LE ROI ROBERT
Le roi Robert rentrait à son château d'Étampes, Dont les vitraux, dorés par la lueur des lampes, S'encadraient dans la nuit des murs vastes et l)leus ; Autour de lui, hérauts, barons teneurs d'alleus, Varlets menant les chiens en laisse, clercs et prèlres, Silencieux, allaient à pas lents sous les hêtres. Le bon seigneur rimait les vers de quelque chant, Levait la tète, et, doux, regardait en marchant Les feuillages verdir au passage des torches.
Mais voilà qu'en avant du pont double et des porches
Les gardes du palais, debout, la pique au point.
Apparurent. Le Roi, distrait, ne les vit point :
Il vit les mendiants qui grouillaient en arrière,
Blêmes, avec des yeux et des mains de prière,
Un tas d'ombre vivante à l'écart des vivants ;
On eût dit des haillons secoués par des vents.
Une chose spectrale, indécise, flottante,
Formes sans corps, de Tair misérable, une attente.,.
Et comme ils s'inclinaient sous le regard du lloi, l.pur Roi leur dit : — « Venez et soiipez avec moi. »
Or la lieine aux yeux durs Tattendait dans la salle, Ktcria : — « C'est pitié de voir ce peuple sale Promener sa laideur sur les marbres d'ici ! Uoi de France, est-ce là le comice choisi ? Est-ce pour tels que j'ai bâti cette demeure, Ordonné les moissons, surveillé la bapteure, Trié les bœufs et la farine de blé fin?
— «Oui, certes, dit Robert, c'est pour eux, s'ils ont faim. »
Mais l'altière Constance avait l'âme outragée; Elle s'assit au bout de la table chargée. Muette, et remuant des mots dans son esprit.
Robert lui vint offrir une coupe, et sourit :
— « Ma Dame, montre-leur un visage de joie. Ils sont les bienvenus puisque Dieu les envoie ; Mets ton plaisir à les genlement auuKuier... Ma Dame, la richesse est le droit de donner
l-lt celui qui peut trop n'est qu'un dépositaire. Dieu nous a dit : « Soyez convives sur la terre, « Et que chacun de vous ait sa part de mon bien ; « Rien n'est à l'un plutôt qu'à l'autre, et qui n'a rien « Possède tout autant que celui qui possède ; <( Quand l'un de vous a trop de mon pain, qu'il eu cède, u Car c'est mon pain ; quand l'un devons en a trop peu, « 0"'il f^'i pi'enne, car c'est mon pain, le pain de Dieu... »
•200 I,"l'.SP(iin l»li MONDK
— ^' De par moi, tout voleur n'a de droit qu'à la corde !
— « De par Dieu, tous ont droit à la miséricorde. xVidons-nous : ce n'est pas un crime de manger, El s'il manque une pomme à l'arbre du verger,
><e dis pas qu'un méchant te l'a prise ; au contraire, Dis que notre Sauveur l'a donnée à ton frère, Sois contente et rends grâce.
— « A tout voleur, la liarl 1
— « Le voleur est celui qui prend plus que sa part, Rustre ou-baron, soldat ou chef, que sa part d'homme 1
— « Non ! Le l'ruit do l'épargne est au maître économe!
— « Je suis dans la maison de Dieu ; j'y mange et bois. Mais je serais semblable à tout larron des bois.
Si je gardais, ayant mon lot, celui des autres. Les chers trésors que vous jugez être les vôtres. Le maître universel ne les a mis chez vous Que pour avoir un serl' qui les transmette à tous, Et je n'ai rien, sinon la garde de mon âme ! »
Les comtes écoutaient avec un air de blâme. Et les pauvres riaient sous la table du roi.
Tour à tour, le tirant par sa chape d'orfroi,
Us l'appelaient pour lui demander leur provendo ;
l'espoir nu MONDE 201
Le roi tendait le pain, le sel et la viande
A tous, et souriait de leurs efforts gloutons...
Mais voilà qu'un des gueux osa prendre à tâtons. Dans l'ombre, les pans lourds de la robe fleurie; Il taillaidait, de son couteau, la broderie. Coupait les fils d'argent, arrachait les glands d'or. L'un après l'autre, et l'autre ensuite, et l'autre encor, Kt les fourrait, d'un poing hàtif, dans sa besace. Soudain, il vit les yeux du Roi devant sa face Ltprit peur. Il tremblait. Mais le bon roi Robert Lui retira des mains sa chape en velours vert. Et doucement, lui dit en l'écartant du geste :
— « Assez, assez... Un autre aura besoin du reste... »
202 l'espoir du monde