AU ROI HENRI II
Comme on voit le navire attendre bien souvent Au premier front du port la conduite du vent , Afin de voyager, haussant la voile enflée , Du côté que le vent sa poupe aura soufflée : Ainsi, prince, je suis, sans bouger, attendant Que ta faveur royale aille un jour commandant A ma nef d'entreprendre un chemin honorable Du côté que ton vent lui sera favorable (*).
Car si tu es son guide , elle courra sans peur De trouver dessous Teau quelque rocher trompeur, Ou les bancs périlleux des sablonneuses rades , Ou l'aboyante Scylle», ou les deux Symplegades» : Mais sûrement voguant sans crainte d'abtmer^, Joyeuse emportera les Muses par la mer, Qui pour rhonueur de toi lui montreront la voie D'aller bien loin de France aux rivages de Troie. Et là, sous les monceaux de tant de murs vaincus Déterrer le renom du fils d'Hector, Francus (**)"*:
I Sq/lle, écueU da détroit de Sicile Thrace. en face de Charybde. ' jibtmêr : tomber dans Tablme
' Bochers à l'entrée da Bosphore de * Voir les 4 chants de la Franciade.
D AJlusioQ à Tentreprise da poôme de la Franciade. {**) ÂllosioDs aax épisodes que le poète médite pour la Franciade.
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Lequel en s^embarquant sous ta conduite, Sire, Au havre de Buthrote à la côte d'Épire , Deviendra hasardeux au milieu des dangers Des Grégeois ennemis et des flots étrangers , Gagnant la mer Ëuxine et Tembouchure large Où le cornu Danube en la mer se décharge : Là contremont ' son eau , côtoyant les Gelons, Les Goths , les Tomiens, les Gètes, les Polons , Aborder en Hongrie, et là bâtir la ville De Sicambre,au giron d*une plaine fertile.
Là, quittant le navire à Tabandon des flots , Je deviendrais maçon , et chargerais mon dos De mainte grosse pierre aux compas agencée,' Pour aider à bâtir sa ville commencée.
Mais quand déjà les murs seraient parachevés, Et qu'on verrait au ciel les palais élevés , Et quand plus les Troyens s'assureraient à l'heure Avoir là pour jamais arrêté leur demeure, Las ! il faudrait quitter leur bâtiment si cher. Et par destin ailleurs autres maisons chercher. Cérès vindicative, à grand tort couroucée Contre eux d'avoir sans feu sa chapelle laissée , Gâterait la campagne, et d'un cœur dépité La famine épandrait par toute la cité.
Lors Hector, repoussant sa charge sépulcrale (La nuit par le congé de la reine infernale) Prendrait en ressemblance et la bouche et les yeux Et la voix d'Amyntor grand augure des Dieux , Et admonesterait son enfant d'aller querre ^ Dessus les bords de Seine autre nouvelle terre , Et que là, pour l'honneur de son oncle Paris,
1 Contremont : en rebroouant da * Çuem : chercher ; dn latin , qnm' cAté de la source. rere»
DES ODBS. 201
Bâtirait pour jamais la ville de Paris, Ville que ses neveux et sa Troyenne race Tiendraient de main en main pour leur royale place.
11 me semble déjà que j'ois de toutes parts Déloger ton Francus , et ta voix des soldars , Et le hennissement des chevaux , et la tourbe Des vieux pères laissés sur le rivage courbe , £tle cri des enfants^ et les pleurs soucieux Des femmes envoyer un bruit jusques aux cieux.
Mais pour cela Francus ne cède à la fortune, Ains, pratique guerrier ', ses soldats importune De vêtir le hamois , et haut apparaissant Au milieu de son camp comme un grand pin croissant Sur les menus cj^rès, saccage la campagne , Et défie au combat les princes d'Allemagne.
Les champs de Franconie en armes il passa, Et son nom pour jamais à la terre laissa : Passa le Rhin gaulois , la Moselle et la Meuse, Et vint planter son camp dessus la live herbeuse De Marne au cours tortu ; et de là descendant Où Seine de sa corne un trac*se va fendant , Fonda dedans une île au milieu d'une plaine La ville de Paris, qui pour lors n'était pleine Que de buissons et d'herbe , et ses grands palais d*or Comme ils font aujourd'hui n'y reluisaient encor.
Tous les rois et seigneurs delà Gauloise terre A son premier abord lui mandèrent la guerre. Et qu'ils seraient honteux qu'un pirate banni Se remparât sans coups de leur pays garni D'hommes et de chevaux , qui plutôt que tempête
» Pratique guerrUr : guerrier expé- » True : espace, distanee; da latin, rimenté. *raetvs.
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Un orage ferré * verseraient sur sa tête.
Mais lui qui ressemblait son père counjgeux , Ne pouvant endurer leur propos outrageux , Premier les assaillit et leur donna la fuite , Ayant pris à Beau vais Bavo pour sa conduite.
Fresques un an entier contre eux il batailla. Et mille fois en proie à la mort se bailla , Tant il y eut de peine , ains que Francus en France Semât de tes aïeux la première naissance ' !
