‹ Choix de poésies de P. de RonsardChapitre 31 sur 85 · N. DE NEUFVILLE, SEIGNEUR DE VILLEROY · texte numérisé non relu

N. DE NEUFVILLE, SEIGNEUR DE VILLEROY

Mcrétaire de Sa Mitlesté.

Jà du prochain hiver je prévois la tempête, Jà cinquante et six ans ont neigé sur ma tête; Il est temps de laisser les vers et les amours, Et de prendre congé du plus beau de mes jours. Pai vécu, Yilleroy, si bien que nulle envie En partant je ne porte aux plaisirs de la vie : Je les ai tous goûtés et me les suis permis Autant que la raison me les rendait amis , Sur l'échafaud' mondain jouant mon personnage, B*un habit convenable au temps et à mon âge. J'ai vu lever le jour, j'ai vu coucher le soir; Pai vu grêler, tonner, éclairer et pleuvoir; Pai vu peuples et rois , et depuis vingt années Pai vu presque la France au bout de ses journées : Pai vu guerres , débats, tantôt trêves et paix , Tantôt accords promis, redéfaits et refaits. Puis défaits et refaits. J'ai vu que sous la Lune Tout n'était que hasard , et pendait * de Fortune 3. Pour néant * la Prudence est guide des humains :

* L'éehnfaud : le théâtre. ' Fortune rhMardjMM da latin For-

' Pendait : dépendait. tuna,

* pour niant : Tidnement.

150 LES AUOUBS DlVEfiSES.

L'invincible Destin lui enchaîne les mains

La tenant prisonnière , et tout ce qu'on propose

Sagement, la Fortune autrement en dispose.

Je m'en vais soûl du monde, ainsi qu'un convié ■ S'en va soûl du banquet de quelque marié , Ou du festin d'un roi, sans renfrogner sa face Si un autre après lui se saisit de sa place.

J'ai couru mon flambeau sans me donner émoi ', Le baillant à quelqu'un s'il recourt après moi; Il ne faut s'en fâcher ; c'est la loi de nature , Où s'engage en naissant chacune créature

Or comme un endetté , de qui proche est le terme

De payer à son maître ou l'usure ou la ferme ,

Et n'ayant ni argent ni biens pour secourir

Sa misère au besoin , désire de mourir :

Ainsi ton obligé , ne pouvant satisfaire

Aux biens que je te dois, le jour ne me peut plaire ;

Presque à regret je vis et à regret je voi

Les rayons du soleil s'étendre dessus moi.

Pour ce je porte en l'âme une amère tristesse.

De quoi mon pied s'avance aux faubourgs de vieillesse.

Et vois ( quelque moyen que je puisse essayer

Qu'il faut que je déloge avant que te payer.

S'il ne te plaît d'ouvrir le ressort de mon coffre,

Et prendre ce papier que pour acquit je t'offre ,

Et ma plume qui peut, écrivant vérité ,

Témoigner ta louange à la postérité.

Reçois donc mon présent, s'il te plaît, et le garde En ta belle maison de Conflans, qui regarde Paris , séjour des rois , dont le front spacieux

> Gur non ntpleniu vlta convWa re- a Souvenir da t«« de Lncrèee :

[cedis? St, quasi curaorM« vitaï Umpada tradunt. (Lwca. ) (Luc*., Il, 7»).

LES AMOUBS DIVERSES l^j

INe voit rien de pareil 60us la voilte des deux, Attendant qu'Apollon m'échauffe le courage De chanter tes jardins , ton clos et ton bocage , Ton bel air , ta rivière et les champs d'alentour, Qui sont toute l'année échauffés d'un beau jour. Ta fbrét d'orangers , dont la perruque verte De cheveux étemels en tout temps est couverte, Et toujours son fruit d'or de ses feuilles défend , Comme une mère fait de ses bras son enfant.

Prends ce livre pour gage, et lui fais, je te prie^ Ouvrir en ma faveur ta belle librairie % Où logent sans parler tant d'hôtes étrangers, Car il sent aussi bon que font tes orangers.

' Librairie .* .bibliothèque.

Amour, tu me fis voir pour trois grandes merveilles Trois sœurs allant au soir se promener sur l'eau, Qui croissent à l'envi, ainsi qu'au renouveau ■ Croissent en l'oranger trois oranges pareilles.

Toutes les trois avaient trois beautés non pareilles Mais la plus jeune avait le visage plus beau , Et semblait une fleur voisine d'un ruisseau , Qui mire dans ses eaux ses richesses vermeilles.

