‹ Choix de poésies de P. de Ronsard (volume 3)Chapitre 59 sur 127 · LES PAROLES QUE DIT CALYPSO · texte numérisé non relu

LES PAROLES QUE DIT CALYPSO

ou qu'elle devait DlRBfirOYANT PARTIR ULYSSE DB SON ILE (*). A JEAN ANTOINE DE BAJF.

Donques , coureur fuitif ' et vagabond , Qui n'as honneur ni honte sur le front , Que tous les dieu\, auxquels tu fais injure, Vont punissant pour ton âme parjure.

Par nier, par terre , et t'ôtant chaque jour De ta maison le désiré retour, Te vont tramant d'une filasse brune Coup dessus coup , fortune sur fortune , Mal dessus mal , méchef * dessus méchef , Qui sans te perdre est pendu sur ton chef,

• FultW : fugitif. "^Méchef : malheur.

(*) Paraphrase curieuse du désespoir de Didon au IV« livre de VÉ' iéide^ et résumé de toutes les aventures racontées dans le poème de VOdyssée.

300 LE PBEMIEB LITHB

JPour allonger ta misérable vie , Qui par ton fils te doit être ravie , Quand de son dard en un poison trempé ( Sauvant ses bœufs) seras à mort frappé '.

Quoi? vagabond , que des Dieux la vengeance Poursuit partout! est-ce la récompense Que tu me dois de favoir reçu nu, Naufrage vif >,à ce bord inconnu?

Battu du foudre ; hélas ! trop pitoyable ! Je te fis part ensemble et de ma table. Et de mon lit> homme mortel , et moi Sur qui la mort n'a puissance ni loi , Fille à ce Dieu ^ qui partout te tourmente.

Que je vivais bien heureuse et contente , Dedans mon antre , ah! avant que le sort Teûtfait flotter à mes bords demi-mort, A calfourchon 4 sur les ais de ta proue ( Naufrage vif dont la vague se joue ) Sans compagnons , que les feux envoyés Du ciel avaient en ton lieu foudroyés : Pauvres chétifs , qui furent, sans leur faute ^, Punis pour toi , âme méchante et caute ^ !

Je devais croire au dieu marin Proté , Qui dès longtemps, prophète, avait chanté Que finement trompée je seroie Par un guerrier qui reviendrait de Troie, Qui aurait vu de h mer les périls , Aurait connu Antiphate et Éris,

> AUnsion à la tradition qai filt * CtUfourehou : çalifonrchoa.

mourir Ulysse de la main de son fils ^ Sans être coupables.

Téléfoans, qu'il ayaiten deCircé. * Comte : rosé, perfide; do Istin,

* Saufra§4 vif: naufragé Tivant. camtiu.

* Neptune.

BBS POJSMES. 301

Les Lestrygons, et le borgoe Cyclope, Qui te mangea les meUlears de ta trope.

Et te voyant, aux marques qu*il disait Je te connus : mais amour me nuisait Qui me gagna dès la première vue :

Si que Tesprit et l'âipe toute émue Et la raison, me laissèrent d'on coup ; Et si voyais dedans tes yeux beaucoup De signes vrais que tu étais Ulysse , Homme méchant, artisan de malice.

Aux jours d'été, quand le soleil ardent De ses rayons la terre allait fendant , La crevassant jusqu''au fond de son centre , Tous deux assis dessous le frais d*un antre. Où le ruisseau jasait à Tenviron , Ayant la tête au creux de mon giron , Moi faccolant ou baisant ton visage, Je connus mieux ton malheureux courage.

Car me contant qu'environ la mi-nuit, Étant par toi Diomède conduit, Tu détournas les beaux coursiers de Thrace, Tuas Dolon , que la Troyeune audace Avait induit pour savoir si les Grecs Voudraient combattre , ou s'ils fuiraient après Que la jeune Aube, à la main safranée Aurait au ciel la clarté ramenée ;

Puis me contant qu'en vêtement d'un gueux. Rebobiné ' , rapetassé , bourbeux , Cherchant ton pain d'huis ' en huis, à grand'peinc Entras en Troie, et parlas à Hélène ,

■ M^tcbitU : garni de repriiei. > Hui$ : porte.

