LA GLOIRE
Le temps, comme un torrent, roule sur les cités ;
Rien n'échappe à l'effort de ses flots irrités.
En vain quelques vieillards, sur le bord du rivage.
Derniers et seuls débiis qui restent d'un autre âge.
Raidissant contre lui leiu' effort impuissant,
S'attaclient, comme un lierre, au siècle renaissant ;
De leurs eox-ps un moment le flot du temps se joue,
Et, sans les détacher, les berce et les secoue ;
Puis bientôt, tout gonflés d'un orgueil criminel.
Les entraîne sans bruit dans l'abîme éternel.
0 chimère de l'homme ! ô songe de la vie !
0 vaine illusion, d'illusions suivie !
Qu'on parle de grandeur et d'immortalité...
Moi tels, pourquoi ces bruits de votre vanité ?
Qu'est-ce ? un roi qui s'éteint, un empire qui tombe ?
Un poids plus ou moins lourd qu'on jette dans la tombe..
A de tels accidents dont l'homme s'est troublé ?....
Non ; le ciel est le même, et, dans sa paix profonde,
N'a d'aucun phénomène épouvanté le monde.
Eh ! qu'impoite au. destin de la terre et des cieux
Que le sort ait détruit un peuple ambitieux,
Ou bien qu'un peu de chair d'un puissant qu on révère
Ait d'un nouvel engrais fertilisé la tene ?
Et vous croyez, mortels, que Dieu, par ses décrets. Règle, du haut des cieux, vos petits intérêts ; Et, choisissant en vous des vengeurs, des victimes. Prend part à vos vertus, aussi bien qu'à vos crimes. Vous montre tour à tour ses bontés, son courroux. Vous immole lui-même, ou s'immole pour vous ?... 0 vanité de l'homme, aveuglement stupide D'un atônu' j^erdu dans les déserts du vide.
Qui porte jusqu'aux cieux sa faible vaaité. Et veut d'un peu plus d'air gonfler sa nullité !
Hélas ! dans l'univeis, tout passe, tout retombe Du matin de la vie à la nuit de la tombe ! Noua voyons sans retour nos jours se consumer. Sans que le flambeau mort puisse se rallumer ; Tout meurt, et le pouvoir, et le talent lui-même, Ainsi que le vulgaire, a son heure suprême.
Une idée a pourtant caressé mon orgueil :
Je voudrais qu'un grand nom décorât mon cercueil ;
Tout ce qui naît s'éteint, il est vrai ; mais la gloire
Ne mexirt pas tout entière, et vit dans la mémoire ;
Elle brave le temps, aux siècles révolus
Fait entendre les noms de ceux qui ne sont plus ;
Et, quand un noble son dans les airs s'évapore, *
Elle est l'écho lointain qui le redit encore.
n me semble qu'il est un sort bien glorieux : C'est de ne point agir comme ont fait nos aïeux ; De ne point imiter, dans la commune ornière, Des serviles humains la marche moutonnière ; Un cœur indépendant, d'un feu pur embrasé. Rejette le lien qui lui fut imposé.
Va, de l'humanité lavant l'ignominie, Arracher dans le ciel ces dons qu'il lui dénie, S'élance, étincelant, de son obscurité. Et s'enfante lui-même à l'immortalité.
Dans mon esprit charmé ; revenez donc encore.
Douces illusions que le vulgaire ignore ;
Ah ! laissez quelque temps résonner à mon cœur
Ces sublimes pensers de gloire et de grandeur.
Laissez-moi croire enfin, si le rest* succombe,
Que je puis arracher quelque chose à la tombe.
Que, même après ma mort, mon nom, toujours vivant.
Dans la postérité retentira souvent ;
Puisque ce corps terrestre est fait pour la poussière,
Et qu'il faut le quitter au bout de la carrière.
74 GÉRARD DE NFRVAL
Qu'vin rayon de la gloire, à tons les yeux surpris, Comme un flambeau des temps, luise sur ses débris.
