiEMIEH LIVEE

Qu'ils gardaient de leur gré : mais toute chose passe, Et rien ferme ne dure en cette terre basse.

Sitôt que la malice au monde eut commencé Son trac > , et que jà For se montrait efface , Pâlissant en argent sa teinture première , Plus Justice n'était aux hommes fiaonilière, Comme elle soûlait ' être, et ne voulait hanter Le peuple qui déjà tendait à se gâter, Et plus visiblement, le jour, parmi la rue. Les hommes ne prêchait : mais vêtant une nue, Hurlante en piteux cris, son visage voila , Et bien loin des cités aux forêts s'envola : Car elle dédaignait d'être ici-bas suivie Des hommes forlignant de leur première vie.

Aussitôt que la nuit les ombres amenait , Elle quittait les bois, et, pleurante, venait Crier sur le sommet des villes les plus hautes. Pour effrayer le peuple et reprendre ses fautes , Toujours le menaçant qu'il ne la verrait plus , Et qu'elle s'en irait à son père là sus : « L'œil de Dieu , ce disait , toutes choses regarde , - Il volt tout, il sait tout , et sur tout il prend garde ; Il sera courroucé de quoi vous me diassez , Pource repentez- vous de vos péchés passés , Il vous fera pardon , il est Dieu débonnaire. Et comme les humains ne tient pas sa colère : Sinon, de pis en pis, au faîte parviendrez De tout vice exécrable, et puis vous apprendrez. Après le diâtimentde vos âmes méchantes. Combien les mains de Dieu sont dures et tranchantes. »

Ainsi toute la nuit la Justice criait,

^ Tnu : trace , voie , chemin . ' Soûlait : avait coutume.

Sar le haut des cités , qui le peuple effrayait , Et leur faisait trembler le cœur en la poitrine, Craignant de leurs péchés la vengeance divinie. Mais ce peuple mourut : et après lui naquit Un autre de son sang qui plus méchant véquit . Lors le siècle de fer régna par tout le monde , Et rOrque > dépiteux * de la fosse profonde là haut «ivoya les furies, afin De pressurer au cœur des hommes leur venin.

Adonc fraude et procès envahirent la terre , Poison, rancœur 3, débat, et l'homicide guerre. Qui faisant craqueter le fer entre ses mains , Marchait pesantement sur le chef des humains , Et tranchait sous Facier de sa hache meurtrière Des vieux siècles passés la concorde première. Ce que voyant justice , ardente de fureur. Contre le méchant peuple empoisonné d'erreur. Qui, pour suivre discord , rompait les lois tranquilles, ViDt encore de nuit se planter sur les villes, Où plus, comme devant , le peuple ne pria , Mais d'une horrible voix hurlante s'écria , Si efiEroyablement que les murs et les places Et les maisons tremblaient au bruit de ses menaces.

« Méchant peuple avorton, disait-elle, est-ce ainsi Qu'à moi , fille de Dieu , tu rends un grand-merci De t'avoir si longtemps couvé dessous mes ailes , Te nourrissant du lait de mes propres mamelles? Je m'envole de terre : adieu, méchant, adieu ; Adieu, peuple maudit : je t'assure que Dieu Vengera^mon départ d'une horrible tempête

' Orque: Orcus, enfer. ^ Ranetjeur : rancone, ressen liaient^

' Ifépiteux : en dépit, en colère. colcrr.

234 LE FBEKISB LIYBE

Que jà déjà son bras élance sur ta tête.

Las! où tu soûlais vivre en repos plantureux,

Tu vivras désormais en travail malheureux :

Il faudra que les bœufs aux champs tu aiguillonnes

Et que du soc aigu la terre tu sillonnes.

Et que, soir et matin, le labeur de ta main

Nourrisse par sueur ta misérable faim :

Pour la punition de tes fautes matines.

Les champs ne produiront que ronces et qu^épines -.

Le printemps , qui soûlait te rire tous les jours ,

Se changeant en hiver, perdra son premier cours ,

Et sera départi en vapeurs chaleureuses ,

Qui baieront ton corps de flammes douloureuses,

En frimas et en pluie et en glace , qui doit

Faire transir bientôt ton pauvre corps de froid.

