‹ Choix de poésies de P. de Ronsard (volume 3)Chapitre 51 sur 127 · A FLOBIMOND ROBERTET, SEIGNEUR DE FRESNE · texte numérisé non relu

A FLOBIMOND ROBERTET, SEIGNEUR DE FRESNE

Couché dessous Fombrage auprès d'une fontaine , Évitant la chaleur que l'Eté nous amène, Que saurais-je mieux faire en un lieu si plaisant , Sinon chanter l'Été de flammes reluisant. Et tout chargé de feu comme une masse ardente Qu'une tenaille serre en sa pince mordante? Chantons donques l'Été, et montons au coupeau ' Du njrmphal» Hélicon par un sentier nouveau; /Cherchons autre chemin : celui ne me peut plaire , [Qui suit, en imitant, les traces du vulgaire.

L'amoureuse Nature était un jour fâchée De se voir sans rien faire auprès du Temps couchée : « Il y a (ce disait) tant de siècles passés Que du Temps mon mari les membres sont cassés ^^

' Coupeau : cAteao. phes.

' Nympkal : habité par les Nym- * Caués : fetignêa, épuisés.

C*) Florimond Robertet, seigneur de Fresoe, secrétaire d'Ëtat, né fii I6S0. Il prit en I5b7la charge de Corne Claosse, son beau-père. Ronsard, dont il était Tami particulier, lui a dédié plusieurs pièces de poéàie, <;nire autres rode traduite â*Anacréon, liv. Il, tom. 1, pag. Itf2. C*est le môme personnage qui est désigné dans les Ëglogues sous le nom de Fresnel.

Froids, perclus, impotents, la charge de ma couche; Ce n'est plus que du plomb , ce n*est plus qu'une souche Qui, sans se remuer gît le long d'un sentier. Après qu'elle a senti le fer du charpentier.

« J'ai beau passer ma main très-délicate et blanche, Ores dessus son Tentre , ores dessus sa hanche , J'ai beau fourcher ma jambe et chatouiller sa chair, Il demeure immobile aussi froid qu'un rocher, Oéchaçné, deshallé', sans puissance ni force , N'ayant plus rien de vif sinon un peu d'écorce : En lieu de me répondre, il ronfle , et si ne puis £n tirer seulement un baiser en trois nuits.

« Las ! il n'était pas tel quand pour sa chère épouse 11 me prit chez mon père : il n'aimait autre ehouse Que l'amoureux déduit , duquel les mariés Se trouvent bras à bras à leurs femmes liés.

« Toujours il m'accolait d'une chaude embrassée , Toujours ma bouche était à la sienne pressée , Et fûmes si gaillards que ce grand univers Fut peuplé tout soudain de nos enfans divers : Car tout cela qui vit et qui habite au monda Est issu du plaisir de notre amour féconde.

« Maintenant il est vieux, et je ne le suis pas Je sens encor en moi les gracieux appas Dont Amour, mon enfant, chatouille la pensée ^ Et 80 flamme en mon cœur n'est encore effacée.

« Bref, j'ai délibéré de me donner plaisir ; Auprès de mon mari je ne veux plus gésir *.

« La foi de mariage est pour les hommes faite ,

' DeshaUé : detcéché. s Gésir : être couchée, de Jaeer$,

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Grossiers, malavisés et de race imparfaite , Assujettis aux lois : et Don pas pour les Dieux , Qui , pleins de liberté , habitent dans les eieux ; Quant à moi je suis franche,et«déesse , j'estime Autant un fils- bâtard comme un fils légitime. »

Ainsi disait Nature, et de ce pas alla Au palais du Soleil, auquel ainsi parla :

« Soleil , de ce grand Tout Tâme, Foeil et la vie. Je suis de tes beautés en Pâme si ravie , Que tu me verras toute en larmes consommer, S*il ne te pliât guérir moo mal , qui vient d'aimer.

« Bien que ce soit vergogne aux femmes d'oser dir» Et premières conter leur amoureux martyre, Ne devant par honneur aux hommes coùfesser Qu'Amour puisse leur cœur de ses flèches blesser^ Si est-ce, qu^en aimant en une place haute , De confesser son mal il n'y a point de faute : Car plus le l^u qu'on aime est honorable et haut. Plus l'excuse est louable et petit le défaut : D'autant que la grandeur qui notre âme maîtrise , Dérobe en commandant nous et notre franchise : De là vient notre ardeur qui porte avecque soi Le feu qui se décèle, et qui n'a point de loi.

