‹ Choix de poésies de P. de Ronsard (volume 3)Chapitre 52 sur 127 · A CLAUDE DE L' AUBÉPINE · texte numérisé non relu

A CLAUDE DE L' AUBÉPINE

Le jour que je fus né, Apollon, qui préside | Aux Muses, me servit en ce monde de guide, ! M'anima d'un esprit subtil et vigoureux, £t me fit de science et d'honneur amoureux.

En lieu des grands trésors, et des richesses vaines Qui aveuglent les yeux des personnes humaines, Me donna pour partage une fureur d'esprit ' , Et l'art de bien coucher ma verve par écrit.

Il me haussa le cœur, haussa la fantaisie *, M'inspirant dedans l'âme un donde joésie, Que Dieu n'a concédé qu*à l'esprit agité Des poignants aiguillons de sa divinité.

Quand l'homme en est atteint, il devient un prophète, 11 prédit toute chose avant qu'elle soit faite. Il connaît la nature et les secrets des cieux, Et d'un esprit bouillant s'élève entre les dieux ^ .

Il connaît la vertu des herbes et des pierres. Il enferme les vents, il charme les tonnerres : Sciences que le peuple admire, et ne sait pas Que Dieu les va donnant aux hommes d'ici bas. Quand ils ont de l'humain les âmes séparées. Et qu'à telle fureur elles sont préparées Par oraison, par jeûne et pénitence aussi : Dont aujourd'hui le monde a bien peu de souci.

* Fureur d'esptU : in «pi rut ion.

* yautaisie : hna^iualion

yaiiU, et L\ FONTAINE, t'ablts, XI, ^

Car Dieu ne communique aux hommes ses mystères, S'ils ne sont vertueux, dévots et solitaires, Éloignés des tyrans, et des peuples qui ont La malice en la main et Pimpudence au front. Brûlés d*ambit]on*et tourmentés d'envie, Qui leur sert de bourreau tout le temps de leur vie.

Je n'avais pas quinze ans que les monts et les bois £t les eaux me plaisaient plus que la cour des rois. Et les noires forêts en feuillages voûtées. Et du bec des oiseaux les roches picotées : Une vallée, un antre, en horreur obscurci, Un désert effroyable était tout mon souci : Afin de voir au soir les Nymphes et les Fées Danser dessous la Lune, en cotte par les prées ; (Fantastique d'esprit : ) et de voir les Sylvains Éire boucs par les pieds et hommes par les mains, Et porter sur le front des cornes, en la sorte Qu'un petit aignelet de quatre mois les porte.

J'allais après la danse, et craintif je pressais Mes pas dedans le trac * des Nymphes, et pensais Que pour mettre mou pied en leur trace poudreuse J'aurais incontinent l'âme plus généreuse : Ainsi que l'Ascréen ' qui gravement sonna , Quand l'une des neuf Sœurs du laurier lui donna.

Or, je ne fus trompé de ma jeune entreprise ^ : Car la gentille Euterpe ayant ma dextre prise. Pour m'ôter le mortel 4, par neuf fois me lava De l'eau d'une fontaine ou peu de monde va,

* Le irae : le sentier. veiv yvcofiY];...

' VAseréen : Hésiode, natif d'Ascra ♦ le mortel : ce qu*il y avait de

en Béotie. mortel en moi , comme plu» haut

^ Ce tour inusité aujourd'hui rap- l'humain, pelle l'expression grecque, 4{liapTa-

Me charma par neuf fois, puis d'une bouclie enflée ( Ayant dessus mon chef sou haleine soufflée ) Me hérissa le poil de crainte et de fureur, Et me remplit le cœur d'ingénieuse erreur, En me disant ainsi : « Puisque tu tcux nous suivre, Heureux après la mort nous te ferons revivre Par longue renommée, et ton los ' ennobli. Accablé du tombeau n'ira point en oubli.

« Tu seras du vulgaire appelé frénétique, ^

Insensé, furieux, farouche, fantastique.

Maussade, mai plaisant : car le peuple médit ^ De celui qui de mœurs aux siennes contredit.

