‹ Choix de poésies de P. de RonsardChapitre 3 sur 85 · Ô VIE · texte numérisé non relu

Ô VIE

C*est à ce voyage qu'il faut rapporter les premières études sérieuses de Ronsard et ses premiers essais poétiques. Un gentilhomme écossais l'initie à la cçnnaissance de Virgile et d'Horace, et déjà il s'exerce à les traduire en vers. L'amour du pays le ramène en France, où le duc d'Orléans, Taccueillant avec bonté, le chargea de quelques missions pour la Flandre et la Zéiande, avec ordre de passer jusqu'en Ecosse. Dans ce voyage entrepris avec un jeune seigneur français nommé Lassigny, il faillit périr par un naufrage. La fortune de la France protégea « notre futur Arion^ >» et il revint reprendre sa charge auprès du duc d'Orléans. A la mort de ce prince, il passa au service de Henri , depuis Henri II , et fut donné comme compagnon à Lazare de Baïf, qui s'en allait en ambassade à la diète de Spire. Le commerce de cet homme distingué , la société de Charles Kstienne, son médecin, ranimèrent chez Ronsard, alors âgé de seize ans, avec le désir de s'instruire, le goût des nobles travaux, et l'on pouvait déjà soupçonner ;

Que cette lleur un beau fruict promettoft.

{Ant, de Baïf »)

W n'est pas sans intérêt de remarquer qu'à la connaissance de l'anglais, qu'il avait parlé familièrement, Ronsard joignit l'étude de la langue allemande. Il fit encore un voyage en Piémont, pour le service du roi, avec M. de Langey, et vint enfin rejoindre la cour, qui se tenait alors à Blois. Une maladie grave, occasionnée par les fatigues qu'il avait éprouvées dans sa première jeunesse , changea tout à coup les résolutions de Ronsard et sa destinée entière. A la suite^ d'une fièvre violente, il devint sourd, et cette incoramo-

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dite, qui lui continua jusqu'à la mort, le détermina à renoncer à tous les avantages que lui avait offerts la cour et la faveur du roi, dont il était devenu le compagnon fami' lier, pour s'élever au-dessus du commun par la gloire des lettres. Golletet, dans la vie qu'il nous a laissée de P. de Ronsard, ne fait pas difficulté d'attribuer en partie ce nouveau dessein à l'amour dont il fut alors épris pour une belle jeune fille nommée Cassandre, qu'il voulut immortaliser dans ses écrits, comme Properce avait fait Délie, Tibulle Cinlhie, et le grand Pétrarque sa Laure. Quoiqu'il n'eût jamais cessé d'étudier les poètes latins « jusque-là qu'il avait appris Virgile entièrement par cœur, » et que toujours^ même étant page, il eût montré son goût pour les poètes français, ayant à la main ou le Roman de la Rose ou les œuvres de Clément Marot, il crut ne pas pouvoir voler de ses propres ailes, sans revenir à la connaissance des langues anciennes, qu'il se repentait d'avoir négligées dans ses premières études; aussi roanifesta-t-il à son père le désir de se remettre aux lettres. Celui-ci ne se prêta qu'à contre-cœur à ce nouveau dessein de se placer sous la férule d'un précepteur, à l'âge de vingt ans, et défendit expressément à son fils de s'adonner au métier desMuses. Mais, ayant perdu son père le 6 juin 1 544, Ronsard , maître absolu de ses actions , vint se ranger sous la discipline de l'illustre JeanDaurat, qui, recueilli chez le seigneur Lazare de Baïf , enseignait les lettres grecques à Jean-Antoine de Baïf, son fils, devenu dès lors l'ami et plus tard l'émule du nouveau disciple* Lorsque Daurat obtint la principauté du collège de Coqueret ' , les deux

* Le collège de Cocqtieret, situé dans la basse cour du collège de

jeuDes gens le suivirent, et s^adonnèrent avec passion à rétude des langues anciennes, dont ils devaient transporter les richesses dans notre poésie française. Quoique Ronsard surpassât de quatre ans Baîf, qui n'en avait que seize, ce dernier était plus avancé dans Tune et l'autre langue ; mais la diligence du maître , Tinfatigable travail de Ronsard et les généreux secours de Baïf établirent bientôt l'égalité entre les deux écoliers*

