‹ Choix de poésiesChapitre 60 sur 81 · SCENE II · texte numérisé non relu

SCENE II

M. Deutscourt, Son Frère Cadet

Le Cadet *

Mon frère, embrassez-moi ! Pour mon cœur quelle fête De vous revoir ici, quand si longtemps...

M. Deutscourt

Arrête !

Chapeau bas, mon cadet, devant ton frère aîné ! Tu vois de quels honneurs je marche environné.

"■ '■ '■ ■ ■ Le Cadet

Il est vrai. Quel éclat ! quelle magnificence ! Jusqu'où d'un cuisinier peut aller la puissance ! Mon frère, est-ce bien vous que je vis, autrefois. Maigre subordonné d'un cuisinier bourgeois, Récvurer les chaudrons et laver les assiettes '... Les temps sont bien changés !

M. Deutscourt

Ignorant que vous êtes Dans l'état où jadis le sort m'avait jeté. Un cuistre comme vous serait toujours resté : Moi, j'en ai su bientôt laver l'ignommie ; Il n'est point d'état vil iwur l'homme de génie. Afin de s'élever, il faut ramper, dit-on : On devient cuisinier, mais on naît marmiton ! Longtemps je végétai dans cette classe obscure Où, comme en un creuset, me jeta la nature ; Mais un feu, plus ardent que celui des fourneaux,

MONSIEUR DEUTSCOURT 83

Vint épurer en moi des sentiments nouveaux. Nous étions dans un temps où de nobles cuisines Effrayèrent les yeux de leurs vastes ruines. Voyant de possesseurs tant de tables changer. Le peuple, qui jeûnait, crut avoir à manger ; Mais les nouvelles dents n'étaient pas moins actives ; Ces grandes tables-là sont pour peu de convives ; Ce sont de gros gaillards, ayant bon appétit : L'un tient la poêle à frire, et puis le peuple cuit. Alors, on nous disait que les hommes sont frères. Que les distinctions ne sont qu'imaginaires, j Et que, si le destin l'environne d'éclat, L'homme le doit à soi, mais non à son état. Et je me dis : « H faut que je sois quelque chose. Et, de peur qu'à ma gloire un obstacle s'oppose. Je transporte en un lieu plus propre à mon emploi Les dieux de mon foyer, mon art siiblime et moi. Je pars de la Gascogne, et... Mais ma vie entière Serait à te conter une trop longiie affaire : Qu'il me suffise donc de te dire qu'enfin. Quelquefois malheureux, mais bravant le destin, Et, sans être jamais du parti qu'on opprime. Je changeai de ragoûts ainsi que de régime. Mais, après la journée où certain grand brouillon. Pour l'avoir trop chauffé, but un mauvais bouillon, Un noble personnage où j'étais fort à l'aise. Se sentant près de cuire, et les pieds sur la braise. Sans rien dire à ses gens, s'enfuit à l'étranger. Me laissant lourd de graisse, et d'argent fort léger... Alors, je m'accostai d'un homme à maigre trogne. Tout récemment encore arrivé de Gascogne, Audacieux, fluet, médiocre et rampant, Toujours grand ennemi du premier occupant. Très vide de vertu, mais gonflé d'espérance. Qui sur la route avait laissé sa consciencei Comme un poids incommode à qui fait son chemin. Le poids n'était pas lourd, il est vrai ; mais, enfin, A ravoir son paquet comme il pouvait prétendre. Bientôt, grâce à mes soins, il en eut à revendre.

Je ne te dirai pas nos immenses succès, Si de notre destin nous sommes satisfaits, Si nous savons flatter les appétits des hommes ; Lève les yeux, cadet, et vois ce que nous sommes ! Jusqu'au faîte, élevé par mes nobles travaux, Monseigneur a dompté ses plus fameux rivaux. L'un deux, plus rodomont, voulait faire le crâne, Mais nous avons prouvé que ce n'était qu'un âne ; Et, comme il refusait d'aller à sa façon, Monseigneur l'a chassé comme un petit garçon. Puis, étouffant enfin d'audacieux murmures. Nous avons en tous lieux semé nos créatures. Comme nos spectateurs ne battaient pas des mains. Nous avons au parterre envoyé des Romain. En vain quelques railleurs attaquaient notre empire. Nous les avons, sous main, muselés sans rien dire. Rien ne peut maintenant borner notre crédit ; Sur le ventre fondé, nourri par T appétit, L'appétit, roi du monde, et, d'autant plus terrible Qu'il cache au fond des cœurs sa puissance invisible !

Le Cadet Je conviens qu'un tel sort peut avoir des appas ; Mais un abîme s'ouvre et bâille sous vos pas, La France trop longtemps a tremblé sous un homme ; Son pouvoir abattu...

M. Deutscourt

Mais il faudra voir comme !