De ce vaillant Francus les faits je décrirais, £t après ses vertus les vertus je dirais Des rois issus de lui, qui jusqu'aux Pyrénées Et jusqu'aux bords du Rhin les Gaules ont bornées , Et braves, se sont faits par l'effort de leurs mains. De tributaires , francs des empereurs Romains.
Après, de père en fils, par une même trace, Je viendrais aux Valois , les tiges de ta race. Mais quand, rempli d'ardeur, je chanterais de toi ^, Un esprit plus qu'humain me ravirait de moi, Et rien, sinon Phébus et sa fureur divine , Ne pourrait respirer ma bouillante poitrine : Je m'irais abreuver es ruisseaux Pégasins , Et, m'endormaut à part dans leurs antres voisins. Je songerais comment les françaises Charités ^ Hautes égaleraient mes vers à tes mérites : Et peut-être qu'un jour je te dirais si bien. Que l'honneur d'un Achille aurait envie au tien. « En vain, certes, en vain les Princes se travaillent, « En vain pour triompher l'un à l'autre^bataillent ,
' Un orage ferré : un orage de traits. 3 Je te rbanterais.
s Tant» molis erat Rommani condcrc * Charités : Grûces, Mases.
[ gentiin. S l'^n à l'autre : Van contre l'autre. ( Viac, jEncid . I, v. li.j
« Si après cinquante ans, fraudés de leur renom,
« Le peuple ne sait point s'ils ont vécu ou non. »
Ce n'est rien, mon grand Roi, d'ayoir Bologne prise (*),
D'avoir jusques au Rhin F Allemagne conquise (**),
Si la Muse te fuit , et d'un vers solennel
]Se te fait d'âge en âge aux peuples éternel.
« Les palais , les cités , l'or, l'argent et le cuivre
« Ne font les puissants rois sans les Muses revivre :
« Sans les Muses deux fois les rois ne vivent pas,
« Ains dépouillés d'honneur se lamentent là bas
« Aux rives d'Achéron : seulement cette gloire
« Est de Dieu concédée aux filles que Mémoire
« Conçut de Jupiter, pour la donner à ceux
« Qui attirent par dons les poètes chez eux {***) . »
Tout le riche butin , toute la belle proie Que les deux frères Grecs avaient conquise à Troie , £st périe aujourd'hui, et ne connaîtrait-on Achille ni Patrocle, Ajax n'Agamenmon, IVi Rhèse, ni Glaucus, ni Hector, ni Troïle; £t tant d'honmies vaillants perdus devant la ville Seraient comme de corps, de gloire dévêtus. Si la Muse d'Homère eût celé leurs vertus : Ainsi que vignerons qui ont es mains l'ampoule A force de bêcher, seraient parmi la foule Des esprits inconnus , et leur vertu qui luit Serait ensevelie en l'éternelle nuit.
(*) Â la suite de la Paix conclue avec l^Angleterre en Tannée I550, Henri II fit son entrée dans Boulogne.
(**) Allusion à la campagne de ibbi, où le roi commandait en personne, s'empara des trois évéchés, et mena les chevaux français boire aux eaux du Rhin.
{***) Ces vers, traduits de Théocrite, peuvent être comparés avec la belle et fidèle traduction que M. Didot n faite de ce poète. (Paris» l9o3,)
204 LIYBE TROISIEME
Donques pour engarder < que la Parque cruelle Sans nom f ensevelisse en la nuit étemelle , Toujours ne faut avoir a gage des maçons Pour transformer par art une roche en malsons , Kt toujours n'acheter avecque la main pleine Ou la médaille morte ou la peinture vaine ; Mais il faut par bienfaits et par caresse d'yeux Tirer en ta maison les ministres des Dieux, Les poètes sacrés , qui par leur écriture Te rendront plus vivant que maisons ni peinture ;
Entre lesquels , mon roi , de si peu que je puis, Ton dévot serviteur dès enfance je suis, Comme le nourrisson de ta grandeur prospère, Qui seule m'a nourri , mes frères et mon père ; Pour toi , mon roi , pour toi , hardi j'entreprendrois De faire en armes tête à la fureur des rois , Et de ravir des poings à Jupiter la foudre ; Pour toi d'un roide cours j'aveuglerais de poudre Les yeux de mes suivants , s'il plaît à ta grandeur (Si digne au moins j'en suis ) de me faire tant d'heur Qu'un jour me commander, d'un seul clin, que je fasse Ma Franciade tienne, où la Troyenne race De Francus ton ancêtre , où les faits glorieux De tant de vaillants rois qui furent tes aïeux , Où même tes vertus y luiront évidentes Comme luisent au Ciel les étoiles ardentes.
De Henri sois Auguste * , et, magnifique roi , Me chargeant de tel faix, libéral, donne-moi Honneurs , biens et faveurs, et pour la récompense Je t'apprête un renom et à toute la France , Qui vif de siècle en siècle à jamais volera Tant qu'en France françois ton peuple parlera.
* Engarder : éviter.
a Un ADfuste aisément peut faire des Virsiks. (Boilbâv. )