‹ Choix de poésies de P. de Ronsard (volume 3)Chapitre 67 sur 127 · R LA TRADUCTION DE TITE-LITE, FAITE PAR HAUELIN · texte numérisé non relu

R LA TRADUCTION DE TITE-LITE, FAITE PAR HAUELIN

Nous ne sommes pas nés de la dure semence Des cailloux animés ; d'une plus noble essence

Notre esprit est formé, lequel a retenu La nature du lieu duquel il est venu.

Or tout ainsi que Dieu en variant exerce, Étant seul, simple et un, sa puissance diverse, Kt se montre admirable en ce grand univers Pour la variété de ses effets divers, Ainsi notre âme seule, image très-petite De rimage de Dieu, le Tout-puissant imite. D'un subtil artifice, et de sa déité Nous mpntre les effets par sa diversité.

Quand elle trouve un corps d'une masse légère, Qui honore craintif son hôtesse étrangère, Et qui sans grommeler obéit promptement. Comme un bon serviteur, à son commandement, Elle achève des faits qui donnent d'âge en âge Et d'elle et de son corps illustre témoignage : . Car de son naturel sans quelque chose ourdir, Oisive dans le corps ne se veut engourdir, D'autant que son essence est disposte ' et mobile, Et qui ne peut jamais demeurer inutile.

Comme une bonne mère, après que son fils dort, Couché seul au berceau, hors de la chambre sort, Et dedans un jardin s'ébat et se promène , Jusqu'à tant que le soin de son fils la ramène , Duquel elle est soigneuse, et le trouvant seulet. Découvre sa mamelle , et lui donne du lait : Ainsi notre âme sort qu^nd notre corps repose, Comme d'une prison où elle était enclose; Et en se proihehant, et jouant par les cieux^ Son pays naturel, banquette avec les dieux : Puis ayant bien mangé de sa sainte ambroisie,

' Dispo»te : féminiB de dispos. Il est hors d'usage.

352 LE SFXOND LIVRE

Redévalle ' en son corps pour le remettre en vie, Qui pâmé sommeillait, et qui soudain mourrait, Si Fâme à retourner trop longtemps demeurait.

Sitôt qu'elle est rentrée, elle lui communique Ce qu'elle apprend de Dieu, lui montre la pratique Du mouvement du ciel, lui marque les grandeurs Des astres éthérés, leur force et leurs splendeurs. Des grands et des petits : car comme en une ville Où chacun garde bien la police civile, On voit les sénateurs au premier rang marchants Tenir leur gravité, au second les marchands. Au tiers les artisans, au quart la populace : Ainsi dedans le ciel les astres ont leur place Et leur propre degré, grands, petits et moyens, De la maison du ciel éternels citoyens.

Elle lui dit après s'il y a d'autres mondes ; Où nature reçoit les formes vagabondes.

Si le soleil, si Mars, et si la lune aussi D'hommes sont habités, comme est la terre ici. De villes, de forêts, de prés et de rivières : Si leurs corps sont formés de plus simples matières Que les nôtres mortels, qui sont faits grossement, Gomme habitant ce sombre et grossier élément.

Lui dit comme se fait la foudre dans les nues. Les grêles, les frimats et les pluies menues. Vents , neiges, tourbillons, et lui fait mesurer Le ciel, la mer, la terre, afin de l'assurer Par mystères si hauts, que notre âme est divine. Ayant prise de Dieu sa première origine.

Elle fait que les uns deviennent inventeurs

' RedévaUe : redescend.

Des secrets plus cachés, les autres orateurs.

Les autres médecms : aux uns la poésie

Imprime brusquement dedans la fantaisie,

Et aux autres la loi, aux autres de pouvoir

D*uii luth bien accordé les hommes émouvoir.

Aux autres de sacrer la vénérable histoire

Des humains accidens au temple de Mémoire :

Comme a fait cet auteur ' qui du peuple romain

A décrit les combats, peuple qui sous sa main.

Tenait ce que la mer dedans ses bras enserre,

Que nous pauvres humains soûlons * nommer la terr«.

Or ce peuple de Mars jamais rien n'entreprit , En ses premiers combats, que Live n'ait écrite Et n'a voulu souffrir que l'envieux silence , Engloutît sans honneur la romaine puissance. Or, lui grand diseoumt, coiâme prévoyant bien Que tout ce qui est né devait finir en rien, Et que Rome à la fin, son marbre et son porphyre, Sa hauteur, sa grandeur, et bref tout son empire- Par la suite des ans deviendrait un tombeau , Sur lequel le pasteur conduirait son troupeau : Il a contre le temps cette Rome allongée ^ Par les ^ctes filets d*une encre bien purgée , Et d'une heureuse plume , outil duquel le sort S'oppose à la rigueur du temps et de là mort. ... .

L'histoire sert aux rois , aux sénats et à ceux Qui veulent par la* guerre avoir le nonk de preux : Et bref toujours l'histoire est propre à tous usages : C'est le témoin- du temps, la mémoire des âges , r^ maîtresse des ans, la vio des mourants, L.e tableau des humains, miroir des ignorants,

' Tite Lire. latin, solere.

' Soûlons .'- avofti coatune^ du * U a proloogc sa méaioirai

£t de tous accidents messagère cheuue,

Par qui la vérité des siècles est connue,

Qui n'enlaidit jamais : car tant plus vieille elle est ^

Plus elle semble jeune y et plus elle nous plaît.

Or, des historiens nul antique n'arrive M modemCy à Tbonneur du romain Tite-Live, Lequel ( las ! ) toutefois en ténèbres gisait , Et des peuples latins seulement se lisait : Maintenant les Français auront son bel ouvrage ^ Traduit fidèlement en leur propre langage. Par le docte Hamelin , lequel avait devant, En cent façons montré combien il est savant, Soit en philosophie, ou en Fart oratoire. Soit à savoir traiter les faits de notre histoire , Ou soit pour contenter Foreille de nos rois, £t par les vers latins , et par les vers françois.

Si les meilleurs auteurs de Rome et de la Grèce Etaient ainsi traduits, la française jeunesse. Sans tant se travailler à comprendre des mots, Comme des perroquets en une cage enclos , Apprendraient la science en leur propre jangage; Le langage des Grecs ne vaut pas davantage Que celui des Français : le mot ne sert de rien , La science fait tout , qui se dit aussi bien Eu français qu*en latin , notre langue commune : Les mots sont différents, mais la chose est toute une '.

Et pour ce Ton devrait par présents inviter Ce gentil translateur *, afin d'en exciter MUle par son exemple à rendre en notre France; Ainsi qu'un propre acquêt , les arts et la science :

' laée faasse qu'on peut à bon droit propre anx langaes ancîenoes. s'étonner de rencontrer chcx Ronsard, ' Translateur : traducteur, qui » %»i avait an sentiment Bivif da génie prévala, comme traduire sur fniMfat''''

DES POKMES. 3;i5

Car jamais moindre honneur ù rhonVnac n'est venu D'augmenter richement son langage connu , Que sur les ennemis, en servant la province, Par armes allonger Tempire de son prince.

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