On ne peut lire sans attendrissement les détails que donne Binet (Vie de Ronsard) sur Tardeur avec laquelle « ces futurs ornements de la France » s'adonnaient à Fétude. « Ronsard, qui avoit esté nourri jeune à la cour, ac- (( coustumé à veiller tard , continiioit à l'étude jusques à (( deux ou trois heures après minuict, et se couchant ré- « veiiloit Baïf, qui se levoit et prenoit la chandelle et ne c( laissoit refroidir la place, d Sept années entières furent employées à ces travaux. Mêlant aux leçons de Daurat celles d'Adrien Turnèbe, lecteur du roi, notre poète s'initia complètement à tout ce que l'antiquité a de rare et de beau ; il osa même essayer ses forces, et, après quelques petits poèmes où se retrouvait a le magnanime charactère » de son Virgile, il fit représenter sur le théâtre du collège de Goqueret une traduction en vers français du Plutus d'Aristophane , a qui fut la première comédie françoise jouée en France. » (Binet.)

Nous devons regretter la perte de ces premiers essais, ainsi que celle d'un recueil qu'il avait fait, selon Crittohius, d'une foule de vers de poètes grecs, dont nousne connaissons presque que les noms , et qu'il laissa en mourant dans

Reims. 1i ne reste plus aujourd'hui que le bâtiment sans aucun vestige d'élablisscment liitcraire. (Crevier, HisC de VUniv. de Paris.)

D£ P. D£ HONSÀRD.

les mains de son intime ami Jean Gullandius. (Galland. ) Maisbientôty s*abandonnant à l'affection qu*il avait pour sa langue maternelle , « il tascha de la défricher et enria chir» inventant mots nouveaux , rappelant etprovignant « les vieux, adoptant les étrangers, » enfin désirant que par son industrie elle s* élevât au niveau de Ta langue grecque et de la langue latine. Tous ses efforts furent dirigés vers un si noble but ; familier avec les auteurs anciens, il se nourrit de toutes les parties de la philosophie, et, descendant de cette hauteur aux boutiques des artisans, il recherchait avec curiosité les termes des métiers, dont il espérait tirer quelque profit.

Muni d'une si docte provision , il osa faire retentir des paroles françaises sur la lyre d'Horace et sur celle de Pindare. Ses premières odes furent accueillies par les applaudissements de tous les gens instruits. Une amitié nouvelle donna bientôt upe excitation plus vive à son élan poétique. Yers l*an 1549, revenant d*un voyage de Poitiers à Paris, il fit rencontre de Joachim du Bellay, qui retournait à Paris après avoir achevé ses études en droit. La parenté , moins encore que la même inclination pour les Muses, établit entre eux une liaison intime, et, formant, avee Balf une sorte de triumvirat littéraire, ils s'efforcèrent de se surpasser les uns les autres pour la plus grande gloire de notre poésie. G* est à cette époque que parurent les Sonnets de Ronsard pour Cassandre, cette belle fille de Blois, dont il était tombé éperdument amoureux lors de son retour d'Aï iemagne. Dès qu'il eut publié ses Amours et quatre livres d'Odes, son nom ne manqua même pas de la consécration de l'envie et de la médisance. Obscurcis par cette splendeur naissante, mille petits rimeurs « croassèrent »

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autour de lui^ et Melin de Saint -Gelais, qui avait acquis par un talent réel un assez grand crédit auprès des grands et du roi^ ne rougit point de se mettre à la tête de cette tourbe et de calomnier en pleine cour les œuvres de Ronsard. Celui-ci s'en vengea publiquement par des vers qui coururent toute la France , et qu*il mit à la fin de Tbymne sur la mort de Marguerite reine de Navarre.

Escarte loin de mon chef Tout malheur et tout meschef ; Préserve moy d'infamie , De toute langue ennemie Kt de tout acte malin , £t fay que devant mon prince Désormais plus ne me pince La tenaille de Melin.

