PROMESSE
Cétait au point du jour, que les songes certains D*un faux imaginer n'abusent les humains. Par la porte de corne entrés en nos pensées'. Des labeurs journaliers débiles et lassées , Songes qui, sans tromper par une vanité. Dessous un voile obscur montrent la vérité.
Ainsi que je dormais, donnant repos à Tâme , £n songe m'apparut Fimage d'une dame , Qui montrait à son port n'être point de bas lieu , Ains semblait à la voir, sœur ou femme d'un dieu.
Ses cheveux étaient beaux , et les traits de sa face Montraient diversement je ne sais quelle grâce. Qui domptait les plus fiers , et d'un tour de ses yeux Eût apaisé la mer et séréné les deux.
Elle portait au front une majesté sainte , Sa bouche en souriant de roses était peinte ; Elle était vénérable , et quand elle parlait Un parler emmiellé de sa lèvre coulait ; Elle avait le sein beau, la taille droite et belle ; Et soit qu'elle marchât, soit qu'on approchât d'elle , Soit riant , soit parlant , soit en mouvant le pas. Devisant, discourant, elle avait des appas,
» roy. Virgile, Enéide , vie ijv., ver» 893 et •«▼.
3/>G LE SECOND LIVBE
Des rets , des hameçons et de la glu pour prendre Les crédules esprits qui ia voulaient aittendre : Car on ne peut fuir, sitôt qu'on l'aperçoit , Que de son doux, attrait prisonnier on ne soit , Tant elfe a de moyens , d'engins et de manières Pour captiver à soi les âmes prisonnières.
Sa robe était dorée à boutons par devant , Elle avait en ses mains des ballons pleins de vent, Des sacs pleins de fumée , et des bouteilles pleines D'honneurs et de faveurs , et de paroles vaines : Si quelque homme avisé les cassait de la main , En lieu d'un ferme corps n'en sortait que du vain * : Telle enflure se voit aux torrents des vallées , Quand le dos écumeux des ondes empoulées S'enfle dessous la pluie en bouteilles , qui font Une montre d'un rien , puis en rien se défont
Autour de cette nymphe errait une grand'bande, Qui d'un bruit importun mille choses demande ^ Seigneurs , soldats , marchands ^ courtisans , mariniers : Les uns vont les premiers, les autres les derniers , Selon le bon visage , et selon la caresse Que leur fait en riant cette brave * déesse. Elle allaite un chacun d'espérance , et pourtant, Sans être contenté, chacun s'en va content. Elle donne à ceux-ci tantôt une accolade , Tantôt un clin ^ de tête, et tantôt une œillade . Aux autres elle donne et faveurs et honneurs , Et de petits valets en fait de grands seigneurs.
A son côté pendille une grande escarcelle,
* yain : choie frivole; tensdn la* * Brave: sens de belle, brinanie: tin,tnan0. Que sa façon est trave et sa mine naurtf.
Mais (|u en sort-il sonvent ? * ' ^
Du vent. ^ ^'tn ^ ^^^ • nionvement de têie;
(La Fout., Fàbt«i, V, lo.) du latin , inclinare.
Large, jurofonde, creuse, où cette demoiselle Découvrait sa boutique , et en montrait le front ' Tout riche d'apparence , à la façon que font Les marchands plus rusés , afîn qu'on eût envie , Voyant Tombre du bien, de lui sacrer > la vie. Dedans cette escarcelle étaient les évêchés , Abbayes, prieurés, marquisats et duchés, Comtés, gouvernements, pensions, et sans ordre Pendait au fond du sac saint Michel et son Ordre (*) , Crédits , faveurs , honneurs , états petits et hauts . Connétables et pairs, maréchaux, amiraux. Chanceliers, présidents, et autre maint office Qu'elle promet afin qu'on lui fasse service.
Tous les peuples ^ étaient envieux et ardents D'empoigner l'escarcelle et de fouiller dedans ; Admiraient son enflure, et avaient Tâme émue D'extrême ambition, sitôt qu'ils l'avaient vue ; Ils ne pensaient qu'en elle , et sans plus leurs desseins Étaient de la surprendre, et d'y mettre les mains : Et pource il accouraient autour de l'escarcelle » Comme guêpes autour d'une grappe nouvelle. Quand quelqu'un murmurait , la dame Tapaisait : Car de sa gibecière un leurre elle faisait , Qu'elle montrait au peuple, et, comme trop légère. Aux uns était marâtre, aux autres était mère. L un devenait content sans attendre qu'un jour. L'autre attendait vingt ans ( misérable séjour ^ !■ ) L'autre dix , l'autre cinq , puis au lieu d'un office y État ou pension,remboursait leur service
* I^ front : le dessus. 3 Les peuples i les gei)s.
