SCENE PRE\nERE M. Roger, M. RaynoUard
M. Roger Enfin, vous le voulez... c'est une affaire faite.
M. Raynouard
Oui, je vais i Passy vivre dans la retraite ; Xous allons, comme on dit, de Charybde en Scylli, Et je suib las enfin de voir toiit ce train-là. Depuis que vous mettez le nez dans nos affaires. Nous sommes entraînés d'ornières en ornières ; Tout va bientôt verser : ma foi ! sauve qui peut ! Je pars ; soit à présent secrétaire qui veut ! « Cette maison pourtant me semblait un bon gîte, « J'aurais voulu ne pas en décamper si vite », Surtout lorsque je pense aux fauteuils bienfaisants Où l'on donnait si bien en dépit des plaisants; Mais je veux à la fin montrer ce que je pense. Et du mal à venir laver ma conscience :
(1) Cette satire n'avait jamais été réimprimée, il nous a paru intéressant de la reproduire ici.
102 GÉRARD DK NKRVAL
Ainsi, remettant tout à la grâce de Dieu, Je tire pour ma part, mon épinsile du jeu.
Mais, monsieur Raynouard, songez...
M. Raynouabd
Songez vous-même Que tout ne marche ainsi que par votre système.
M. Roger
Quoi ! je suis donc le bouc chargé de vos péchés, Qui va...
M. RAYNOUArD
Vous l'avez dit... et des mieux encornés.
M. Roger
Une telle action blesse les bienséances ; Que dira-t-on, bon Dieu ?
M. Raynouard
Bien des impertinences ; Mais c'est tant pis pour vous : vous l'avez mérité.
M. Roger
Que dira notre siècle, et... la postérité ?
M. Raynouard
Ah ! la postérité, personne fort honnête.
Aura, j'en suis garant, bien autre chose en tête ;
De pareils immortels y feront peu de bruit.
M. Roger L'histoire nous attend.
l'académik 103
M. Raynouard Et l'oubli vous ix)uisuit.
M. Roger
Jf uc vous conçois pas, vous, si poli naguères, N'allcz-vous ptus aussi médire des confrères ?
M. Raynouard
Mon Dieu ! non ; quelques-uns sont vraiment immortels ;
L'histoire dès longtemps les a connus poiu* tels ;
Mais Cessac se pavane au fauteuil de Corneille,
A celui de Fléchier... (et l'on cria merveille) ;
Celui de Montesquieu, de Ronald s'est chargé ;
Quant au vôtre, sandis ! il n'a pas dérogé :
De ce pauvre fauteuil le malheur est extrême ;
Et vos prédécesseurs, obscurs comme vous-même,
îi'auront pomt à rougir de vous voir après eux.
[M. Roger
Courage ! allons, poussez ; ce début est heureux ; à Cela promet beaucoup...
M. Raynouard
Et tiendra davantage ; Le cousin de la Vierge...
M. Roger
Oh ! point de badinai'e Chut !
M. Raynouard Mais je n'ai rien dit.
M. Roger La Dame blanche entend !
M. Raynouard
Ah ! c'est vrai. Je me tais sur Baour Vondoyant, Et sur feu Lémontey, qu'on disait un peu chiche.
Et sur rin partibuê, peigne comme un caniche ;
Je lègue aux temps passés, où l'on les oublia,
Bonald l' idéologue, et l'Honnête Laya ;
Je ne parlerai pas du jeune Lacretelle,
De Cuvier, disséquant les dindons chez Villèle,
Du fécond Montesquieu, d'Auger le noticier.
Et de Villar sans s, et du pédant Dacier ;
Mais, au moins, dites- moi quelles sottes bévues
Vous font choisir si mal vos nouvelles recrues ?
Pour Soumet, passe encor ; mais le baron chrétien.
Mais mons le grand prélat, qu'ont-ils fait ? rien de bien.
Vous avez préféré, bravant l'ignominie.
L'homme grand au grand homme, et le rang au génie ;
Le public sait pourtant distinguer à son gré
Le modeste savant, de l'ignorant titré ;
Sous la peau du lion l'âne en vain fait merveille :
On s'y trompe un instant, mais gare au bout d'oreille !
L'imperceptible Droz est un homme de bien ;
C'est tout : vous l'avez fait académicien ;
On sait qu'à la fourchette il emporta la place.
Quant au giand savoi/ard, je vous en ferai grâce.
M. ROOER
Mais nous avons encore un auteur .sans défaut : La raison....
M. Rayxouard
Oui, je sais, et la rime, BrifEaut.
n dut bien s'étonner d'une telle aventure, Et pouvait s'écrier, comme dans l'Ecriture, En lisant son brevet à l'immortalité :
« Qu'ai-je donc fait, seigneur, pour l'avoir mérité ? » Et qu'en résulte-t-il maintenant ? que la France Voit votre abaissement avec indifférence ; Que vos jours d'apparat sont à peine honorés Du vulgaire concours de quelques désœuvrés. Ou d'amis coura<;eux, qu'à grands frais on invite. Mais qu'un de vos discours a bientôt mis en fuite. Un jour, ce fut bien mieux ; vous savez qu'on siiHa...
l'académie 105
M. Roger
Oui, je m'en souviens bien... mais la garde était là. Et notre ami bientôt, bravant les persiflages. Fit à la baïonnette enlever les suffrages.
M. Kaynouard
Par le même moyen contraindrez-vous les gens
A venir se placer sur vos sièges vacants.
Où personne à présent ne se sent le courage
De braver la critique et d'affronter l'outratre ?
Vous avez donc partout bassement colporté
Ce ridicule honneur... qu'on n'a point accepté ;
Et, depuis quatre mois, il est bien clair qu'en somme
Vous n'avez encor pu raccrocher un seul homme
Qui, par quinze cents francs se sentant alléché,
Voulût prendre sur soi les hasards du péché.
M. RoGua
Eh ! s'il en est ainsi, si le fait est notoire. Vous feriez en restant une œuvre méritoire : Un soldat, quand il voit le combat s'engager. Ne quitte pas les rangs au moment du danger.
M. Raynotjabd
Ah ! c'est bien différent : pour moi, je ne recule
Qu'en présence du blâme, ou bien du ridicvile ;
D'ailleurs, fuir librement, ou vivre sous vos lois.
Le cas est-il douteux, et m'offre-t-il un choix ?
Non : je vois d'un côté la liberté que j'aime.
Et de l'autre Montrouge, et la honte, et vous-même !
Serviteur.
(Il sort.)