« Mais courage, Ronsard, les plus doctes poètes,, Les sibylles, devins, augures et pro|>hètes, Hués,^ifnés, moqués des peuples ont^été i ^ r Et toutefois, Ronsard, ils disaient vérité. \ Cru^^

« N'espère d'amasser de grands biens en ce monde : Une forêt; un pré, une montagne, une onde Sera ton héritage, et seras plus heureux Que ceux qui vont cachant tant de trésors chez eux : Tu n'auras point de peur qu'un roi de sa tempête Te vienne en moins d'un jour écarbouiller * la tête. Ou confisquer tes biens : mais tout paisible et coi ^ Tu vivras dans les bois pour la Muse et pour toi. »

Ainsi disait la Nymphe, et de là je vins être Disciple de Daurat, qui longtemps fut mon maître 4, M'apprit la poésie, et me montra comment On doit feindre , et cacher les fables proprement. Et à bien déguiser la vérité des choses D'un fabuleux manteau dont elles sont encloses :

* Ton lot : ta louange.

* Éetatouiller : écraser.

3 Coi : tranqaille, do lalln, quietus * Voir la Vie de Ronsard.

DES HYiM?iES. "{.jQ

f rappris en son école à immortaliser

; Les hommes que je veux célébrer et priser, Leur donnant de mes biens, ainsi que je te donne, Pour présent immortel, THymne de cette Automne.

Or, sitôt que TAutomne eut l'âge de pouvoir Goûter le plaisant mal qu'amour fait recevoir. Et que jà ses tetins , messagers de jeunesse, Comme pommes s'enflaient d'une ronde allégresse , Elle n'avait souci d'amour ni de plaisir Qui vient le tendre cœur d'une fille saisir, Quand sur l'âge première elle se voit aimée. Et quand amour la tient doucement allumée.

Ses plaisirs seulement n'étaient qu'à regarder, Qu'à baiser sa nourrice, et à la mignarder ; Qu'à vêtir proprement des robes découpées ; Qu'à faire de l'enfant ', qu'à coiffer des poupées; Et toujours soupirait quand on ne l'allaitait, Et quand son nourricier au col ne la portait ; Ses actes toutefois donnaient bien témoignage Qu'elle serait un jour de très-mauvais courage > : Car toujours rechignait, grommelait et tançait. Et rien que tromperie en son cœur ne pensait.

Un jour que sa nourrice était toute amusée A tourner au soleil les plis de la fusée ^ , (Et qu'ores de la dent, et qu'ores de la main Egalait le filet pendu près dé son sein^ PiDçant des premiers doigts la filasse souillée De la gluante humeur de sa lèvre mouillée ; Puis en pirouettant^ allongeant et virant. Et en accourcissant, resserrant et tirant

' Faire l'enfant. cœur.

* Couragt : sentiment, diaposition da *^ Fusée : fnseau.

Du fuseau bien enflé les courses vagabondes. Arrangeait les filets et les mettait par ondes : ) Elle vit que FAutomne était seule à repos ; Adoncque elle l'appelle, et lui dit tels propos : « Ma fille, dès le jour que tu fus enfantée^ Par ta nière tu fus en mon antre apportée, De nuit, à celle fin que ton corps filt nourri Et traité sans le su de son fâcheux mari : Pour ce je te dirai tes parents et ton être.

« Enfle toi le courage , et ne pense pas être Fille d'un laboureur qui de coutres > tranchants Fend la terre et la sème , et engrosse les champs, Et rapporte au logis les deux mains ampoulées : ]\i fille d'un pasteur qui au fond des vallées Fait pattre son troupeau par les pâtis herbeux, Qui tient un larigot *, et flûte entre les bœufs : Tu es bien d'autre sang plus généreux issue, Et de parents plus grands et plus nobles conçue.

« N'as-tu ouï parier, au soir, en écoutant Près du feu, mon mari en ses bras te portant. D'une grande déesse heureusement féconde, A qui le ciel donna la charge de ce monde? Par qui tout est nourri , par qui tout est produit. Par qui nous recueillons et la fleur et le fruit? Qui est tout^ qui fait tout, qui a toute puissance? De ses reins, mon enfant, tu as pris ta naissance, Et de ce grand flambeau que tu vois luire aux cieux. Qui sait tout, qui dit tout^ qui voit tout de ses yeux. Père aime, nourricier de toute la machine. Vive la soutenant par sa vertu divine.

