‹ Choix de poésies de P. de RonsardChapitre 46 sur 85 · AU SIEUR ROBERTET · texte numérisé non relu

AU SIEUR ROBERTET

Du malheur de recevoir Un étranger, sans avoir De lui quelque connaia^ance , Tu as fait expérience, Ménélas , ayant reçu Paris dont tu fus déçu :

Et moi je la viens de faire Qui ore ai voulu retraire ' Sottement un étranger Dans ma chambre,et le loger.

11 était minuit, et TOurse De son char tournait la course Entre les mains du Bouvier, Quand le somme vint lier D'une chaîne sommeillère Mes yeux clos sous la paupière.

Jà je dormais en mon lit , Lorsque j'entr'onîs le bruit D'un qui frappait à ma porte ^ Et heurtait de telle sorte Que mon dormir s'en alla :

Je deman^i : Qu'est-ce là Qui fisdt à mon huis * sa plainte?

Je suis enfant, n'aye crainte.

Ce me dit-il, et adonc

* Jlalraire .* retirer, abriter. ^ HuU: porte.

(*) TradacttoD libre de la poésie d'AnacréoD £lc "Epcora, ooncoe sou le nom de Vjimour mouillé. On peut la comparer avec la tradacUon de la FoutaiDe.

Je lui desserre le gond .

De ma porte Térouillée.

J*ai la chemise mouillée Qui me trempe jusqu'aux os, Ce disait; dessus le dos Toute nuit j*ai eu la pluie :

Et pour ce je te supplie De me conduire à ton feu Pour m'aller sécher un peu.

Lors je pris sa main humide « Et plein de pitié le guide En ma chambre et le fis seoir Au feu qui restait du soir :

Puis, allumant des chandelles, Je vis qu'il portait des ailes, Dans la main un arc turquois , Et sous Taisselle un carquois.

Adonc en mon cœur je pense Qu'il avait quelque puissance.

Et qu'il fallait m'appréter Pour le faire banqueter.

Cependant il me regarde D'un œil , de l'autre il prend garde Si son arc était séché ; Puis, me voyant empêché A lui faire bonne chère , •

Me tire une flèche amère Droit en l'œil : le coup de là Plus bas au cœur dévala :

Et m'y fit telle ouverture.

Qu'herbe, drogue ni murmure '

' Murmure a «ans doute ici le sens de chant magique, incantatio»

Ï94 UVBE SECOND

N'y serviraient plus.de rien.

Voilà, Robertet, le bien, (Mon Robertet qui embrasses Les neuf Muses et les Grâces) Le bien qui m'est advenu Pour loger un inconnu.

xn.

Si j'aime depuis naguère Une belle chambrière, Hé! qui m'oserait blâmer De si bassement aimer !

Non, l'amour n'est point vilaine, Que maint brave capitaine, Maint philosophe et maint roi A trouvé digne de soi.

Hercule, dont l'honneur vole Au ciel, aima bien lole*.

Qui prisonnière domptait Celui qui son maître était.

Achille l'effroi de Troie , DeRriséis^ fut la proie, Dont si bien il s'échauffa Que serve* elle en triompha.

Ajax eut pour sa maîtresse Sa prisonnière Tecmesse 4, Bien qu'il secouât au bras

' Fine du roi d'OEchalie. Toy. So- 3 swvb : esclave. PHOCLE, £e5 Trachiniennes. * Voy. Sophocle, 4jax,

^ Iliade, i.

Un bouclier à sept rebras ',

Agamemnon se vît prendre De sa captive Cassandre *, Qui sentit plus d'aise au cœur D'être vaincu que vainqueur.

Le petit Amour veut être Toujours des plus grands le maître « Et jamais il n'a été Compagnon de majesté.

' ROmu .-replis : 'Eirragoiov à^frixTov <ràxo;.

Clypd dominas septempIicU AJix. (Soph.. AJas., 674.)

(OviD., Metwn., XUI). «HOMÈRE, Odyss.; ESCHYLE, j4gam.

Ni la fleur qui porte le nom D'un mois et d'un Dieu % ni la rose Qui dessus la cuisse d'Adon > D'une plaie se vit.éclose :

Ni l'astre des jardins, l'œillet, Ni l'une et l'autre giroflée.

Ni l'hyacinthe au teint d'œillet, Le glaïeul, ni la gantelée ;

Ni celle qu'Ajax enfanta ^ De son sang vermeil empourprée , Lorsque furieux il planta En son cœur la Troyenne épée ^ ;

Ni celle qui jaunit du teint De la fille trop envieuse^,

' La violette, qui fleurit au mois de • L'épée donnée par Hector. V. So-

Mara. PHOCLE, Jjàx.

* Adonia. * Clytie , changée en souci. Voy.

» L'hyaciathe. Ovide, Métamorph,

196 LITBB SBOCMID

En voyant le Soleil atteint D*une autre plus belle amoureuse ;

I^i celte ' qui dessus le bord D'une belle source azurée Naquit sur Therbe après la mort De la face trop rémirée * ;

lïi les fleurons que diffama' Vénus alors que sa main blanche Au milieu du lis renferma D'un grand âne le roide manche * ;

Ni la blanche fleur qui se fit Des larmes de la belle Hélène ^ ; Ni celle que Junon blanchit Du lait de sa mamelle pleine ,

Quand , faisant teter le Dieu Mars, Du bout de sa fraise égouttée , Le lait qui s'écoulait épars .Fit au ciel la voie lactée ,

Ne me plaisent tant que la fleur De la douce vigne sacrée , Qui de sa nectareuse odeur Le nez et le cœur me récrée.

Quand la mort me voudra tuer, ( A tout le moins si je suis digne Que les Dieux me daignent muer ^ ) Je le veux être en fleur de vigne :

Et m'ébahis qu'Anacréon,

* Le nareitM. < Voir Nieandre , jilexipkarmaea,

' Remiriê : regardée au miroir de ^ L'Hëlénie. Voy. PLINE, XXI, 33.

l'oode. ^ iifttfr .' changer ; du latin, mvtare. 3 Diffama : déshonora.

Qui tant a chéri la vendange , Comme un poète biberon , D'elle n'a chanté la louange.

£coute,Du Bellay (*), ou les Muses ont peur De Tenfant de Vénus , ou l'aiment de bon cœur, Et toujours pas à pas accompagnent sa trace : Car celui qui ne veut les amours dédaigner, Toutes à qui mieux mieux le viennent enseigner. Et sa bouche mielleuse emplissent de leur grâce.

Mais au brave qui met les amours à dédain, Toutes le dédaignant l'abandonnent soudain , Et plus ne lui font part de leur gentille veine : Ains' Cléijon> lui défend de ne se plus trouver En leur danse, et jamais ne venir abreuver Sa bouche non amante en leur belle fontaine.

Certes j'en suis témoin : car quand je veux louer Quelque honune ou quelque Dieu, soudain je sens nouer La langue à mon palais , et ma gorge se bouche : Mais quand je veux d'amour ou écrire ou parler. Ma langue se dénoue , et lors je sens couler Ma chanson d'elle-même aisément en la bouche.

I Mns : mais. 2 Cléijon : Clio,

{*) JcMichim Du Bellay, né en 1624, mort en I560, sarnommé TOvide français. Il écrivit en prose La défense et illtatration de la langue française, et fat avec Ronsard un de ceax qai contribaèrent le plus à la renaissance des lettres.

LE

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