« Te voyant l'autre jour chez mon père, à la table. Sans barbe et chevehi , de visage accointaUe ' , Jeune, doux et courtois, tu me gagnas le cœur : Depurâ je n'ai véjcu qu'en peine et en langueur. Soupirante ponr toi et pour ton beau visage , Qui m'a dedans l'esprit imprimé ton image : Je ne fm que gémir, et pense nuit et jour Le moyen de guérir mes pleurs et mon amour.

DES HYMNES. 2iil

t Auxeharmes ', pour Fôter, j*ai mis ma fantaisie, Mais mon âme qui vit de trop d*amour saisie , Refuse tout confort : mon extrême secours Est d'avoir sans tarder à ta grâce recours , Et t'embrasser tout nu , pendant que la nuit brune Conduira par le ciel les chevaux de la Lune. »

Le Soleil, qui se vit de telle dame aimé , Fut de pardlle amour tout soudain allumé - Un magnanime cœur volontiers ne s'excuse. Et, quand il est aimé, d'aimer il ne refuse. Encore qu'elle fût un peu vieille à la voir, Si est-ce que sa grâce avait pu l'émouvoir. Et lui avait jeté le soufre dans les veines , Qui jà de son amour s'allumaient toute pleines , Fumantes du désir hautain et généreux De venir promptement au combat amoureux.

Les heures , qui étaieq^ du soleil chambrières , Apprêtèrent la couche , et, gentilles ouvrières , Parfumèrent les draps , et de mille couleurs Jetèrent par dessus des bouquets et des fleurs : Puis , faisant en la chambre arriver le silence , '

Couchèrent les amans remplis d'impatience.

De quatre embrassements que Nature reçut D'un ami si ardent, féconde elle conçut Quatre enfants en un coup : l'un fut hermaphrodite, (Le Printemps est son nom), de puissance petite. Entre mâle et femelle , inconstant , incertain , Variable en effet du soir au lendemain.

L'Été fut mâle entier, ardent, roux et colère , Étincelant et chaud, ressemblant à son père

^ Charmes : enchanteinentA.

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Guerrier, prompt et hardi , toujours en action , Vigoureux, généreux, plein de perfection , Ennemi de repos ; l'Automne fut femelle , Qui n*eut rien de vertu ni de puissance en elle.

L'Hiver fut mâle entier, monstrueux et hideux, Neigeux, tourbillonneux, pluvieux et venteux. Perruque ■ de glaçons, hérissé de froidure, Qui fit peur en naissant à sa mère Nature.

Aussitôt que T Aurore eut quitté le séjour De son vieillard Tithon pour allumer le jour. Le Soleil s'éveilla , et réveilla s'amie , Qui d'aise languissait en ses bras endormie.

Se rebaisant l'un l'autre, ils saillent hors du lit : Mais sitôt que le ciel de roses s'embellit , Le Soleil s'en alla, et pendit en écharpe Son carquois d'un côté et de l'autre sa harpe ; Il ceignit son baudrier de gemmes > somptueux , Il affubla son chef de rayons tortueux , Ceignit sa dague d'or, ardente de lumière, Et à pied s'en allait commencer sa carrière :

Quand sa chère maîtresse , ayant au cœur pitié Que son ami faisait si long voyage à pié. Loi donna pour présent un char ^'excellent œuvre ^, Que le boiteux Vulcain, industrieux manœuvre, Forgea de sa main propre , et souvent au fourneau Le soufOa , l'allongea à grands coups de marteau, Refrappant, haletant, et suant sur l'enclume Avant qu'il fût poli : puis , selon la coutume Des anciens parens, courtois le lui donna. Quand le Temps son mari pour femme remmena.

* Perruque : coiffé. laUn gemma.

* Gemmes : pierres précieuses ; da ^ OEuvre : travaU.

Le timon était d'or, et les roues dorées Étaient de maint rubis richement honorées , Qui deçà, qui delà, flamboyaient à ren]:our, Et, remplis de clarté, taisaient un autre jour.

Le Soleil, non ingrat, lui donne,eu récompense D'un chariot si beau, la déesse Jouvence , Afin qu'elle fût belle à jamais , et afin Que sa forte vigueur par Tâge ne prit fin , £t que jamais son front ne ridât de vieillesse , Ayant pour compagnie avec soi la Jeunesse.