« Ton chef deviendra blanc en la fleur de jeunesse, Et jamais n'atteindras les bornes de vieillesse , Comme ne méritant, par ton fait^vicieux. De jouir longuement de la clarté des deux. Si peu que tu vivras, tu vivras en moleste ', Et toujours une fièvre, un catarrhe, una peste Te suivront sans parier, venant tous à la fois : Dieu les faisant muets, dérobera leur voix , Afin que, sans mot dire, ils te happent à Theure Que tu estimeras ta vie être plus seure. Qui pis est, indigence et la famine aussi, Hôtes de ton hôtel, te donneront souci.

« Tout sera corrompu : les épouses muables * N'enfanteront des fils à leur époux semblables : Tout sera dépravé , bourgs , villes et maisons Fourvoyantes du trac des premières saisons.

^ Moleste : peiae, cbagriu; du latin, ' Muables : inconstante; dn latin » molesiia, mutabilh.

« Dieu te fera mourir au milieu des batailles, Vocable Tun sur Tautre, et fera les murailles De tes grandes cités dessous terre abîmer, Et la foudre perdra tes navires en mer. Si le peuple m'eût cru il eût, sans nulle peine, Heureusement franchi cette carrière humaine, Et fût mort tout ainsi que ceux à qui les yeux S'endorment dans le lit d'un sommeil gracieux :

« Mais il vivra toujours en douleur asservie , Fraudé ' des passe-temps et des biens de la vie ; Puis, à la fin, la mort , en tourment et en deuil, Dans un lit angoisseux lui viendra fermer Tœil , Qui plus est ce grand Dieu, qui de son œuvre a cure ' , Enverra ses démons couverts de nue obscure Par le monde épier les vicieux, afin De les faire mourir d'une mauvaise fin ; Et lors un vain regret rongera ta poitrine. Et ton cœur déchiré d'une mordante épine , De quoi tu m'as chassé en lieu de me chérir. Qui te soûlais 3, ingrat, si chèrement nourrir. »

Ainsi pleurait Justice, et d'une robe blanche, Se voilant tout le chef jusqu'au bas de la hanche. Avec ses autres sœurs , quittant ce val mondain , Au ciel s'en retourna d'un vol prompt et soudain ; Comme on voit quelquefois cingler à tire d'ailes. En un temps orageux cinq ou six colombelles, Qui, de peur de la grêle, au logis s'en revont. Et vite, parmi l'air, volent toutes d'un front.

Sitôt que dans le del Justice fiit venue , Longtemps devant le trône à genoux s'est tenue Du Père tout-puissant , puis, d'un cœur dépité,

' Fraudé : frustré. ^ soulais : avais coutame ^ du latto,

' Cure : soin , aoucL solere.

23G LE PREMIEfi LITRE

Sans respect de personne, a son fait récité :

« Père, t'ébahis-tu de quoi je suis tremblante, De quoi j'ai de frayeur la poitrine haletante , Quand là bas à grand'peine ai'je pu garantir De mort ma pauvre vie , avant que de partir? Ce peuple malheureux auquel j'étois allée, Par ton commandement, n'a, sans plus, violée La révérence due à ta grand'Majesté :

Mais il a , qui plus est , dans son cœur projeté De t'arracher la foudre , et d'une triple échelle De montagnes, ravir ta demeure éternelle. Celui qui maintenant vit le plus entaché De meurtre, de malice, et bref, de tout péché. Est le plus vertueux; ils pillen};, ils blasphèment, Et rien qu'assassinats et que meurtres ils n'aiment ; Ils dédaignent tes lois , et n'ont plus en souci Ni toi , ni ton saint nom , ni tes temples aussi , Et tant en leur audace et malice se fient , Qu'en se moquant de toi, ta puissance défient. Pource, si quelque soin de ton honneur te tient. Et si jusques au cœur ma prière te vient , Et si d'une furent justement tu t'irrites. Rends leur le châtiment selon les démérites. Et n'endure , Seigneur, que l'on vienne outrager D'un cœur présomptueux ton nom, sans le venger. y>

A tant se tut Justice, et pour faire connaître Que son père l'aimait , s'alla seoir à la dextre De son trône divin , d'où la terre et les cicux Abaissés à ses pieds regarde de ses yeux.