Le Cadet Eh bien, nous le verrons. Il n'est pas très-aimé ; Le peuple contre lui dès longtemps animé. Portant au pied du trône une plainte importune...

M. Deutscourt

Et comptes-tu pour rien César et sa fortune T

Me comptes-tu pour rien moi-même ? Et nos amis

A ses moindres désirs ne sont-ils pas soumis ?

monsieur dectscovrt 86

Le Cadet

Ne vous y fiez pas, si le sort vous traverse. Amis du pot-au-feu, tous fuiront s'il renverse. Tremblez qu'un grand échec n'abaisse votre ton ; Car... plus d'un grand ministre est mort à Montfaucon.

M. Deutscoubt

Il faut faire une fin ; et pour nous quelle gloire Quand la postérité lira dans notre histoire ; « Ces deux héros sont morts ; la France les pleura ; L'un fut grand diplomate, et l'autre... »

Le Cadet

Et caetera .'

L'histoire sur son compte en aurait trop à dire : Pensons-le seulement ; gardons-nous de l'écrire.

M. Deutscoubt

Qu'eatendez-vous par là ? Pas tant de libertés. Cadet, on n'aime point toutes les vérités. Vous avouerez pourtant que sa digne Excellence Sait fort bien travailler un royaume en finance. On se plaint qu'en ses mains, sans s'en apercevoir. Le monarque trompé laisse trop de pouvoir ; Mais on sait .'que, jadis, sur un autre rivage. De l'art d'administrer il fit l'apprentissage ; Ainsi...

Le Cadet

Je sais fort bien que ton maître, autrefois, Fit la traite des noirs, on leur donna des lois. Belle preuve !

M. Deutscourt

Oh ! très belle ! Il est homme de tête. Pourtant, en ce moment, ce sont les blancs qu'il traite ;

Et l'on peut demander à tous nos invités

Si'je ne suis qu'un cuistre et s'ils sont bien traités.

Le Cadet

Mais le peuple l'est mal ; et bientôt sa misère Demandera du pain aux gens du ministère ; Ou, dans son désespoir, pour recouvrer son bien, Il fera voir les dents...

M. Deutscoubt

Nous ne redoutons rien.

Par nos soins rétabli, Montrouge nous protège ; Montrouge protégé par le sacré collège ; Montrouge triomphant, et qui, malgré vos cris, Envahit pied à pied le pavé de Paris ; Ce grand ordre, qu'à peine on a senti renaître, Dans nos murs étonnés s'élève et rentre en maître ; Et bientôt ses enfants, armés de nouveaux fers, Vont dévorer Paris, la France et l'univers ! Ignobile vulgus ! Tremblez !

Le Cadet

Tremblez vous-même I On a longtemps souffert votre insolence extrême ; Mais on vous montrera de la bonne façon Qu'une majorité n'a pas toujours raison ; Et le peuple à vos yeux fera bientôt connaître Que celui qui les paye a droit d'être leur maître.

Car les Français, bravant vos pouvoirs arbitraires, Se plaindront... Le monarque entendra leurs prières.

M. Deutscourt

Ceci ne peut se faire au temps où nous voOà ; Si vous voulez crier, les gendarmes sont là ! Des mouchards décorés, ou portant des soutanes. Empoignent dans leur vol les paroles profanes.

MONSIEVR DEUTSCOURT 8?

Nous irons droit au but que nous nous proposons ; D'ailleurs, nous nous donnons les meilleures raisons ; Dans notre coffre-fort si nous serrons vos pièces, C'est pour vous enseigner le mépris des richesses ; Car le bon temps revient, les bons Pères aussi ; Gare à vos esprits forts ! ils sentent le roussi. A tout cela, d'ailleurs, l'esprit public se prête. La canaille, il est vrai, comme dit la Gazette, Fait quelquefois du bruit et veut montrer les dents ; Mais nous avons pour nous tous les honnêtes gens. Une dame a marché pieds nus ; une seconde A voulu l'imiter... Hein ! voilà du grand monde ! Xous avons vu passer un illustre baron De la nef d'une église en celle de Caron ; Et, dans chaque soirc«, il est de bienséance D'entendre, avant le bal, sermon et conférence. Ecrivez maintenant, messieurs les beaux esprits ; Il est certain endroit, dans un coin de Paris, Où, par arrêt de cour, quand ils ont beau ramage, Xous savons faire entrer les oiseaux dans la cage.

Le Cadet Ne vous en vantez point : la cour n'est pas pour vous ; L'équité la conduit, et non votre courroux ; Déjà, plus d'une fois, sa justice prudente A détruit les projets que l'artifice enfante ; Le Tartufe puissant compta sur son appui. Mais les efforts du vice ont tourné contre lui ; Et nous avons vu tous que, bravant vos caprices, La cour rend des arrêts, mais non pas des services.

M. DEUTSooimT

Je n'ai licn à répondre à cette raison-là ; Mais nous...

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