Il me semble, en effet, que je sens dans mon âme La dévorante ardeur d'une céleste flamme, Quelque chose de beau, de grand, d'audacieux. Qui dédaigne la terre et qui remonte aux cieux. Quelquefois, dans le vol de ma pensée altière, Je veux abandonner la terrestre poussière ; Je veux un horizon plus pur, moins limité, Oià l'âme, sans efforts, respire en liberté ; Mais, dans le cercle étroit de l'humaine pensée. L'âme sous la matière est toujours affaissée. Et, sitôt qu'il veut prendre un essor moins borné. L'esprit en vain s'élance, il se sent enchaîné.
Puisqu'à l'humanité notre âme est asservie Et qu'il nous faut payer un tribut à la vie. Choisissons donc au moins la plus aimable erreur. Celle qui nous promet un instant de douceur. Oh ! viens me consoler, amour, belle chimère ! Emporte mes cliagrins sur ton aile légère ; Et, si l'illusion peut donner le bonheur. Remplis-en, combles-en le vide de mon cœur !
Je ne te connais pas, amour... du moins, mon' âme
N'a jamais éprouvé ton ardeur et ta flamme.
Il est vrai que mon cœur, doucement agité.
En voyant une belle, a souvent palpité ;
Mais je n'ai point senti, d'un être vers un être,
L'irrésistible élan que tous doivent connaître ;
De repos, de bonheur, mon esprit peu jaloux.
Jusqu'ici, se livrant à des rêves moins doux.
Poursuivit une idée encor plus illusoire.
Et mon cœur n'a battu que pour le mot de gloire.
Suprême déité ! reine de l'univers.
Gloire, c'est ton nom seul qui m'inspira des vers. Qui ralluma mon cœur d'une plus vive flamme, Et dans un air plus pur fit respirer mon âme ;
l'OÉSIES CHOISIES 76
J'aitiiai, je désirai tes célestes attraits,
Tes lauriers immortels, et jusqu'à tes cyprès.
On parle des chagrins qu'à tes amants tu donnes.
Et des poisons mêlés aux fleurs de tes coiironnes ;
Mais qui peut trop payer tes transports, tes honneurs ?
Un seul de tes regards peut sécher bien des pleurs.
Qu'importe que l'orgueil des nullités humaines Voue à de froids dédains nos travaux et nos peines Qu'importe leurs clameurs, si la postérité Nous imprime le sceau de l'immortalité, Si son arrêt plus sûr nous illustre et nous venge ; Tandis que le zoïle, au milieu de sa fange. Traînant dans l'infamie im nom déshonoré. Jette en vain les poisons dont il est dévoré ?
Si la vie est si courte et nous paraît un songe, La gloire est éternelle et n'est pas un mensonge ; Car sans doute il est beau d'arracher à l'oubli Un nom qui, sans honneur, serait enseveli. De pouvoir dire au temps : « Je brave ton empire ; Respecte dans ton coiirs mes lauriers et ma lyre ; Je suis de tes fureurs l'impassible témoin ; Toute ma gloire est là : tu n'iras pas plus loin '. »
PhNSEE DE BYRON
Par mon amom et ma constance.
J'avais cru fléchir ta rigueur.
Et le souffle de l'espérance Avait pénétré dans mon coeur ; Mais le temps, qu'en vain je prolonge, M'a découvert la vérité...
L'espérance a fui comme un songe, Et mon amour seul m'est lesté.
Il est resté comme un abîme Entre ma vie et le bonheur.
Comme un mal dont je suis victime.
Comme un poids jeté sur mon cœur.
Pour fuir le piège où je succombe, Mes efforts seraient supeiflus ; ' Car l'homme a le pied dans la tombe,
Quand l'espoir ne le soutient plus.
J'a.mais à réveiller la lyre.
Et souvent, plein de doux transports.
