‹ Choix de poésies de P. de RonsardChapitre 65 sur 85 · CASSANDRE · texte numérisé non relu

CASSANDRE

Plus qu'un ambassadeur des rois, La bien venue ici tu sois, Mais dis-moi, dis-moi, je te prie, Aime-t-il point une autre amie Depuis qu'il s'en alla d'ici.

Ou s'il m'a toujours en souci?

COLOMBELLE

Plutôt les monts seront vallées.

Les rivières les eaux salées, Que, perfide, il manque de foi, i Pour servir une autre que toi.

CASSAia>BE.

Est-il possible qu'on te croie?

COLOMBELLE

Crois-moi : pourcertam il m'envoie De Yendomois, et parmi l'air Jusque&ici m'a fait voler Avec ces vers qu'au bec j'apporte :

*Et m'a dit, si je fais en sorte Que j'amollisse ta fierté, Qu'il me donnera liberté.

Or pour cela je ne veux être Ni libre, ni changer de maître :

Car que me vaudrait le changer,

306 LIYBB CINQUIÈME

Aûn d'aller après manger, Comme auparavant aux bocages, Des glands et des graines sauvages?

Quand il m*émie de sa main Toujours à sa table du pain.

Et me fait boire dans son verre ?

Après avoir bu je desserre Toutes mes ailes, et lui fais Sur la tête un ombrage frais :

Puis je m'endors dessus sa lyre.

Or, lui qui jour et nuit soupire Pour ton amour, à tous les coups Entre-éveille mon somme doux De mille baisers qu'il me donne.

En me disant : Douce mignonne, Là ! je t'aime : car je te voi Vivre en servage comme moi.

Vrai est que tu pourrais bien vivre De ma cage franche et délivre ', Si tu voulais voler au bois :

Où moi fuitif * je ne pourrois Vivre franc de ma servitude.

Quand notre geôlière trop rude M'aurait remis en liberté.

Mais adieu, c'est trop caqueté, Tu m'as rendue plus jasarde ^ Qu^une corneille babiilarde :

Trop longuement ici j'attends :

Êaille-moi réponse, il est temps.

* Délivre : libre, délivrée. ^ Jasarde : bâtarde ; de faur»

' FtUttf: fugitif. * Baille-moi : donne-moi.

DBS ODES. 307

En vous donnaDt ce portrait mien, Dame, je ne vous donne rien :

Car tout le bien qui était nôtre.

Amour dès le jour le fit vôtre Que je reçus dedans le cœur Votre nom et votre rigueur ; Puis la chose est bien raisonnable.

Que la peinture ressemblable Au corps, qui languit en souci Pour votre amour, soit vôtre aussi.

Mais voyez comme elle me semble, Pensive, triste et pâle ensemble, Portraite de même couleur Qu'Amour a portrait son seigneur!

Que plût à Dieu que la nature M'eût fait au cœur une ouverture.

Afin que vous eussiez pouvoir De me connaître et de me voir !

Las ! ce n'est rien de voir, maîtresse, La face qui est tromperesse, £t le front bien souvent moqueur :

C'est le tout que de voir le cœur.

Vous verriez du mien la constance, La foi, l'amour, l'obéissance :

Et les voyant peut-être aussi Qu'auriez de lui quelque merci.

Et des angoisses qu'il endure :

Voire quand vous seriez plus dure Que les rochers Caucaséens^ Où les naufrages Ëgéens*, Qui sourds n'entendent les prières Des pauvres barques marinières,

' Lrs écttcils de la mer bgée, où ae brisent les nikTiree.

SOS LIYBE CINQUIÈMB

XVIII (*)

Le boiteux mari de Vénus, Le maître des Cyclopes nus, Rallumait un jour les flammèches De sa forge, afin d'échauffer Une grande masse de fer Pour eu faire à TAmpur des flèches,

Vénus les trempait dans du miel , Amour les trempait dans du fid, Quand Mars, retourné des alarmes, £n se moquant, les méprisait.

Et branlant la hache disait :

Voici bien de plus fortes armes.

Tu t'en ris donc, M dit Amour ; Vraiment tu sentiras un Jour Combien leur pointure < est amère.

Quand d'elles blessé dans le cœur, (Toi qui fais tant du belliqueur * ) Languiras au sein de ma mère.

» Pointure : bleware. Belliqueur : b«Uiqaeox, gaerriff.

{*) Imitée d'Anacréon.

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