‹ Choix de poésies de P. de RonsardChapitre 63 sur 85 · LIVRE CINQUIEME · texte numérisé non relu

LIVRE CINQUIEME

Amour son compagnon te doit ,

Venus et Silène qui boit 1

L'été dessous l'ombre des treilles*

Mon Choiseul , lève tes yeux.

Ces mêmes flambeaux des Cieux, Ce soleil , et cette Juue C'était la même commune Qui luisait à nos aïeux.

Mais rien ne se perd là haut , £t le genre humain défaut ' Comme une rose pourprine, Qui languit dessus l'épine Sitôt qu'elle sent le chaud.

Nous ne devons espérer De toujours vifs demeurer, Nous , le songe d'une vie :

Qui, bons Dieux ! aurait envie De vouloir toujours durer?

Non , ce n'est moi qui veux or' ^ Vivre autant que fit Nestor :

Quel plaisir, quelle liesse ^ Reçoit l'homme en sa vieillesse « Eût-il mille talents d*or?

L'homme vieil ne peut marcher, N'ouïr, ni voir, ni mâcher :

C'est une idole enfumée

« Défaut^ du Terbe dérkillir : périt. ^ jr^^^f^ . joje . d« jatin léttHU»

' Or* pour on» t nainteaaat.

DBS ODES. 2^5

Au coin d'une cheminée ^ Qui ne' fait rien que cracher.

Il est toujours en courroux; Baochus ne lui est plus doux , Ni de Vénus Faccointance ; En lieu de mener la danse Il tremblotte des genoux.

Si quelque force ont mes vœux?

Écoutez, Dieux : je ne veux Attendre qu'une mqpt lente Me conduise à Rhadamante ' Avecques des blancs cheveux.

Ah! qu'on me ferait grand tort De me traîner voir le bord Cejourd'hui du fleuve courbe * Qui là bas reçoit la tourbe Qui tend les bras vers le port !

Car je vis : et c'est grand bien De vivre , et de vivre bien, Faire envers Dieu son office, Faire à son prince service , £t se contenter du sien.

Celui qui vit en Ce point.

Heureux ne convoite point Du peuple être nommé sire , JD'adjoindre au sien un empire.

De trop d'avarice époint.

Celui n'a souci quel roi Tyraimise sous sa loi Ou la Perse ou la Syrie ,

' êftfK des enfers. ^ !«' SljfU

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Ou llnde ou la Taitarie :

Car celui vit sans émoi :

Ou bien s'il a quelque soin C'est de s'endormir au coin De quelque grotte sauvage , Ou le long d'un beau rivage y Tout seul se perdre bien loin :

£t soit à l'aube du jour, Ou quand la nuit fait son tour En sa charrette endoraiie, Se souvenant de s'amie , Toujours chanter de l'Amour^

Mon neveu, suis la vertu :

Le jeune homme revêtu De la science honorable .

Aux peuples en chacun lieu Apparaît un demi-dieu Pour son savoir vénérable :

Sois courtois, sois amoureux , Sois en guerre valeureux , Aux petits ne fais injures :

Mais si un grand te fait tort , Souhaite plutôt la mort Que d'un seul point tu l'endures.

Jamais en nulle saison IVe cagnarde ' en ta maison :

1 Cagnarder : rester accroupi.

Vois les terres étrangères :

Faisant service à ton roi , Et garde toujours la loi Que soûlaient » garder tes pères.

Ne sois menteur ni paillard , Ivrogne,- ni babOlard :

jFais que ta jeunesse caute ■ Soit vieille devant le temps; Si bien ces vers tu entends, Tu ne feras jamais faute.

■ Soutaieut : aTaient eoutame ; da * Caute i pnidenta; dn latio cautiu. Ittin solere.

Puisqu'en bref < je dois reposer Outre rinfemale rivière, £h ! que me sert de composer Autant de vers qu'a fait Homère?

Les vers ne me sauveront pas Qu'ombre poudreuse je ne sente Le faix de la tombe là bas , S'elle est ou légère ou pesante.

Je pose le cas que mes vers De mon labeur en contre change , Cent ans ou deux par l'Univers M'apportent un peu de louange.

Suis-je meilleur qu'Anacréon , Que Stésichore > ou Simonide^,

' Bn bref: en somme. sait Ters 626 aT. J.-C.