J'osais, ému par le délire.
En tirer de tendres accords.
Que de fois, en versant des larmen.
J'ai chanté tes divins attraits !
Mes accents étaient pleins de charmes.
Car c'est toi qui les inspirais.
Ce temps n'est plus, et le délire Ne vient plus animer ma voix ; Je ne trouve point à ma l>Te Les sons qu'elle avait autrefois.
Dans le chagrin qui me dévore.
Je vois mes beaux yeux s'envoler ; Si mon œil étincelle encoie, C'est qu'une larme va couler.
Brisons la coupe de la vie ;
Sa coupe n'est que du poison ;
Elle plaisait à ma folie.
Mais elle enhnrait ma raison.
Tiop longtemps épris d'un vain songe.
Gloire ! amour ! vous eûtes mon cœur :
0 Gloire ! tu n'es qu'un mensonge ;
Amour ! tu n'es point le bonheur !
PRIERE DE SOGRATE
0 toi dont le pouvoir remplit l'iinmensité. Suprême ordonnateur de ces célestes sphères Dont j'ai voulu jadis, en ma témérité, Calculer les rapports et sonder les mystères ;
Ksprit consolateur, reçois du liaut du ciel
L'unique et pur hommage Diiii des admirateurs de ton sublime ouvrage. Qui brûle de rentrer en ton sein paternel !
I Un peuple entier, guidé par un infâme prêtre, I Accuse d'être athée et reb -lie à la foi Ix' philosophe ardent qui seul connaît ta lo-. Et bientôt cesserait de l'être S'il doutait un moment de toi.
i;h ! comment, voyant l'ordre où marche toute chose, Pourrais-je en admirant ces prodiges divers. Cet éternel flambeau, ces mondes et ces mers. En admettre l'effet, en rejeter la cause ?
Oui, grand Dieu, je te dois le bien que j'ai goûte.
Et le bien que j'espère ; .A m'appeler ton fiJs, j'ai trop de volupté
Pour renier mon père.
Mais qu'es-tu cependant, être mj^stérieux ? Qui jamais osera pénétrer ton essence. Déchirer le rideau qui te cache à nos yeux. Et montrer au grand joiu- ta gloire et ta ]Hu'ssance î
Sans cesse dans le vague on erre en te chci chant, Combien l'homme crédule a rabaissé ton être ! Trop ba.s pour te juger, il écoute le prêtre, Qui te fait, comme lui, vil, aveugle et méchant.
Les imposteurs sacrés qui vivent de ton cuJte, Te prodiguent sans cesse et l'outrage et l'insulte ; Es font de ton empire im éternel enfer, Te peignent gouvernant de tes mains souveraines Un stupide rainas de macliines humaines, Avec une verge de fer.
A te voir de plus près en vain il veut j^réteudre ; Le sage déraisonne en croyant le comprendre. Et, d'api es lui seul te créant.
En vain sur une base il t'élève, il te hausse ; Mais son être parfait n'est qu'un homme étonnant, Et son Jupiter im colosse.
Brûlant de te connaître, ô divin Créateur !
J'analysai souvent les cultes de la terre,
Et je ne vis partout que mensonge et chimère ;
Alois, abandonnant et le monde et l'erreur,
Et chei chant, pour te voir, une source plus pure,
J'ai demandé ton nom à toute la nature,
Et j'ai trouvé ton culte en consultant mon cœur.
Ah ! ta bonté, sans doute, approuva mon hommage,
Puisqu'en toi j'ai goûté le plaisir le plus pur ;
Qu'en toi, pour expirer, je puise mon courage.
Dans l'espoir d'un bonheiu- futur ! Réveillé de la vie, en toi je vais renaître, A tous mes ennemis je pardonne leurs torts, Et, puisque je me crois digne de te connaître, Je descends dan.s ton sein, sans trouble et sans remords.
MONSIKl'R DEUTSCOURT
ou