302 LE PBBMIEB LIVBE

Qui te montra tous les forts d'Ilion^ Te fit embler > le saiut Palladion, ^ Et sain et sauf sortir hors de la ville ;

Puis discourant que Tenfançon Achille Reçut par toi les armes en la main ; Puis me contant que les Grégeois en vain Aux murs Troyens eussent fait mille brèches Sans Philoctète et ses fatales flèches , Que tu trompas d'une parjure foi , Voulant apprendre à Pyrrhe comme toi D'être méchant, ce qu'il ne voulut faire. Te haïssant d'un ardente colère , Prince bien né ^ Certes je prévis bien Que ta finesse et toi ne valaient rien , Et qu'à la fin je serais abusée Du beau parler d'une âme si rusée.

Que gémis-tu d\m soupir si amer, Les yeux tournés sur le dos de la mer, Enflant pensif de sanglots ta poitrine ? Fais ton bateau et sur la mer chemine, Voilà du bois et des outils assez Pour tes carreaux rudement ' compassés, Dont tu bâtis ta barque naufragère.

Sans aucun art, d'une main trop légère.

Va , marche , fuis où la mer et le vent Te porteront : j'espère que souvent , Comme un plongeon, humant l'onde salée, Je me verrai par mon nom appelée Pour ton secours ; mais dusses-tu mourir. Je ne saurais sur l'eau te secourir :

t Emhler : voler. ' Rudement ; ^ossièremeot ; da

' Se rapporte à Pyrrhe. latin, rudis.

Car je n'ai point dessus la mer puissance , Bien que la mer me donne ma naissance.

* Mais, las ! devant que choir en péril tel , Il vaudrait mieux être fait immortel Près Calypso , dont un Dieu te sépare , Que rètenter cet élément barbare Qui n*a point d^yeux, de cœur ni de pitié : Mais orageux et plein d'inimitié Semble aux putains, qui contrefont les belles , Pour être après meurtrières' et cruelles : lia mer qui sait ainsi que toi piper, Se fait bonasse afin de te tromper.

Où est la foi- que tu m'avais donnée , Sôus le serment du nocier Hyménée?

Quand dextre en dextre* en jurant me promis Un lit certain qu'en oubli tu as mis , Et par le vent autant que toi volage Jettes en vain le sacré mariage , Dont tu te ris en te jouant de moi ; Sans faire cas de Dieu ni de ta foi , Ni d'abuser de l'honneur des déesses?

Aussi tu dois de cent vagues épaisses, ( Poussé par force au rivage étranger ) Froisser ton chef parjure et mensonger?

Ah ! tu devrais non pas froisser ta tête , Mais l'abhner au fort de la tempête, Et cette langue apprise à bien mentir^ Dont mainte dame a pu se repentir De l'avoir crue : et ne suis la première . Pleurant ta bouche à tromper coutumière. •

I Vl9:w[if\Êf ne compte dana Bon* ' Dextre en dextre : la main dan« nrd qae poar deax syUabes. la main.

304 LB PBBHIKK LIYBE

Cest quelque honneur tromper son ennemi. Ou soit qu*ii veille oa qu*il soit endormi , Quand la guerre est par armes échauffée ; Mais ce n'est mie à Thomme grand trophée , Et grand honneur il n'a jamais reçu De décevoir un cœur déjà déçu.

O méchant Grec ! bien petite est la gloire Quand deux trompeurs ensemble ont la victoire Sur une femme au cœur simple et beniu : Un Dieu volage , inconstant et malin , Un homme caut '■ qui trompe par ^esse Non les Troyens , mais les plus fins de Grèce.

Puisque Mercure est descendu pour toi , Je ne veux plus te retenir chez moi : Suis ton chemin, cherche par le naufrage De ton pays le sablonneux rivage.