Melin s'bonora lui-même par une sorte d'abjuration de ses critiques , et rendit à Ronsard Thommage que méritait son talent. C'est par de nouveaux progrès que l'homme de génie cherche à faire taire ses détracteurs : pour répondre aux critiques qui blâmaient Temphase et l'obscurité de son style, le poète écrivit en vers plus faciles les Amours de Marie, belle fille de l'Anjou, dont il devint amoureux dans un voyage qu'il fit avec Baîf , et qu'il dé* signe souvent sous le nom de Pin de Bourgueil , parce que c'était le lieu où elle demeurait et où il Favait vue pour la première fois.

Les plus illustres approbations couvraient les criailleries « des grenouilles courtisanes » émues contre Ronsard; Michel de THospitaU depuis chancelier de France, entreprit de vive voix et par écrit la défense « du nouveau Virgile; » Marguerite , sœur du roi, et depuis duchesse de Savoie , le

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gratifia d^honneors et d*unc pension ordinaire. Encouragé par ses nobles protecteurs, il résolut d'écrire un poème épique à Thonneur de la France et de ses rois ; mais cette ardeur fut refroidie par le peu d'appui qu'il trouva dans le roi Henri II pour Taccomplissement de son projet. Peut* être faut-il penser que la nature même de l'œuvre, où la verve de l'auteur se trouvait à chaque instant glaeée et pai* la fausseté du sujet et par la rigueur du plan dans lequel il s'était renfermé, ne lui a pas permis de pousser au delà du quatrième chant une entreprise dont le début ne sert qu'à nous prouver la parfaite connaissance que Ronsard possédait de l'antiquité. Il s'y montre plus traducteur que poète, et la préface qui précède l'ouvrage accuse chez lui l'inintelligence complète du genre épique. Ce n'est pas en effet le comprendre que de l'envisager comme une étude littéraire^ et de donner des recettes de composition pour un poème, qui doit jaillir de l'inspiration d'une époque tout entière.

Vers le même temps , Ronsard reçut de la ville de Toulouse une Minerve d'argent massif, dont il remercia le parlement et le peuple par un hymne adressé au cardinal de Ch&tillon, archevêque de Toulouse, un de ceux qui avaient contribué à le mettre en réputation à la cour.

De nouveaux ennemis, plus dangereux pour Ronsard que ses rivaux poétiques, s'élevèrent contre lui à la mort du roi Henri II. Les troubles religieux lui ayant donné occasion « d'armer les Muses d en faveur du catholicisme^ il reçut des remerciments du roi et de la reine, comme aussi du pape Pie Y, qui loua par des lettres expresses son zèle et son talent. Les protestants commencèrent alors à l'attaquer par des poèmes satiriques, auxquels il ré-

pondit de la façon la plus vigoureuse, opposant aux calomnies l'exposé de ses sentiments et le tableau de sa vie ' . On allait Jusqu'à imputer à Thomme le paganisme littéraire du poète, et la plaisante promenade d'un bouc, ' qui avait suivi la représentation de la Oéopâtre de Jodelle , était flétrie du nom de sacrifice à Bacchus : il fallut se défendre même contre Tabsurdité d*une pareille accusation :

« Tu dis en Tomissant dessur moy ta malice ft Que j'ay fait d^un grand l)ouc à Bacclius sacriflce : « Tu mens impudemment : cinquante gens de bien « Qui estoient au banquet diront qu'il n*en est rien *. » ( Response à quelque. . . ministreau,,. )

LesMuses,longtemps muettes au milieu des dissensions, semblent se réveiller sous Charles IX , qui , plein d'admiration pour Ronsard , lui commande de le suivre partout, et lui donne un logis dans sa propre maison. Vers ce ^emps furent terminés les quatre livres de la Franciade, les Églogues, les Amours de Callyrée et d'Eurymédon, les Amours d^Astrée, ainsi qu'une partie des Mascarades et Pièces légères.