Jupiter, irrité des larmes de sa fille , Des Dieux incontinent assembla le concile ,

liCsquels, obéissant à son commandement.

Par troupes arrangés viennent soudainement : Ceux du ciel le haut rang des chaires ' ont tenues. Les marins le milieu, et les tourbes menues Des petits demi-dieux confusément se sont Plantés deçà, delà, tout debout en un rond; Quand chacun en son ordre eut assorti sa place, Il prononça tels mots tout remplis de menace ; Une flamme de feu de ses yeux s'écartait, £t un glaive tranchant de sa bouche sortait :

<i Ce qui m'émut jadis de verser toute Tonde De la mer sur la terre , et submerger le monde , lïe fut que pour punir les faits malicieux Que commettaient là-bas les hommes vicieux. Lesquels si obstinés en leur malice furent. Qu'en leur faute endurcis changer ne se voulurent , Ni me crier pardon, bien que par maints sermons Avertis je les eusse en songe et par démons.

« Pource je les noyai, et délâchai les brides De mes pluies du ciel et des mers homicides, Par sept jours sur la terre , et ne s'en sauva qu'un Que tout ne fût ravi * du naufrage commun. Je pensais ranimer de la terre la face D'une plus innocente et plus divine race. Qui s'abstiendrait du mal , de peur de n'encourir Le pareil châtiment duquel je fis mourir Ses aïeux obstinés, qui m'osèrent déplaire ; Mais il en est allé, ô Dieux ! tout au contraire : Car ce peuple nouveau commet plus de forfait , En un jour, qu'en cent ans le premier n'avait fait, Pource, je veux par feu lui consommer la vie,

' Chaires : chaises, sièges. ' /lat-t : enlevé par le naufrajse...

238 LE PBEMIER LIVRE

Des grands jusqu'aux, petits, et que nul ne me prie, Ainsi que l'autre fois, de lui faire pardon : Je ne le ferai pas , car un seul ne vit bon. Je ruerai ' par trois jours ma colère attisée, Pleuvant flammes du ciel sûr la terre embrasée , ^ Et ferai sans pitié tous les corps enflammer Qui marchent sur la terre et nagent dans la mer, Pour leur médianceté , et la terre brûlée Ne sera (je le veux ) jamais renouvelée D'un autre genre humain : car qui le referait. D'âge en âge suivant toujours pire serait. Est-il pas bien ingrat? il sait que toutes choses. Qui sont dedans le rond de mon grand ciel encloses , Sont faites pour lui seul , et qu'à lui j'ai permis Que tous les animaux sous ses pieds seraient mis , Ceux des champs, et tous ceux qui en la mer respirent, Et ceux qui parmi l'air s'égayent et se virent , Le malheureux sait bien que ma main l'a fait tel Que rien ne lui défaut que le point d'immortel : Car il est quant au reste aussi noble qu'un ange , Tant je l'ai couronné de gloire et de louange.

« J*ai fait pour lui du ciel le grand tour nompareil, Les étoiles, le jour, la lune et le soleil , Pour lui donner clarté : car je n'en ai que faire : Sans le secours du jour ma face est assez claire : Les rayons du soleil et des astres des cieux Viennent de ma lumière, et non la mienne d'eux.

« Pour lui je rends de fruits la terre toute pleine : Ce n'est pour me soûler ' que son fruit elle amène, Ni la mer ses poissons : je ne mange ni boi, Vivant, je me soutiens par la vertu de moi.

■ Je ruerai : je laocerai. > Soûler : rassaaier.