^ Sacrer : consacrer. * Séjour: retard, délai.
(*) L'ordre de Saint-Michel. insUtué par Lohis XI en uni) , rC^unf par Henri III à celui du Saint-EsprH. Le nombre des chevaliers était afors de trenle-siît.
Ou bien d*un Attendez, ou bien // m'en souvient: Mais telle souvenance en souvenir ne vient.
En pompe devant elle était dame Fortune , Qui , sourde , aveugle , sotte et sans raison aucune , Par le milieu du peuple à l'aventure allait. Abaissant et haussant tous ceux qu'elle voulait. Et folle et variable , et pleine de malice , Méprisait la vertu , et chérissait le vice.
Au bruit de telle gent , qui murmuraient plus haut Qu'un grand torrent d'hiver, je m'éveille en sursaut. Et voyant près mon lit une dame si belle, Je m'enquiers de son nom, et devise avec elle :
« Déesse, approche-toi , conte-mQi ta vertu , D'où es-tu? d'où viens-tu? et oii-te loges-tu? A voir tant seulement ta brave contenance , D'un pauvre laboureur tu n'as pris ta naissance : Tes mains , ton front , ta face et tes yeux ne sont pas Semblables aux mortels qui naissent ici-bas.»
Ainsi je lui demande, et ainsi la déesse Me répond à son tour : « Ami , je suis Promessef Dont le pouvoir hautain , superbe et spacieux Commande sur la mer, en la terre et aux cieux : La troupe que tu vois me suit à la parole , Et pour un petit mot qui de ma bouche vole , .Fe suis crainte et servie, et si puis ébranler Le cœur des plus constants , m'ayant ouï parler. J'habite ces palais et ces maisons royales ; Je loge en ces châteaux et en ces grandes salles Qui ont les soliveaux argentés et dorés , Superbes en piliers- de marbre élaborés : Les rois, les empereurs , les seigneurs et les prince»
DES POEMES. •3d9
Ne peu?eiit rien sans moi : je garde leurs provinces ,
Je flatte leurs sujets, et puissante je fais
La guerre quand je veux , les trêves et la paix :
Je détruis les cités , je perds les républiques ,
Je corromps la justice et les lois politiques.
Je fais ce que je veux , tout tremble dessous moi ,
Et ma seule [fiarole est plus forte qu'un roi.
« Le soldat pour moi seule abandonne sa vie : Celle du marinier des ondes est ravie, Flottant à mon service : et tout homme savant, Pour penser m'acquérir, met la plume en avant. Le barbu philosophe en son cœur me désire , Le théologien en ma faveur respire , Le poète est à moi , à moi l'historien , L'architecte et le peintre et le mucisien ; L'avocat en mon nom prétê*^ conscience ; Le brave courtisan se détruit de dépense ; Le sot protonotaire {*) ici vient pour m^avoir ; Même les cardinaux sont joyeux de me voir ; Le président, ami de la loi plus sévère , Le grave conseiller m'estime et me révère.
« Or si tu veux me suivre^ et venir de ma part < , Je n'userai vers toi de fraude ni de fard , Je te tiendrai parole , et auras en peu d'heure , Comme ceux que tu vois, la fortune meilleure :
« La parole, Ronsard, est la seule magie ; L'âme par la parole est conduite et régie; Elle émeut le courage , émeut les passions ,
' De ma pari : de mon cdté.
(*) Nom donné aux officiers de la coar de Rome qui ont la sapériorilé sar les aatrcs notaires de la même cour.
Émeut les volontés et les affections ;
Par elle Taraoureux peut fléchir sa maîtresse ,
Par elle Tusurier adoucit sa rudesse,
Prêtant sans intérêt, et le courroux des dieux
S'apaise par Feffort d'un parler gracieux ;
Je m'en aide souvent comme d'un artifice
Qui contraint toute France à me faire service,
£t c'est le seul moyen qui mon nom fait vainqueur :
Car toujours la parole est maîtresse du cœur. »
Ainsi disait Promesse, et bien loin de mes yeux, S'enftiyant de mon lit, se perdit dans les cieux.