' Response de P. de Ronsard aux injures et calomnies de je ne scay quels prédicaniereaux et ministreaux de Genève.

' La Yiolence de Ronsard dans cette réponse nous engage à placer ici un renseignement curieux dû à l'obligeance de M. Francisque Michel , qui du reste n'ose point affirmer Tidentité.

P. de Ronsard et un certain nombre d'individus que nomme Théodore de Bèze, « le 28 de may estans allés à Conflans, marchandèrent avec certain nombre de séditieux de venir massacrer leurs hosta&.i ce qu'ils exécutèrent à la façon des vespres siciliennes... et y tuans entre autres le sieur de Lehon, vieil gentilhomme, et son fils.... »

( Histoire ecclésiastique des églUes réformées au royaume de France. Anvers, 1580, lîv. VII, année 1563, 2* vol., p. 538.)

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Les Sonnets pour Hélène marquèrent en quelque sorte la fin de cette grande carrière poétique. Le digne objet de ses chants était cette fois une jeune ûlle d'honneur de la reine, d*une très-noble maison de Saintonge, et que Catherine de Médids avait elle-même désignée à Tadoration du poète. Ranimant pour la fiction cette ardeur qu'un véritable amour avait échauffée dans ses jeunes années, il termina presque sa vie en louant les beautés et les rares qualités de sa maîtresse , à laquelle il consacra même dans le Yendômois une fontaine appelée de son vivant et après lui la Fontaine d'Hélène.

Honoré des libéralités de Charles IX , Ronsard n*bésitait point à les solliciter, et nous trouvons souvent dans ses poésies des plaintes ou des appels à la générosité que nous croirions aujourd'hui peu convenables & la dignité de l'écrivain , mais que les mœurs des courtisans justiflei^ aux yeux de l'historien. Le roi lui donna donc Tabbaye de Bellozane et quelques prieurés; Ronsard prend même souvent le titre d'aumônier ordinaire de Sa Majesté Charles IX. Il ne ftit pas moins estimé du roi Henri III; mais, la vieillesse et la maladie Fempêchant de faire sa cour, il n'a plus avec Henri cette « familière privante » qui ne se peut entretenir que par une « hantise ordinaire. » Toutefois il ne laissait pas d'être présent à la pensée du roi, et sa gloire ne perdait rien de son éclat dans les pays

étrangers, puisque la reine Elisabeth lui envoya un diamant d*une grande valeur, auquel elle comparait ses ouvrages, et que la belle reine d*£cosse,dont il chanta la jeunesse, la beauté, les malheurs, lui fît présent en l'année 1583 d'un buffet de deux mille écus, qu'elle lui envoya par le jsiear de Nauzon, un de ses secrétaires. Au-dessus était un

vase en argent , ciselé en forme de rocher, représentant le Parnasse, et surmonté d*un Pégase avec cette inscription :

« ▲ RONSABD, L^AFPOLLON DE LA SOURCE DES MOSBS. »

Cependant les années et les infirmités avaient affaibli Ronsard. « De tous les travaux de Tesprit, la poésie est a celui qui a besoin d*une plus grande contention , pour « trouver des imaginations élevées etséparées du commun. « De sorte que ces efforts le consommoient jusques à le « faire tomber en de grandes maladies , pour lesquelles les « médecins ne lui défèndoient rien tant que l'exercice de « la poésie. Mais il n*y avoit point de considérations assez « fortes pour arracher une chose si profondément imprimée « et enracinée en son esprit. » (Du Perron , Or. fun. de P. de Ronsard.)

D'autres , et en particulier le président de Thou , attribuent ses infirmités aux excès d'une jeunesse, que « l'âge < et le temps avoient rendue un peu trop sinon desbordée , « au moins-fort licentieuse , d et dont Ronsard s'accuse lui* même d'avoir gaspillé la fleur. Aussi ne passa-t-il pas de beaucoup la soixantième année. Le dernier voyage qu'il fit à Paris pour voir son ami Galland, principal du collège de Roncourt ' , fut au mois de février 1 585 ; il y demeura jusqu'au mois de juin suivant, sans presque bouger du lit , passant néanmoins le temps à composer des vers.