' Poète lyriqae né en SicUe, floris- ^ I)e l'île de Céoc, né en 668 av. Jw-C>

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Ou qu'ADiJmaque ' ou que Bion% Que Philette' ou que Bacchylide^?

Et bien qu'ils fussent hommes Grecs, Que leur servit leur beau langage, Puisque les ans venus après Ont mis en poudre leur ouvrage?

Donque moi qui suis né François , Suivant les Muses maternelles , £h! dois-je espérer que ma voix Rende mes œuvres immortelles?

Non, non il vaut mieux, Betteampré, Son âge en trafiques ^ dépendre ^, Ou devant un sénat pourpré 7 Pour de l'argent sa langue vendre,

Que de suivre Tocieux train De cette pauvre Calliope , Qui toujours fait mourir de faim Les meilleurs chantres de sa trope.

< Poète lyrique né à Colophon. 450 av. J.-C.

2 Poëte bncoliqoe né à Suiyrae, 290 ^ En trafiques : en trafics; en tÙÊnt av. J.-C- le commerce.

3 Natif de l'ile de Coa. ^ Dépendre .* dépenser.

* Poëte lyrique , de l'Ile de Céos , ' Pourpré : vèta de poarpre.

Quand je veux en amour prendre mes passe-temps, M'amie en se moquant, laid et vieillard me nomme : Quoi, dit-elle, rêveur, tu as plus de cent ans, £t tu veux contrefaire encore le jeune homme ?

Tu ne fus que hennir *, tu n'as plus de vigueur,

* Tu h'as plut du cheval que le hennissement. (*) Imitée d*Aiiacréoa.

DES OAES. 299

Ta couleur est d'un mort qu'on dévalle< en la fosse; Vrai est quand tu me vois tu prends un peu de cœur : Un cheval généreux ne devient jamais losse.

Situ le veux savoir, prends ce miroir, et vois Ta barbe en tous endroits de neige parsemée, Ton œil qui fôit la cire épaisse comme un doigt, £t ta face qui semble une idole enfumée.

Alors je lui réponds : Quant à moi je ne sais Si j'ai l'œil chassieux, si j'ai perdu courage, Si mes cheveux sont noirs ou si blancs je les ai : Il n'est plus temps d'apprendre à mirer mon visage.

Mais puisque mon corps doit sous la terre moisir Bientôt, et que Pluton victime le veut prendre, Plus il me iaut hâter de ravir le plaisir. D'autant plus que ma vie est proche de sa cendre.

' Dévaler : feire glisser en bas.

Sitôt que tu sens arriver La froide saison de l'hiver, "^ En octobre, douce arondelle, Tu t'envoles bien loin d'ici, Puis quand Thiver est adouci.

Tu retournes toute nouvelle.

Mais Amour, oiseau comme toi^ Ne s'enfuit jamais de chez moi :

Toujours mon hôte je le trouve ; Il se niche en mon cœur toujours.

Et pond mille petits Amours, Qu'au fond de ma poitrine il couve>

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L'an a des ailerons au flanc L'autre de duvet est tout blanc, Et l'autre dans le nid s'essore' :

L'un de la coque à demi sort, Et l'autre en becquette le bord, Et l'autre est dans la glaire * encore.

J'entends, soit de jour, soit de nuit. De ces petits Amours le bruit, Béans pour avoir la bêchée 3, Qui sont nourris par les plus grands.

Et grands devenus, tous les ans Font une nouvelle nichée.

Quel remède aurai-je, Brinon (*), Encontre tant d'Amours, sinon (Puis que d'eux je me désespère).

Pour soudain guérir ma langueur.

D'une dague m'ouvrant le cœur, Tuer les petits et la mère?

• S'essore : m sèche. * Béekée : becquée.

• ' Olaire : le blanc de l'œof.

(*) Vov. llv. IV, ode !«.

Ta seule vertu reprend Le vieil Ascréan ' , qui ment Quand il dit que la justice, La pitié, le saint amour Ont quitté ce bas séjour, Abhorrant notre malice.

I Hésiode, né à Ascra en 6éotle.

Car ici bas-j'aperçoi Toutes ces vertus en toi :

Pen ai fait la sûre épreuve :

11 n'y a foi n'amitié , Honneur, bonté ni pitié , Qui dedans toi ne se treuve.

Qd dira donc, Charbonnier, Que ce vieux siècle dernier Où Dieu l'âme t'a donnée, Soit de fer, puisqu'aujourd'hui Par toi l'on revoit en lui La saison d'or retournée?