Ores je souhaitais la plus vieille en mes vœux ^ Et ores la moyenne, et ores toutes deux; Mais toujours la plus jeune était en ma pensée ;

Et priais le soleil de n'emmener le jour.

Car ma vue en trois ans n'eût pas été lassée

De voir ces trois soleils qui m'enflammaient d'amour.

. LBS AMOURS DIVERSES.

CHANSON

Plus étroit que la vigne à l'ormeau se marie

De bras souplement forts ^ Du lien de tes mains , maîtresse, Je te prie,

Enlace-moi le corps.

Et ftngnant de dormir , d'une mignarde face

Sur mon flront penche-toi :

Inspire s en me baisant, ton haleine et ta grâce

Et ton cœur dedans moi.

Puis , appuyant ton sein sur le mien qui se pâme ,

Pour mon mal apaiser, Serre plus fort mon col et me redonne l'âme

Par l'espnt d'un baiser.

Si tu me fais ce bien , par tes yeux je te jure.

Serment qui m'est si cher. Que de tes bras aimés jamais autre aventure

Ne pourra m'arracher;

Mais, sooffirant doucement le joug de ton empire.

Tant soit-il rigoureux.

Dans les diamps Élysés une même navire *

Nous pa^ra tous deux.

lit, morts de trop aimer, sous les branches myrtmes

Nous verrons tous les jours Les mcieiis héros auprès des bérolnes

Ne païkr que d^aoDKHiis.

> Itevitc IcfaliB

LES AMOUHS BIYBRSBS. |59

Tantôt nous danserons par les fleurs des rivages

Sous maints accords divers; Tantôt, lassés du bal, irons sous les ombrages

Des lauriers toujours verts,

Où le mollet Zéphyre en haletant secoue

De soupirs printaniers Ores les orangers , ores nugnard se joue

Entre les citronniers.

Là du plaisant avril la saison immortelle

Sans échange le suit ; La terre sans labeur de sa grasse mamelle

Toute chose y produit.

D'en bas la troupe sainte, autrefois amoureuse.

Nous honorant sur tous.

Viendra nous saluer, s*estimant bienheureuse

De s*accointer de nous >.

Puis, nous faisant asseoir dessus Therbe fleurie

De toutes au milieu, Nulle en se retirant ne sera point marrie

De nous quitter son lieu.

Non celle qu'un taureau sous une peau menteuse

Emporta par la mer * ; Non celle ' qu*Apollon vit, vierge dépiteuse 4,

En laurier se former ;

Ni celles qui s'en vont toutes tristes ensemble ,

Artémise et Didon; Ni eette belle Grecque à qui ta beauté semble

Comme tu fais de nom ^.

^ De i'aecointer de nous : d'être en no- ' Dapbné; tn eompagaic * DipUeute : irritée

' Europe. ' Hélène.

LBS AMOUHS DITERSES.

Que me servent mes vers et les sons de ma lyre ,

Quand nuit et jour je change et de mœurs et de peau

Pour aimer sottement un visage si beau ?

Que rhomme est malheureux qui pour Tamour soupire ! »

Je pleure, je me deals , je suis plein de martyre,

Je fais mille sonnets , je me romps le cerveau ,

Et ne suis point aimé : un amoureux nouveau

Gagne toujours ma place , et je ne l'ose dire.

Ma dame en toute ruse a Tesprit bien appris , Qui toujours cherche un autre après qu^elle m'a pris. Quand d'elle je brûlais, son feu devenait moindre ' :

Mais ores que je feins n'être plus enflammé. Elle brûle de moi. Pour être bien aimé Il faut aimer bien peu , beaucoup promettre et feindre.

' Moindre, pour rimer avec feindre, deyait se prononcer moindre.

Je faisais ces sonnets en l'antre Piéride , Quand on vit les Français sous les armes suer, Quand on vit tout le peuple en fureus se ruer. Quand Bellone sanglante allait devant pour guide ;

Quand, en lieu de la loi, le vice, l'homicide, L'impudence, le meurtre, et se savoir muer < En Glauque et en Protée , et l'état remuer,

' Muer : changer.

LES AMOUBS DIVBBSBS. 155

Étaient titres d'honneur, nouvelle Thébaïde {*) !

Pour tromper les soucis d'un temps si vicieux , J'écrivais en ces vers ma complainte inutile. Mars aus^ bien qu'Amour de larmes est joyeux.

L'autre guerre est cruelle, et la mienne est gentille ; La mienne finirait par un combat de deux, £t Tautre ne pourrait pair un camp de cent mille.

n Nouvelle guerre de Thèbes, où le frère combattait le frère.

LES

ODES DE P. DE RONSARD iX

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