' Le collège de Bcmcoiirt fondé en 1353 par le chevalier P. Becoud,qui légua pour cet établissement Phôtel qu*il avait sur le Mont Sainte-Geneviève. Très-norissant au seizième siècle, sous P. Galland, il fut depuis réuni au collège de Navarre. (Crevier, Hist. de VUniv» de Paris.)

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Tourmenté de douleurs nerveuses et d'un vague pressentiment de sa fÎD prochaine , il veut revoir ce gracieux pays de sa naissance, et se fait conduire à Croix-Val, sa demeure ordinaire, près de la forêt de Gastine et de la Fontaine .iBellerie, puis de Croix- Val à Tours, dans son prieuré de ; Saint-Cosme en Tlsle, où, Tesprit sain et entier, après avoir

édifié les assistants par la ferveur de sa piété, « il rendit « son âme à Dieu sur les deux heures de nuict, le ven- « dredi vingt-septiesme de décembre, mil cinq cens quatre- « vingt-cinq, ayant vescu soixante et un an, trois mois « et seize jours. » Selon son désir et son ordre, il fut enterré au chœur de Téglise de Saint-Cosme, et par les soins de Gailand on grava sur son tombeau cette épitaphe, quMl avait composée à Croix- Val , quelques Jours auparavant :

Ronsard repose iry, qu! hardy dès enfance Destoiirna d^Hélicon les Muses en la France, Suivant le son dn lutli et les traicts d'Apollon; Mais peu Talut sa Muse encontre Téguillon De la mort, qui, cruelle, en ce tombeau Tenserre : Son ftme soit à Dieu , son corps soit à la terre.

La France s*émut de la mort de Ronsard comme d'une calamité publique. On fit célébrer solennellement ses funérailles dans la chapelle du collège de Boncourt, le lundi 24 février 1S86; les plus illustres seigneurs de la cour, Charles de Valois^ le duc de Joyeuse , le cardinal son frère, l'élite du parlement et la fleur des meilleurs esprits de France honorèrent cette pompe funèbre. Du Perron, depuis évèque d*Ëvréux^ prononça une oraison qui témoigne à la fois de l'admiration des contemporains et du goût littéraire de répoque. C'est une oeuvre presque païenne,

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toute pleine d'imitations pédantesques de Gicéron et de Tacite. Ronsard y est surnommé le grand Pan et le père des Muses. Quelques mouvements oratoires que Bossuet n*a pas dédaignés, et de précieux détails sur la vie et les travaux de Ronsard, assurent néanmoins à cet éloge une place parmi les monuments littéraires du seizième siècle. Du reste, les renseignements abondent sur la personne du poète y ses sentiments , les habitudes de sa vie, ses opinions religieuses et le petit nombre d'événements qui méritent de nous intéresser. Nous savons par Claude Binet , son premier biographe, qu'il était « d*une stature fort belle^ « auguste et martiale , avait les membres forts et propor- « tionnés, le visage noble , libéral et vraiment français , « la barbe blondoyante , cheveux châtains , nez aquiiin , « les yeux pleins de douce gravité et le front fort serein ; » mais surtout sa conversation était facile et attrayante. » Rude à ses ennemis, il ne mettait pourtant pas d'opiniâtreté dans sa haine , et sa réconciliation prompte et sincère avec Melin de Saint-Gelais, qui l'avait si vivement offensé, témoigne de la bonté de son cœur. Sans doute la générosité royale ne lui laissa jamais lieu d*accuser les rigueurs de la fortune ; toutefois nous pouvons dire que, malgré les sollicitations, qu'il regarde peut-être comme un sujet heureux et une matière commode à la poésie , il ne montra jamais d'âpreté pour le gain. Jusqu'en 1 584, il n'avait retiré aucun proût de ses ouvrages. Cette année-là seulement, << il en- « tend que Buon,son libraire,lui donne soixante bons écus • pour avoir du bois, et aller se chauffer i'hy ver avec son a ami Gallandius. » Son testament distribue une notable partie de ses biens « aux pauvres de Dieu. » Gentilhomme accompli , nul ne réalisa mieux que. lui

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le précepte que fioileau donne plus tard aux poètes :

ColtiTez vos amis, soyez homme de foi;

(Test peu d'être agréable et charmant dans un livre, '

n faat savoir encore et converser et vivre.

