COLLOQUE SENTIMENTAL
Dans le vieux parc solitaire et glacé, Deux formes ont tout à l'heure passé.
Leurs yeux sont morts et leurs lèvres sont molles. Et l'on entend à peine leurs paroles.
Dans le vieux parc solitaire et glacé, Deux spectres ont évoqué le passé.
— Te souvient-il de notre extase ancienne?
— Pourquoi voulez-vous donc qu'il m'en souvienne?
— Ton cœur bat-il toujours à mon seul nom? Toujours vois-tu mon âme en rcve? — Non.
94 FKTE^; riAT.AXTES.
— Ah! les beaux jours de bonheur indicible
Où nous joignions nos bouches! — C'est possible.
— Qu'il était bleu, le ciel, et grand l'espoir
— L'espoir a fui, vaincu, vers le ciel noir.
Tels ils marchaient dans les avoines folles, Et la nuit seule entendit leurs paroles.
Puisque l'aube grandit, puisque voici l'aurore, l^uisque, après m'avoir fui longtemps, l'espoir veut bien llevoler devers moi qui l'appelle et l'implore. Puisque tout ce bonheur veut bien être le mien,
C'en est fait à présent des funestes pensées, (Ven (*st fait des mauvais lêves, ahf c'en est fait Surtout de l'ironie et des lèvres pincées Et des mots où l'esprit sans l'àme triomphait.
Arrière aussi les poings ci'ispés et la colère A propos des méchants et des sots rencontrés; Arrière la rancune abominable! arrière L'oubli qu'on cherche en des breuvages exécrés!
98 LA P.(3XXK CHANSON.
Car je veux, maintenant qu'un Être de lumière A dans ma nuit profonde émis cette clarté D'une amour à la fois immortelle et première. De par la grâce, le sourire et la bonté,
Je veux, guidé par vous, beauxyeux aux flammes douces. Par toi conduit, ô main où tremblera ma main, Marcher droit, que ce soit par des sentiers de mousses Ou que rocs et cailloux encombrent le chemin;
Oui, je veux marcher droit et calme dans la \io Vers le but où le sort dirigera mes pas, Sans violence, sans remords et sans envie : (]e sera le devoir heureux aux gais combats.
hA comme, pour bercei' les lenteurs de la roiilo Je chanterai des airs ingénus, je me dis Qu'elle m'écoutera sans déplaisir sans doute; Et vraiment je ne veux pas d'autre Paradis.
T. A nOXNF. CTTAXSOX. 99
Tï
Avant que tu ne t'en ailles, Pâle étoile du malin, — Mille cailles (Plantent, chantent dans le thym. —
Tourne devers le poète,
Dont les yeux sont pleins d'amour;
— L'alouette Monte au ciel avec le jour. —
Tourne ton regard que noie L'aurore dans son azur;
— Quelle joie l*arn)i les champs de blé mûr!
100 I.A HUXNE CHAXSOX.
Puis fais luire ma pensée
Là-bas, — bien loin, oh, bien loin!
— La rosée Gaîment brille sur le foin. —
Dans le doux rêve où s'agite Ma mie endormie encor...
— Vite, vite Car voici le soleil d'or. —
LA BOXNK ( II.VXXJX,
l.a lune blanche Luit dans les bois; De chaque branche Part une voix Sous la ramée...
0 bicn-aimée.
L'clang reilôte, Profond miroir..
La silhouette Du saule noir Oii le vent pleure.
lièvons : c'est l'heure,
Un vaste et tendre Apaisement Semble descendre Du firmament Que l'astre irise...
C'est l'heure exquise.
Le paysage dans le cadre des portières Court furieusement, et des plaines entières Avec de l'eau, des blés, des arbres et du ciel Vont s'engouffra nt parmi le tourbillon cruel Où tombent les poteaux minces du télégraphe Dont les fils ont l'ail tire étrange d'un paraphe.
Une odeur de charbon qui brûle et d'eau qui bout Tout le bruit que feraient mille chaînes au bout Desquelles hurleraient mille géants qu'on fouette; Et tout à coup des cris prolongés de chouette.
— Que me fait tout cela, puisque j'ai dans les yeux La blanche vision qui fait mon cœur joyeux, Puisque la douce voix pour moi murmure encore, Puisque le Nom si beau, si noble et si sonore Se mêle, pur pivot de tout ce tournoiement, Au rhythme du wngon brutal, suavement?
1<)4 I.A l'.ONNK CHANSON,
Le foyer, la lueur étroite de la lampe; La rêverie avec le doigt contre la tenipe Kt les yeux se perdant parmi les yeux aimés; L'heure du thé fumant et des livres fermés; La douceur de sentir la (in tic la soirée; La fatigue charmante cl l'attente adorée De l'ombre nuptiale et de la douce nuit, Oh! tout eela, mon rèvc attendri le poursuit Sans relâche, à travers toutes remises vaines. Ln patient des mois, furieux des semaines!
LA BONNE LlIANSON. 105
N'est-ce pas? on dépit des sots et des méchanls Oui ne manqueront pas d'envier notre joie, Nous serons fiers parfois et toujours indulgents.