De ces deux tu naquis : et, pour mieux le savoir, 11 est temps, mon enfant, que tu les ailles voir;

> Coutres : socs de charrue. 3 Larigot : flageolet.

DES RYMIVES. 261

Il est temps de laisser tes jeux et ta simplesse,

Martes', chevaux de bois : ce qui sied en jeunesse

Ne sied quand on est grand, et chaque âge en venant

Apporte avecque $oi ce qui est convenant.

£t pource il ne faut plus comme un poupelin * pendre

Au col de mon mari, mais bien te faut apprendre

A danser, à baller, à friser tes cheveux,

Les allonger en onde, et les serrer en nœuds,

A dextrement mouvoir Tappât de ton œillade,

A faire d'un souris tout un peuple malade,

A savoir conseiller ta face à ton mirouer,

A parler finement, et finement jouer,

A savoir finement inventer mille excuses,

A donner une baie ^, à trouver mille ruses,

A pratiquer d\>mour Tamertume et le doux,

Et par telle finesse acquérir un époux.

« Or, sitôt que TAurore à la vermeille bouche Aura du vieux Tithon abandonné la couche, 11 faudra t'éveiller, afin d'aller trouver rïon guère loin d'ici ton père à son lever.

« Or, pour mieux achever ta soudaine entreprise, Il faut prier un Vent, afin qu'il te conduise : La caverne ou l'Autan demeure n'est pas loin, Pource va le prier qu'il en prenne le soin. »

Ce vent humide et chaud gisait à la renverse. Étendu sur le dos d'une longue traverse. Au beau milieu de Tantre (horrible chose à voir !)....

Son antre s'étuvait* d'une chaleur croupie,

I Martes : poar mttrtrca : figures > Poupe/m : poupard, enfant, de martres, de petits chats pour amu* 3 g^ie : tromperie. »er les enflants. < S'étuvait : s'échauffait.

262 LE SECOND LIYBE

Moite, lâche, pesante, ocieuse % assoupie , Ainsi qu^on voit sortir de la gueule d'un four Une lente chaleur qui étuve le jour.

Là, sur un peu de paille, à terre était couchée Une lice aboyant, jusqu'aux os desséchée : Les voisins d'alentour (qui paître la soûlaient) > La vieille Maladie en son nom l'appelaient. Elle avait un grand rang de tétaces tirées. Longues comme boyaux, par le bout déchirées. Que, d'un muffle affamé, une engeance de maux Lui suçaient tout ainsi que petits animaux, Qu'elle (qui doucement sur sa race se vautre) De son col retourné léchait l'un après l'autre ^, Pour leur fornter le corps en autant de façons Qu'on voit dedans la mer de sortes de poissons, De sablons sur la rade, et de fleurs au rivage. Quand le jeune Printemps découvre son visage.

L'Autonme en larmoyant s'en étoit en allée, Quand elle ouït un bruit au fond d'une vallée , Et, s'approchant de près, elle vit un grand roi Que deux tigres portaient en magnifique arroi : Ses yeux étincelaient tout ainsi que chandelles, Ses cheveux lui pendaient plus bas que les aisselles, Sa face était de vierge, et avoit sur le front Deux petits cornichons 4 comme les chevreaux ont ; Ses lèvres n'étaient point de barbe crépelées. Son corps était boufri^,ses cuisses potelées^

* Otieuse : paresseuse , dn latin, 1""»» tiretl rervice rf ae^am

Ingum Muiccre allirnos, et corpora flngere ilnjua.

, [Én4ttU,Yllt,W-)

' Soûlaient : araient coatome; de * Deux petits cornichons : deux pe-

oiiosus.

solere. tites cornes.

^ Ce passage rappelle les vers de Vir- ^ Bouffi : gras gile :

Jeunesse et Volupté lui servaient de voisins, £t tenait eu sa main deux grappes de raisins.