J'ai tout créé pour lui, lequel, en récompense De mes biens, est ingrat, et forcené ne pense Que je note §es faits; mais, en lieu d'invoquer Mon nom, hoche la tête, et s'en ose moquer : Pource je le veux perdre, et lui faire connaître Que son vice me fâche , et que je suis son maître. ^

Ainsi dit le grand Dieu , qui si fler assembla Ses souTcfls, que le ciel et la terre en trembla ' : Déjà dedans ses mains tenait l'ardente foudre. Et n'eût fait de la terre et du ciel qu*une poudre , Sans sa fille Clémence , à Fœil paisible et doux, Qui ses genoux embrasse, et retient son courroux :

« Père, puisqu'il te plaît entre tes noms de mettre Le nom de très-benin , il faut aussi permettre A ta rigueur d'user des effets de ce nom : Autrement tu serais en vain appelé bon. Tu peux, si tu le veux, tout ce monde défaire. Le voudrais-tu plus grand ou plus petit refaire ? De le faire pareil, ce ne serait rien fait '. Or de voir ton palais, fait , refait et défait , Ce serait jeu d'enfant, qui bâtit au rivage Un château de sablon , puis détruit son ouvrage. Ce qu'il ne faut. Seigneur : car la destruction N'est pas séante à Dieu , mais génération : Pource, il te plut jadis bâtir tout ce grand monde , Et peupler d'animaux toute la terre ronde , Afin que de ton trône, en voyant les humains, Prisses'quelque plaisir aux œuvres de tes mains. Mais ores ^ un chacun blâmera ta puissance ,

* SOQvaalr d'Homère et de Virgile : Annuit, et totum natii tr«>mer«cit Olympnm 'H, xai xuavcriaiv in' ôçputji vswas <^"''*^- ^' ***'

Kpovtcov * * Ores : maiotenanl.

(uyav ô' éXéXiÇsv 'OXv|jitcov .

( Iliad., A*, 5Î8. ;

'J40 LE PBEMIER LIVRE

£t seras en mépris comme un Dieu d'inconstance ,

Qui naguères voulus tout le monde noyer,

Et maintenant le veux encore foudroyer.

Si tu détruis le monde, il faudra qu'il retienne

De son premier chaos la figure ancienne;

Et si tout est confus, qui adoncques dira

Les hymnes de ta gloire, et ton nom bénira?

Qui lors racontera tes merveilles si grandes ?

Qui, dévot, chargera tes saints autels d'offrandes?

Qui la flanmie immortelle aux temples gardera ?

Qui d'encens Sabéen ton trône enfumera ?

Il vaut mieux , ô Seigneur ! que tu les épouvantes

Par songes , par démons , par comètes volantes ,

Que les tuer du tout : car tels qu'ils sont. Seigneur,

Bons ou mauvais, ils sont créés à ton honneur.

Si tu frappes leur cœur, ils te voudront entendre :

11 n'est enduit de roche , il est humain et tendre ,

Lequel sera soudain , bien qu'il soit endurci ,

Châtié de son vice , et te criera merci. »

A tant se tut Clémence , et jà de sa parole Avait du père sien faite l'ire plus molle. Quand Tbémis la divine au bas du trône alla De Dieu presque apaisé , auquel ainsi parla : « O souverain Seigneur, roi des Dieux et des hommes * , Par qui tous nous vivons, et par qui tous nous sommes, Qui régis tout en tout , et n'es régi d'aucun , Qui as (comme il t'a plu) départi à chacun , Dès le commencement, un naturel ofGce, Et un propre métier pour te faire service , Donnant au puissant Mars la force et le pouvoir, A Phébus la musique , à Pallas le savoir,

* o Palrr, o homloum Divumque «terna potestns !

(Vue, Énéid,, X, 18. )

BKS HYMNES. 241

A moi l'autorité sur toutes destinées Que ta bouche fatale a jadis terminées', Écrites en airain qui ne se peut casser, Et que même le temps ne saurait effac«r : Car tout ce que tu dis est chose très-certaine , £t ce que l'homme dit n'est rien que chose vaine.

« Or doncques pour ouvrir les secrets du destin, Le monde n'est encore envieilli par sa fin , n est du tout entier, et faut que maint espace De maints siècles futurs se roulent en leur place Avant que le brûler : veuille donc secourir La gent que tu voulais sitôt faire mourir. Il faut que les rayons de tes flammes divines lUuminent les coeurs des sibylles devines ; Des prophètes aussi , qui seront tes prêcheurs , Et sans égard d'aucun blâmeront les pécheurs , Pour reprendre en ton nom de tous hommes le vice , Attendant le retour de ta fille Justice , Laquelle doit encore ici haut séjourner. Long espace de jours avant que retourner.