La belle Vénus un jour M'amena son fils Amour ; Et l'amenant me vint dire :

«( Ecoute, mon cher Ronsard, Enseigne à mon enfant l'art De bien jouer de la lyre. »

Incontinent je le pris, Et soigneux je lui appris Comme Mercure eut la peine De premier la façonner, Et de premier en sonner Dessus le mont de Cyllène.

Comme Minerve inventa Le hautbois , qu'elle jeta Dedans l'eau toute marrie , Comme Pan le chalumeau, Qu'il pertuisa « du roseau Formé du corps de s'amie.

' Pertuisa : perça ; da mot periuis, ouverture.

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Ainsi, pauvre que fêtais,

Tout mon art je recordais '

A cet enfant pour rapprendre ;

Mais lui , comme un faux garçon *,

Se moquait de ma chanson,

Et ne la voulait entendre.

« Pauvre sot, ce me dit-il,

Tu te penses bien subtil!

Mais tu as la tête folle

D*oser f égaler à moi,

Qui jeune en sais plus que toi ,

Ni que ceux de ton école. »

Et alors il me sourit.

Et en me flattant m'apprit

Tous les oeuvres de sa mère,

Et conmie pour trop aimer.

Il avait fait transformer

En cent figures son père.

Il me dit tous ses attraits.

Tous ses jeux, et de quels traits

Il blesse les fantaisies ^

Et des hommes et des Dieux, Tous ses tourments gracieux.

Et toutes ses jalousies.

Et me les disant, alors J'oubliais tous les aocords De ma lyre dédaignée.

Pour retenir en leur lieu L'autre chanson que ce Dieu M'avait par cœur enseignée .

I Je reeordaii : Je me rappelaie. Connaissant qa« l'amour était un faux |srf«^

« Faux garçon : expreasioa consa- ( ^ *^"<^''« -''"•"• '^''^r^' **•'** 1

crée pour déelKoer l'Amour» ,, , f,i'"'T"y * ?' j.i«ns. I

^ Ut fantaMes : les ImasiDatioas»

les ftmes.

A ANDRÉ TREVET, ANGODMOISIN (*).

Hardi qui premier le sapin Vit es montagnes et le pin Inutiles sur leur racine, £t qui, les tranchant en maint tronc.

Les laissa sécher de leur long Dessus le bord de la marine ;

Puis, sec des rayons de Tété, Les scia d'un fer bien denté, Les transformant en une hune, En mât^ en tillac, en carreaux, Et les envoya sur les eaux Servir de (^rrette à Neptune.

Thétys, qui toujours avait eu D'avîrons'le dos non battu.

Sentit des plaies inconnues :

Et malgré lès vents furieux Argo d*un art laborieux Sillonna les vagues chenues * .

! Sous la conduite de Tiph^s L'entreprise, ô Jason ! tu fis D'acquérir la laine dorée % Avec quarante chevaliers En force et vertus les premiers.

De toute la Grèce honorée.

Les Tritons qui s'ébahissaient

' Chenues : blaaehes d'écame ; dn * La laine dorée : la Toison d'or, latin «aniM, blanc.

(•) André Thevet avait publié soasle titre de Coamograpliie du Levant la relaUon de son voyage en Orient. La famille Tlievet est encore aujoard'hui une des plus considérables de la ville d^Angodlème.

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De voir ta navire, poussaient Hors dé la mer leur têtes blondes, Et les Pho¥cydes ' d'un long tour, En carolant * tout à l'entour Conduisaient ta nef sur les ondes;

Orphé dessus la proue était, Qui des doigts son luth pincetait Et répondait à la navire, Laissant des aiguillons ardents Aux cœurs de ces preux, accordants L*aviroB au son de la lyre.

» les p*orcy<te«; les Néréides, fllles de * En earalant : en dansant Phorcys.

Cependant que ce beau mois dure.

Mignonne, allons sur la verdure, ISe laissons perdre en vain le temps : L'âge glissant qui ne s'arrête.

Mêlant le poil de notre tête, S'enfuit ainsi que le printemps.

Donc , cependant que notre vie Et le temps d'aimer nous convie.

Aimons, moissonnons nos désirs, - Passons l'amour de veine en veine :

Incontinent la mort prochaine Viendra dérober nos plaisirs.

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