N'est-ce pas? nous irons, gais et lents, dans la voie Modeste que nous montre en souriant l'Espoir, Peu soucieux qu'on nous ignore ou qu'on nous voie.
Tsolés dans l'amour ainsi qu'en un ijois noir, Nos deux cœurs, exhalant leur tendresse paisible, Seront deux rossignols qui chantent dans le soir.
Ouant au Monde, qu'il soit envers nous irascible Ou doux, que nous feront ses gestes? Il peut bien, S'il veut, nous caresser ou nous prendre pour cible.
100 T,A BONNE rHAN>;ON.
Unis par le plus fort et le plus cher lien,
Et d'ailleurs, possédant l'armure adamantine.
Nous sourirons à tous^ et n'aurons peur de rien.
Sans nous préoccuper de ce que nous destine
Le Sort, nous marcherons pourtant du même pas,
Et la main dans la main, avec l'Ame enfantine
De ceux qui s'aiment sans mélange, n'est-ce pas?
LA BONNE Cil AN SUN. 107
Donc, ce sera par un clair jour d'été : Le grand soleil, complice de ma joie, Fera, parmi le salin et la soie, IMus belle encor votre chère beauté;
Le ciel tout bleu, comme une haute tente, Frissonnera somptueux à longs plis Sur nos deux fronts heureux qu'auront pâlis L'émotion du bonheur et l'attente;
Et quand le soir viendra, l'air sera doux Qui se jouera, caressant, dans vos voiles, Et les regards paisibles des étoiles Bienveillamment souriront aux époux.
ARIKTTES OUBLIÉES. 113
Le vent dans la plaine Suspend son haleine.
(Favart.)
C'est l'extase langoureuse, "' C'est la fatigue amoureuse, ^ C'est tous les frissons des bois Parmi l'étreinte des brises, C'est, vers les ramures^grises.
Le chœur des petites voix. .
0 le frêle et frais murmure!
Cela gazouille et susure, Cela ressemble au cri doux Que l'herbe agitée expire...
Tu dirais, sous Teau qui vire, Le roulis sourd des cailloux.
Cette âme qui se lamente En cette plainte dormante C'est la nôtre, n'est-ce pas?
La mienne, dis, et la tienne, Dont s'exhale l'humble antienne Par ce tiède soir, tout bas?
Je devine, à travers un murmure, Le contour subtil des voix anciennes Et dans les lueurs musiciennes, Amour pâle, une aurore future 1
Et mon âme et mon cœur en délires Ne sont plus qu'une espèce d'oeil double Où tremblote à travers un jour trouble L'ariette, hélas! de toutes lyres 1
0 mourir de cette mort seulette Que s'en vont, cher amour qui t'épeures. Balançant jeunes et vieilles heures!
0 mourir de cette escarpolette !
KOMANCES SANS PAROLES
11 pleut (louccnipnt sur la ville.
(AnTHDR RlMPADD.)
Il pleure dans mon cœur Comme il pleut sur la ville, Quelle est cette langueur Qui pénètre mon cœur?
0 bruit doux de la pluie Par terre et sur les toits !
Pour un cœur qui s'ennuie 0 le chant de la pluie!
Il pleure sans raison Dans ce cœur qui s'écœure.
Quoi! nulle trahison? Ce deuil est sans raison,
C'est bien la pire peine De ne savoir pourquoi, Sans amour et sans haine, Mon cœur a tant de peine.
11 faut, voyez-vous, nous pardonner les choses.
De celle façon nous serons bien heureuses.
Et si notre vie a des instants moroses,
Du moins nous serons, n'est-ce pas? deux pleureuses.
0 que nous menions, Ames sœurs que nous sommes,
A nos vœux confus la douceur puérile
De cheminer loin des femmes et des hommes,
Dans le frais oubli de ce qui nous exile. ^
Soyons deux enfants, soyons deux jeunes filles Éprises de rien et de tout étonnées, Oui s'en vont pAlir sous les chastes charmilles Sans même savoir qu'elles sont pardon nées.
ARIETTES OUBLIÉES. lll>
Son joyeux, importun, d'un clavecin sonore. (Pétrcs Bouel.)
Le piano que baise une main frêle
Luit dans le soir rose et gris vaguement,
Tandis qu'avec un très léger bruit d'aile
Un air bien vieux, bien faible et bien charmant
liùJe discret, épeuré quasiment,
Par le boudoir longtemps parfumé d'Elle.
Qu'est-ce que c'est que ce berceau soudain Qui lentement dorlote mon pauvre être?
Que voudrais-tu de moi, doux chant badin? Qu'as-tu voulu, fin refrain incertain Qui vas tantôt mourir vers la fenêtre Ouverte un peu sur le petit jardin?
120 ROMANCES SAKS PAROLES.
C'est le chien de Jean de Nivelle Qui mord sous l'œil même du guet Le chat de la mère Michel; François-les-bas-bleus s'en égaie.
La lune à l'écrivain public Dispense sa lumière obscure Où Médor avec Angélique Verdissent sur le pauvre mur.