Devant ce Roi dansaient les folles Ëdonides > : Les unes talonnaient des panthères sans brides, Les autres répandaient leurs cheveux sur le dos, Les autres dans la main branlaient des javelots, Hérissés de lierre et de feuilles de vigne ; Silène, au rouge nez, sans mesure trépigne, Monté dessus son âne, et comme tout dompté De vin, laisse tomber sa tête d*un côté : Les Satyres cornus, les Sylvains pieds-de-chèvre Font un bruit d'instruments : l'un qui enfle sa lèvre Fait sonner un hautbois, et l'autre, tout autour De la brigade, fait résonner un tambour.

Sitôt que Bacchus vit Automne la pucelle, Vénus lui fit descendre au cœur une étincelle , Par les yeux envoyée, et tout soudainement Il devint amoureux, et si ne sut comment.

Il sent dedans ses os une peste qui erre De moelle en moelle, et lui fait telle guerre. Qu'avec un grand soupir gémissant est contraint De confesser qu'amour l'a vivement atteint. Il a l'âme pendue aux beaux yeux de la belle, En ses cheveux se lie et ne pense qu'en elle, 11 se brûle lui-même, et fût mort de souci. Si pour la courtiser ne lui eût dit ainsi :

« Je confesse qu'amour de sa gentille flamme Autrefois m'a brûlé pour une jeune dame », Que le traître Thésé laissa dessus le bord , Seule entre les rochers , la proie de la mort :

■ £,é«£don<d««.' surnom des Ménades ' Ariadne qae Bacchus recueillit emprantèàlaThrace(Édonle) qu'elles dans l'tle de Maxos, où elft avait été kabltaient. abandonnée par Thésée.

2(S4 LE SECOND LIYBE

Mais, comme j'ai pour toi, telle amoureuse plaie Je D'eus oDcques pour elle^ et taot plus je m'essaie De rôter, et taut plus je seus cette poison * Faire mon appétit * maître de la raison. Et pource, prends pitié de mon âme embrasée, Et viens dedans mon char pour ma tendre épousée ; Viens enlacer mon col : ce n'est un petit heur Quand une femme accquiert un Dieu pour serviteur. Hélas ! je te supplie par cette belle bouche, Par ces yeux dont l'éclair jusqu'en l'âme me touche, Par ces cheveux crêpés qui me pressent le cœur, Pi 'entretiens d'un espoir longuement ma langueur ; Reçois-moi pour mari ; au reste, prends en gage Mon amour, comme en dot d'un si beau mariage : Car ton corps qui mon cœur a chassé de son lieu, Est digne de monter au lit d'un plus grand dieu.

« Si ne suis-je pourtant un demi-dieu champêtre : Je suis ce grand Bacchus des Satyres le maître, Qui ai cent mille autels, qui ai cent mille noms. Tant craint et révéré par tant de nations.

« Domptant dessous mon joug la cruauté des lynces, Triomphant, j'ai vaincu les Indes et leurs princes :

Jupiter est mon père, et quand je monte aux cieux. Je m'assieds en mon trône entre les plus hauts dieux. »

Ainsi disait Bacchus , et tout soudain l'Automne A ce prince amoureux pour épouse se donne : En son char il la monte en grave majesté. Et, depuis, l'un sans l'autre ils n'ont jamais été : Tant peuvent en amour deux courages ensemble, Quand une affection pareille les assemble,

• Poison : aatrefoU du genre féminin. > Appétit : déair.

Non crainte de parents qui Tamitié détruit, £t devant que fleurir fait avorter le fruit.

Je te salue, Automne, et ton mari, qui porte Le nom d'avoir passé par une double porte ' ; Maîtresse du vaisseau * que rAbondance tient. Par qui en sa beauté Pomone se maintient . Chasse, je te supplie^ toute peste maline, Fièvres, rhumes , langueurs du chef ^ de l'Aubépine, Conserve sa famille, et remplis à foison De pommes et de fruits et de vins sa maison.

^ AUusion à la doable naÎMance^e ^ Vaisseau : ▼ase, la corne d'Abon* Baeehns, qui pa«sa da aeio de aa mare dance. daiu la caifM de Japiter. 3 Du chef : de la tête.

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