Que portes-tu , méchant , en ta maison Sinon finesse , et fraude et trahison , Trompant par feinte et par fause pratique Déesse, dieux , et grande république , Que tu as pu par un cheval dompter, Que dix bons ans n'avaient su surmonter?

Que vas-tu voir en ton île pierreuse , Où ne bondit la jument généreuse Ni le poulain? que vai^tu voir sinon Une putain riche d'un beau renom , Ta filandière et vieille Pénélope ?

Qui vit gaillarde au milieu de la trope Des jouvenceaux , qui départent * entre-eux , A table assi» , des moutons et des bœufs,

> CaMi : foir plu haut : oaute, > Déparient : partagent.

fioivent ton vin ; cependant que la lyre Les fait danser, le bouffon les fait rire ; Qui pour avoir plus de commodité A fait aller en Sparte la cité Son Télémaque , enfant qui se lamente Que jour à jour s'appetisse ' sa rente « , Et cependant qu'elle veut à plaisir Quelque ribaud ^ pour son mari choisir?

Il me souvient qu'assis dessous Tombrage, Baisant tes yeux , ton front et ton visage , Toi me trompant d'un parler éloquent.

Tu me contais , Pénélope moquant , Qu^elle était sotte, et n'avait d'autre étude Qu'à ne souffrir qu'une laine fût rude, Pour en ourdir quelque ouvrage nouveau , Toujours filant et virant le fuseau Tourbillonneux , mordant de la gencive Les nœuds du fil tout baveux de salive.

Ici auras soit de jour soit de nuit Gaillarde épouse et auras chaste lit ; Quand je voudrais devenir variable , Je ne saurais : mon lie est voyageable Tant seulement aux vents et aux oiseaux , Et non aux pas des hommes et chevaux : Carde bien loin ma terre séparée Du continent, des flots est emmurée, Et rien n'aborde au feu^ de Calypson, Pour te donner ou martel ou soupçon.

Bien, prends le cas que la rame Phéaque Te reconduise au rivage d'Ithaque,

* S'afp9tiiie : d0?ieiui« patite, di- ' Ribavd : paiUard, détaaehé; HrÀ Mine. da latin rivalis.

* 5? fftito .* son revean, soo bien. ^ Au feu : au foyer, à l'Ile.

309 L£ PBEHIEB LIVBE

Terre pierreuse et pays sablonneux :

11 te faudra d'un habit haillonneux Vêtir ton corps , il faudra prendre guerre , A coups de poing te battre comme un hère, Et t'accoster seulement d'un porcher :

Voilà, 6net, ce que tu vas chercher, Et cependant ta finesse ici laisse • Un reaume * acquis , chaste lit et déesse.

Disant ainsi, tout le cœur lui faillit; Un tremblement sa poitrine assaillit; Le cœur lui bat , elle se pâma toute ; Du haut du front lui tomba goutte à goutte Jusqu'aux talons une lente sueur, Et les cheveux lui dressèrent d'horreur.

Puis , retournant les yeux devers son île. Disait pleurant : Terre grasse et fertile. Lieu que les dieux en propre avaient élu , Pour tes forêts autrefois tu m'as plu , Pour tes jardins , pour tes belles fontaines . Et pour tes bords bien émaillés d'arènes : Mais maintenant ta beauté me déplaît, Pour le départ de cet homme qui est Ton seul honneur, or puisqu'il s'en absente , Tu n'es plus rien qu'une île mal plaisante. Las ! si au moins , homme méchant et fin , J'avais au ventre un petit Ulyssin Qui te semblât, je serais confortée, M'éjouissant d'une telle portée

« Reatune : royanne. Ce mot ne S«ltfm •! q«a mibi de te suicepu fobiet compte que poor deas syllabe*. ^"»' '"»•■" '^^^ ' •* «»•*• "*" P*";'"

» U parodie devient ici Traiment ^^^ ^„^ ^^j ^^ ^^^„ ^ ^,i'^; •i barlefqae qu'on Toadrait onbUer lea ifo. «quidcm omnino capta ac dmru vHl«teans Yen de Virg Ue t [r«.

{BMéidê, IV, Sa:)

Page 1