Tous deux au départir se baisent doucement , S'entredisent adieu d'un long embrassement.

Lui, bien aise d'avoir telle dame trouvée, Et d'être bien payé de sa douce corvée , Galope après l'Aurore : elle s'en va trouver Son mari qui se laisse en paresse couver *.

O combien lui déplaît ce vieillard que le sqmme, Ronflant entre les draps, si froidement assomme , Languissant de vieillesse en un lit ocieux. En son palais à part bien loin des autres Dieux ! Soudain lui saute au col, l'embrasse et le rebaise , Et d'une fine ruse en le flattant l'apaise. Toute épouse amoureuse a de nature l'art De savoir du mari soupçonneux et vieillard Apaiser le courroux, après qu'elle retourne Du lit où son amant avec son cœur séjourne : Amour ingénieux trouve mille moyens D^abuser les jaloux, et de sauver les siens.

En cependant l'Été, qui, bon fils, obtempère ^ Au Soleil, est nourri chez le Soleil son père :

' Couver : reposer, assoupir, laogair.

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li devint en un mois, grand corpulent et fort, Et jà de son menton le poil doré lui sort. Les hommes par le temps en accroissance viennent ; Les dieux tout en un coup à leur âge parviennent ; Car ils sont imntortels : les hommes d'ici bas, Des dieux enfans bâtards, croissent pour le trépas.

Aussitôt qu'il fut grand, ayant Tâge où commence A s'enfler dans les reins Tamoureuse semence, Cérès en fut éprise, et , brûlant d'amitié, Vint voir son amoureux lequel en eut pitié : Et comme elle portait une peine plus forte , La première commence, et dit en cette sorte :

« Je ne viens pas ici tant pour me secourir Du mal de trop aimer dont tu me fais mourir. Que pour garder ce monde et lui donner puissance. Vertu , forc« et pouvoir, lequel n'est qu'en enfance , Débile , sans effet et sans maturité, Par faute de sentir notre divinité :

Depuis que le Printemps, cette garce ' virile. Aime la terre en vain , • la terre est inutile , Qui ne porte que fleurs , et l'humeur qui Tépoint ' Languit toujours en sève, et ne se mûrit point. De quoi servent les fleurs, si les fruits ne mûrissent? De quoi servent les blés, si les grains ne jaunissent? Toute chose a sa fin^ et tend à quelque but : Le destin Ta voulu , lorsque le monde fut En ordre comme il est : telle est la convenance De nature et de Dieu, par fatale ordonnance.

« Et pource, s'il te plaît pour épouse m'avoir. Pleine de la vertu , je ferai mon devoir

^ Garcê : flUe. > L'époini : l'excite ; du latin, ]ni«^r«.

DES AYMNES. )â6

De mûrir les amours de la terre inféconde, Et de rendre parfait Fimparfait de ce monde«

« A toi, fils du Soleil, est la perfection, Tu soutiens et nourris la génération :

Car rien sans ta vertu au monde ne peut être , Gomme étant des saisons le seigneur et le maître. »

Ainsi disait Cérès, et Tété tout soudain De sa vive chaleur lui échauffa le sein , La prit pour son épouse, et, la prenant à Theure > , La terre se vêtit d*une forme meilleure , Par tel embrassement, lequel en peu de jours Du beau Printemps et d'elle accomplit les amours.

Je te salue, Été, le prince de Tannée, Fils du soleil, auteur de toute chose née. Père aime ■, nourricier, donne-blé, donne-vin^ Mâle parfait, entier, tout grand et tout divin, Perruque de rayons, qui sers de longue guide Au Soleil qui, matin 3, tient ses chevaux en bride : Souhaité des humains, tout couronné d'épis. Qui figures les ans des hommes accomplis. Qui forges les éclairs, la foudre et le tonnerre. Marinier, voyageur, courrier^ homme de guerre '^ !

Écarte loin de moi tout mal et tout méchef. Éloigne toute peste et fièvre loin du dief Du docte Robertet, lequel point ne refuse De se laisser ravir doucement à la Muse : Augmente lui ses ans, sa force et sa valeur, Et conserve sa vie en ta vive chaleur.

' A /'Aeiire .* sur le champ, de l'ita- ^ Maixu : matinal, lien, allora. * Allaslua à tout ce que l'on peut

' Mime: bienfaisant, du latin, almut. entreprendre en la «aiaon d'été.

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in.

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