‹ Choix de poésies de P. de Ronsard (volume 3)Chapitre 56 sur 127 · REGRET · texte numérisé non relu

REGRET

A L4 MÊME

Le jour que votre voile aux vents se recourba , Et de nos yeux pleurants les vôtres déroba, Ce jour, la même voUe emporta loin de France Les Muses qui soûlaient' y faire demeuranc«, Quand Theureuse fortune ici vous arrêtait , Et le sceptre français entre vos mains était.

Depuis, notre Parnasse est devenu stérile : Sa source maintenant d'une bourbe distille, Son laurier est séché , son lierre est détruit, Et sa croupe jumelle * est ceinte d'une nuit ^.

Les Muses en pleurant ont laissé nos montagnes : Que pourraient plus chanter ces neuf belles compagnes? Quand vous, leur beau sujet, qui les faisait parler. Sans espoir de retour est daigné s'en aller : Quand votre Majesté qui leur donnait puissance, A tranché leur parole avecque son absence ?

Quand votre belle lèvre, où nature posa Un beau jardin d'oeillets que Pithon 4 arrosa De nectar et de miel, quand votre bouche pleine De perles, de rubis , et d'une douce haleine ,

Quand vos yeux étoiles , deux beaux logis d'amour, Qui feraient d'une nuit le midi d'un beau jour^

* Sùuloie^t : aTaient coûta me. Voir 'iSntoorée d'ombre, olMcorcic Itê uotes, patHm, ^ Pithon^ TlEiÔCtf , la déeue de la

* Lei deux eommets du Paroaiie. persuasion', de l'éloquence.

BBS PO£HES. 383

£t, pénétrant les cœurs, pourraient dedans les âmes Des Scythes imprimer la vertu de leurs flammes ;

Quand votre front d'albâtre et For de vos cheveux ; Âimelés et tressés, dont le moindre des nœuds Dompterait une armée , et ferait en la guerre Hors des mains des soldats tomber le fer à terre ;

Quand cet ivoire blanc qui enfle votre sein, Quand votre longue, et gréle, et délicate main , Quand votre belle taille, et votre beau corsage Qui ressemble au portrait d'une céleste image , Quand vos sages propos, quand votre douce voix Qui pourrait émouvoir les rochers et les bois, Las ! ne sont plus ici ! quand tant de beautés rares Dont les grâces des cieux ne vous furent avares, Abandoi^iant la France, ont d'un autre côté L'agréable sujet de nos vers emporté !

Comment pourraient chanter les bouches des poètes Quand par votre départ les Muses sont muettes ? Tout ce qui est de beau ne se garde longtemps ; Les roses et les lis ne régnent qu'un printemps : Ainsi votre beauté seulement apparue Quinze ans en notre France, est soudain disparue , Comme on voit d'un éclair s'évanouir le trait, £t elle n'a laissé sinon que le regret , Sinon le déplsûsir, qui me remet sans cesse Au cœur le souvenir d'une telle princesse.

Àh ! que bien peu s'en faut que, rempli de fureur , Voyant votre destin, je ne tombe en l'erreur De ceux qui ont pensé qu'au plaisir de fortune Ce monde est gouverné sans prévoyance aucune < !

*■ ..... An nallos inesMt

Bwtor, «t incmrto fluarcnt morulla cunu.

(C&Aoo., In Al/.)

284 LE PBEMIEa LIVEE

Ciel ingrat et cruel , je te prF, jréponds-moi , Réponds , je te supplie, que te fit notre roi, Auquel, si jeune d'ans, tu as tranché la vie? Que t'a fait son épouse, à qui la pâle envie A dérobé des mains le sceptre si soudain. Pour veuve l'envoyer en son pays lointain , En la fleur de son âge, ayant ému contre elle Et contre sa grandeur sa terre naturelle' ?

Or, si les hommes nés entre les peuples bas. D'un cœur pesant et lourd qui ne résiste pas , Avaient souffert en l'âme une moindre partie De la tristesse, hélas ! que femme elle a sentie. Us seraient surmontés de peine et de douleur, Et, vaincus du destin, feraient place au malheur :

Où cette noble reine, et haute et magnanime, Dont le cœur généreux par la vertu s'anime, Ne ployant sous le mal, d'un courage indompté, Gonmie ferme et constante a le mal surmonté, Et n'a voulu souffrir que Fortune eût la gloire D'avoir en l'assaillant sur elle la victoire. Portant en jeune cœur un courage vieux > , De l'envie et du sort toujours victorieux.

Je voudrais bien qu'un. dieu le plus grand de la troupe De ceux qui sont au ciel, épuisât d'une poupe ^ Toute l'eau de la mer \ lors, à pied sec, j'irais Du rivage français au rivage écossais, Et, marchant sûrement sur les blondes arènes, .

* Naturelle : natale. Portant an Jeune cœar «n an coarago vient

» yieux doit compter poar deai «ri- „.^„,^ .^^^^ „n*.

ûb.«i. Ce Ter., tel qae le doanent let , p ,

édition! précédentes :

Sans être épouvanté des hideuses baleines y Je verrais les beaux yeux de ce gentil soleil, Qui ne saurait trouver au monde son pareil.

Mais , puisqu'il n'est permis de forcer la nature^ Et qu'il faut que la mer de vagues nous emmure , Pour la passer d'un coup,en lieu de grands vaisseaux > J'enverrais mes pensers qui Volent comme oiseaux. Par eux je reverrais, sans danger, à toute heure, Cette belle princesse et sa belle demeure , Et là, pour tout jamais, je voudrais séjourner, Car d'un lieu si plaisant on ne peut retourner.

• Certes l'homme serait furieux < manifeste , Qui voudrait retourner d'un paradis céleste, Disant que de son bien il recevrait un mal. Pour se voir éloigné de son pays natal.

La nature a toujours dedans la mer lointaine. Par les bois, par les rocs, sous les monceaux d'arène. Fait naître les beautés, et n'a point à nos yeux Ni à nous fait présent de ses dons précieux : Les perles , les rubis sont enfants des rivages. Et toujours les odeurs sont aux terres sauvages.

Ainsi Dieu qui a soin de votre royauté, A fait (miracle grand!) naître votre beauté. Sur le bord étranger , comme chose laissée Non pour les yeux de l'homme, ainçois* pour la pensée.

> Fufie}kx : fou. 3 Jinçùis : mais plutôt.

286 LE PRBMIEA LIVHB

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