‹ Choix de poésies de P. de Ronsard (volume 3)Chapitre 57 sur 127 · K LA MÊME · texte numérisé non relu

K LA MÊME

Bien que le trait de votre belle face , Peinte en mon cœur, par le temps ne s'efface, Et que toujours je le porte imprimé, Comme un tableau vivement animé :

J'ai toutefois pour la chose plus rare (Dont mon étude < et mes livres je pare) Votre semblant ' qui fait honneur au lieu^ Comme un portrait au temple de son Dieu.

Vous n'êtes vive en drap d'or habillée, Kl les joyaux de Flnde dépouillée, Riche d'émail et d'ouvrages, ne font Luire un beau jour autour de votre front : Et votre main, des plus belles la belle , N'a rien sinon sa blancheur naturelle , Et vos longs doigts, cinq rameaux inégaux, Ne sont pompeux de bagues ni d'anneaux, Et la beauté de votre gorge vive N^a pour carcan ^ que sa blancheur naïve.

Un crêpe long, subtil et délié, Pli , contrepli , retors et replié, Habit de deuil, vous sert de couverture^ Depuis le chef jusques à la ceinture.

Qui s'enfle ainsi qu'un voile quand le vent Soufle la barque, et la single ^ en avant.

De tel habit vous étiez accoutrée,

* Étude : cabinet d'étade. * La HugU : la pouise ; mot imit«- ' Semblant : portrait. tif qae nous aroas modifié , maii aon

* Ikurean : coUiw. perdn : cingler.

Partant; hélas! de la belle contrée Dont'aviez eu le sceptre dans la main , Lorsque, pensive , et baignant votre sein Du beau cristal de vos larmes roulées, Triste, mardiiez par les longues ailées Du grand jardin de ce royal château Qui prei^ son nom de la beauté d'une eau ' .

Tous les chemins blanchissaient sous vos toiles * ; Ainsi qu'on voit blanchir les rondes voiles, £t se courber bouffantes sur la mer, Quand les forçats ont cessé de ramer ; Et la galère au gré du vent poussée , Flot dessus flot, s'en va tout élancée , Sillonnant l'eau, et faisant d'un grand bruit Pirouetter la vague qui la suit.

Lors les rochers, bien qu'ils n'eussent point d'âme, Voyant marcher une si belle dame.

Et les déserts, les sablons et l'étang Où vit maint cygne habillé tout de blanc , Et des hauts pins la cime de vert peinte. Vous contemplaient comme une diose sainte. Et pensaient voir ( pour ne voir rien de tel ) Une déesse en habit d'un mortel Se promener, quand Taube retournée Par les jardins poussait la matinée, Et vers le soir, quand déjà le soleil A chef baissé ^ s'en allait au sommeil.

(Le poète accuse ici la cruauté de la mer qui sépare la reioe de loi, pois il ajoute : )

Je suis marri que la douce Vénus Naquit des flots d'écume tout chenus ^ :

' Fontainebleau. > S'incUnant sur l'horiion.

' Fos toiles : vo» babiti. * Chenus : blanc« ; da latin , eanus.

28S LE PBBHIER LIVHB

Elle d'amour la compagne et la mère^ Digne n'était d'une naissance amère, Des flots couverts d'horreur et de péril ; Mais devait naître, au printemps, en avril, D'un pré fleuri, près d*une eau gazouillante, ]>e8Sous la mousse, et non de la tourmente.

C'est pour montrer que Tamour est trompeur, Amer, cruel, plein de crainte et de peur, Ck>aune celui qui porte en ses mains closes Plus de chardons que de lis ni de roses.

Page 1