Nous avons parlé de ses opinions religieuses ; il a peut-être poussé la piété jusqu'à l'exaltation y et partagé le fanatisme dont il était bien difficile de se défendre sous les règnes de Charles IX et de Henri III. « Il aiiait envie, si la « santé et la Parque l'eussent permis, » d'écrire un poème chrétien sur la naissance du monde » et il en avait commencé un, de la Loi divine^ dédié à Henri de Navarre.

Ronsard eut une âme véritablement poétique ; il eut le sentiment et ramour de la nature, qui manqua trop souvent aux poètes du dix-septième siècle, si nous exceptons la Fontaine. Jeune encore, il se plait à courir les prairies, à se perdre dans l'ombre des l)ois, à suivre les Muses sous les verts bocages ou près des fontaines limpides :

Flumina amem, silvasque inglorius., ... O qui me gelidis in vallibus Haemi Sistaty et ingenti ramorum protegat umbra !

(ViRG., Georg,^ II.)

Cest le sentiment qui perce en mille endroits de ses ouvrages:

Je n'avois pas douze ans, qa*au profond des vaHées, Dans les hautes forests des hommes reculées. Dans les antres secrets de frayeur tout couvers , Sans avoir soin de rien, je composoisdes vers. Echo me respondoit et les simples Dryades, Faunes, Satyres, Pans, Napées, Oréades,

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Âigipans qui iM>rtoient des cornes sur le front» Et qui ballant sautoieut comme les chèvres font. Et le gentil troupeau des fantastiques Fées, Autour de moy dansoient à cottes dégrafées.

(Poèmes, II, à Lescot)

Les lieux où se plaisait Ronsard nous donnent le secret de son talent : « Sa demeure ordinaire estoit àSaint-Gosme, « lieu fort plaisant et comme l'œillet de la Touraine, Jardin « de France, ou à Bourgueil, à cause du déduit de la « chasse, auquel il s*exerçoit volontiers... Comme aussi << à Croix-Val , recherchant ores la solitude de la forest « de Gastine , ores les rives du Loir, et la belle fonteine « Bellerie ou celle d'Hélène.... Quand il estoit à Paris et «< qu'il vouloit s'esjouir avec ses amis ou composer à « requoy, il se délectoit ou à Meudon, tant à cause des « bo:s que du plaisant regard de la rivière de Seine, ou 'à « Gentilly, Hercueil (Arcueil), Saint-Clou etVanves, pour « Tagréable fraîcheur du ruisseau de Bièvre, et des fon- « teines que les Muses aiment naturellement. » (Binet.) Il aimait aussi la demeure de Boncourt, quHl nommait le Parnasse de Paris, et où il se retirait avec son cher Gallandius. A telles marques nous reconnaissons le véritable poète ; c'est dans de telles retraites que naissent les beaux vers, mieux que sous les lambris du Louvre ou entre les murs d'une académie.

La vivacité de Tesprit de Ronsard n'éclatait pas seulement dans la poésie : tous les beaux-arts, la peinture, la sculpture , la musique, lui étaient familiers, sinon par la pratique, au moins par Tintelligence qu'il avait de leurs mystères, et, s'il n'eût pas été le premier des poètes du seizième siècle, certains morceaux que nous avons con-

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serves lui auraient assuré un rang fort honoratlc parnâ les prosateurs.