« Au temps que le destin en Gaule fera naître Henri , second du nom , des autres rois le maître , Que les cîeux à l'envi s'efforceront d'orner, Justice avec ses sœurs là-bas doit retourner. Ce grand roi chérira un prince de sa race, Qui d*honneur, de vertu, de savoir et de grâce Entre tous les humains n'aura point son pareil , Et sa bonté luira comme luit le soleil. Il aura sur le front telle majesté peinte Que du premier abord le vice en aura crahite, S'enfuyant devant lui après l'avoir connu : Prince si jeune d'ans et de mœurs si chenu '.

* Terminie* : limitées, réglées.

' Chenu : blanc de Tielllesse; do latio eani».

242 LB PBEMIER LIYRK

« Celui sera nommé le prélat de Lorraine, Qiarles , dedans lequel ta fille souveraine Miraculeusement tu feras transformer.

Pour les faits vicieux des humains réformer. £lle prendra son corps : car sa face céleste Gomme elle fut jadis , ne sera manifeste Aux hommes de là bas, se souvenant encor Qu*ils Font d'entr'eux chassée après le siècle d'or. »

Ainsi parla Thénus en paroles prophètes ', Qui furent puis après en temps et lieu parfaites " :

Ce Dieu, ce Tout-Puissant qui tout voit et régit;». Dieu, en qui notre vie, en qui notre mort gît. Ne nous concède rien après Tâme immortelle Si saint que la^ justice : on ne saurait sans elle Vivre en paix ou en guerre, et toujours notre cœur En tremblant firémirait d'une douteuse peur Qu'on ne pillât nos biens , ou que tôt notre vie, Par glaive ou par poison, ne nous fût accourcie.

Sans justice, le peuple effrénément vivrait. Comme un navire en mer, qui en poupe n'aurait Un pilote rusé pour ses voies conduire. Cela que sert en mer un pilote au navire , La loi sert aux cités, et au peuple , qui est Inconstant en pensée, et n'a jamais d'arrêt : Il aurait aujourd'hui une opinion folle , Le lendemain une autre, et comme un vent qui vole, Çà et là voleraient les esprits des humains , Et jamais ne seraient en un propos certains, Sans la divine loi qui leurs volontés bride. Et malgré leur désir à bon chemin les guide ,

> Prophètes : prophétiques. > Parfaites : accomplies.

Ne voulant point souffrir qu'un homme vicieux. Sans purger son péché, vienne devant ses yeux.

Elle fait que le roi sur le peuple a puissance, Et que le peuple serf lui rend obéissance : Elle nous a montré conune il faut adorer Le seul Dieu étemel , comme il faut honorer Père, mère, parents, et quelle révérence On doit aux morts , de peur de troubler leur silence.

Dieu, qui le ciel habite, a toujours en souci Ceux qui aiment justice, et qui la font aussi : De ceux le bien est ferme , et comme une planète De tous côtés reluit leur conscience nette , Et toujours en honneur fleurissent leurs enfants , Et ne meurent jamais qu'assoupis de vieux ans. Mais ce Dieu tout-puissant jamais son cœur n'apaise Ck>ntre celui qui fait la justice mauvaise. Qui par argent la vend, et qui corrompt, malin, Le bon droit de la veuve et du pauvre orphelin; Il lui garde toujours une dure vengeance Qui, lente, pas à pas, talonne son offense, Lui envoyant Até , déesse de méchef * , Qui de ses pieds de fer écari)Ouille * son cher ■ Car Dieu sur les palais s'assied pour le refuge Des pauvres, d'où son œil remarque le bon juge. Pour le récompenser selon qu'il a bien fait , Et le feux juge, afin de punir son méfait.

Doncques, roi, si tu veux que ton règne prospère, Il te faut craindre Dieu : le prince qui révère Dieu, justice et la loi, vit toujours fleurissant. Et toujours voit sous lui le peuple obéissant :

> M éehef : mtdhtw . ^ Écarbouille : écrase.

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