En présence de tant de titres à la gloire, on ne peut soupçonner la surprise ou l'usurpation. Les œuvres de Ronsard étaient lues et admirées dans les parties de l'Europe les plus éloignées. Jusqu'en Moravie, jusqu'en Pologne. Sans parler des rois , reines , princes et princesses qui rhonoraient de leur amitié et cultivaient son commerce, conversant parfois avec loi dans la langue des Muses , il triompha du vice de Fenvie, trop commun dans la république des lettres. Les poètes les plus distingués le saluaient comme leur maitre, et gravitaient en satellites autour de ce soleil de la poésie. Nous parlons sans figure , puisqu'il avait, à l'imitation des Alexandrins, créé une nouvelle Pléiade, dont le nom, comme celui .de la première, a pris sa place dans l'histoire de la littérature. Elle se composait de du Bellay, Belleau, Jodelle, Baïf, Dorât et Pontus de Thîard, évêque de Chalon. Aux hymnes de louanges que ces poètes chantaient en l'honneur de Ronsard , se mêlaient les voix de THospital, de Jacques de Thou, deGamier, de Jamyn, dePasserat, de P. de Brach ', dePasquier, de Bertaut, de Rapin, de Robert Estienne, de Turnèbe, de Plthou. . . « Enfin, depuis son âge de vingt ans jusques à sa mort, il « n'y a presque point eu d'orateur, ni de poète, d'histo- « rien, ni de théologien même , qui dans leurs divers écrits « n'aient toujours avantageusement parlé de ce grand « homme , et il a joui de son vivant de la plus haute et de • la plus éclatante gloire que jamais homme de lettres ait

« Voir ringénieuse Notice sur P. de Brach , par M. Reinhold Dezeimeris. Dans la monographie de l'élève, le jeune et savant au* leur a parfaitement apprécié le talent du maître.

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possédée. » Sans doute il ne peut prétendre à recouvrerau- Jourd'hui tous ses honneurs perdus, mais la lecture de ses œuvres, facilitée par un choix tel que celui qui est offert au public, peut du moins le défendre contre l'ingratitude. On verra que même les fautes de Ronsard ont été des services rendus à notre langue, qu'elle fut par lui dotée des trésors de la poésie antique, quelquefois transpoi*tésJpu1l' vivants dans ses œuvres, mais presque toujours fondus avec tant d'art et de génie qu'elle en est plutôt nourrie qu'ornée , et qu'on ne peut avec raison accuser le poète ,

« D*avoir en français parlé grec et latin. »

On sera, nous l'espérons, convaincu que la réaction contre Ronsard fut, comme l'a dit Boileau, un retour grotesque ^ et que, même avec l'odè à Duperrier, les quatre strophes traduites du psaume gxlv et l'ode à Louis XIII, Malherbe aurait dû respecter des milliers de vers que notre âge moins injuste défendra contre l'oubli.

A. Noël.

N, B Les éditeurs, dans le but de faciliter la lecture et la con-

naissaucedes poésies de Ronsard, ont adopté l'orthographe ordinaire, sauf les cas exceptionnels : lorsque les mots ne sont pas de la langues actuelle , lorsque le sens diiïère, et lorsque la rime Texige.

AU ROYn

SlKE,

D'autant loin que l'on se peut souvenir parles monumens de l'antiquité, je trouve que, comme les grands roys sourdent rarement, aussi font les poètes excellens : de sorte qu'il semble que la fatalité , sous la providence de Dieu, amené au sieMe les uns et les autres : et qu'à bon droict ils ont esté avec pareil honneur appelez les enfans de Jupiter, ou pour mieux dire, du Dieu vivant : car les grands roys, ornez ^e vertus héroïques, et les poètes rares et divins, sont entre les hommes, pour monstrer deux grands effets de la divinité , tant pour l'auctorité de commander aux personnes , que pour la grâce de gaigner les esprits, tous les deux avec admiration et révérence : et n'y a rien qui face tant remarquer le siècle et l'âge au cours du temps, comme ces deux sortes de grands personnages. C'est pourquoy. Sire, ayant acquis parle droict d'hospitalité, la familière accointance de feu monsieur de Ronsard , excellent poëte, qui commença ses estudes sous le grand roy François, vostre ayeul, père des arts et sciences : et qui florit du règne du roy Henry ^ vostre père , les délices et l'amour du peuple : puis après du règne du roy Charles, vostre

. D Henri III.

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