Et voici venir La Ramée Sacrant en bon soldat du Roi.
Sous son habit blanc mal famé, Son cœur ne se tient pas de joie,
ARIETTIÎS OUBLIÉES. 121
Car la boulangère... — Elle? — Oui dam! Bernant Lustucru, son vieil homme, A tantôt couronné sa flamme...
Enfants, Dominus lobis-ciim!
Place! en sa longue robe bleue Toute en salin qui fait frou-frou, C'est une impure, palsembleu!
Dans sa chaise qu'il faut qu'on loue,
Fût-on philosophe ou grigou, Car tant d'or s'y relève en bosse, Que ce luxe insolent bafoue Tout le papier de monsieur Loss !
Arrière, robin crotté! place, Petit courtaud, petit abbé.
Petit poète jamais las De la rime non attrapée!
Voici que la nuit vraie arrive...
Cependant jamais fatigué D'être inattentif et naïf François-les-bas-bleus s'en égaie.
\2^ KOMANCEb SANS PAROLES.
MI
U triste, triste était mon âme A cause, à cause d'une femme.
Je ne me suis pas consolé
Bien que mon cœur s'en soit allé,
Bien que mon cœur, bien que mon àme Eussent fui loin de cette femme.
Je ne me suis pas consolé,
Bien que mon cœur s'en soit allé.
Et mon cœur, mon cœur trop sensible Dit à mon âme : Est-il possible,
Est il possible, — le fût-il, — Ce fier exil, ce triste exil?
Mon âme dit à mon cœur : Sais-je Moi-même^ que nous veut ce piège
D'être présents bien qu'exilés, Encore que loin en allés?
24 ROMANCES SANS PAROLK^.
VHI
Dans l'interminable l'ennui de la plaine, La neige incertaine Luit comme du sable.
Le ciel est de cuivre, Sans lueur aucune.
On croirait voir vivre Et mourir la lune.
Comme des nuées Floltont gris les chênes Des forêts prochaines Parmi les buées.
AHIETTKï^ OUBLIÉES. 125
Le ciel est de cuivre.
Sans lueur aucune.
On croirait voir vivre Et mourir la lune.
Corneille poussive Et vous, les loups maigres.
Par ces bises aigres Quoi donc vous arrive?
Dans l'interminable Ennui de la plaine, La neigo .incertaine Luit comme du sable.
Le rossignol qui du haul d'une brandie se regarde dedans, croil être toml)é dans la rivière. 11 esl au sommet d'un cliéne et toutefois il a peur de se noyer.
(Cyrano dk BeRr.EnAr..)
L'ombre des arbres dans la rivière embrumée
Meurt comme de la fumée, Tandis qu'en l'air, parmi les ramures réelles,
Se plaignent les tourterelles.
Combien, ô voyageur, ce paysage blême
Te mira blême toi-même, VA que tristes pleuraient dans les hautes feuillécs
Tes espérances noyées î
Mai-Juin 187i.
« Conquestes du Roy. »
(Vieilles estampes.)
PAYSACiES BELGES 120
WALCOUllT
Briques et tuiles, 0 les charmants Petits asiles Pour les amants!
Houblons et vignes, Feuilles et fleurs, Tentes insignes Des francs buveurs !
Guinguettes claires, Bières, clameurs, Servantes chères A tous fumeurs!
l.'^O ROMANCES SANS PAROLES.
Gares prochaines, Gais chemins grands...
Quelles aubaines.
Bons juifs errants!
Juil'et 1873.
GHARLEROI
Dans l'herbe noire Les Kobolds vont.
Le vent profond Pleure, on veut croire.
Quoi donc se sent?
L'avoine siffle.
Un buisson giffle L'œil au passant.
Plutôt des bouges Que des maisons.
Quels horizons De forges rouges !
:Vi le U M A \ CES S A N S P A H O L 1> .
On sent donc quoi?
Des gares tonnent, Les yeux s'étonnent, Où Charleroi !
Parfums sinistres 1 Qu'est-ce que c'est?
Quoi bruissait Comme des sistres?
Sites brutaux !
Oh! votre haleine, Sueur humaine, Cris des métaux!
Dans l'herbe noire Les Kobolds vont.
Le vent profond Pleure, on veut croire.
^^^RUXELLES
La fuite est verdàtre et rose Des collines et des rampes, Dans un demi-jour de lampes Oui vient brouiller toute chose.
L'or sur les humbles abîmes, Tout doucement s'ensanglante, Des petits arbres sans cimes, Où quelque oiseau faible chante.
Triste à peine tant s'effacent Ces apparences d'automne.
Toutes mes langueurs rêvassent, Que berce l'air monotone.
134 HOMANCKS SANS PAROLES.
L'allée est sans fin Sous le ciel, divin D'être paie ainsi!
Sais-tu qu'on serait Bien sous le secret De ces arbres-ci?
Des messieurs bien mis, Sans nul doute amis Des lloyers-Collards, Vont vers le château, .reslimerais beau D'être ces vieillards.
Le chc\teau, tout blanc Avec, à son flanc,
Le soleil couché.
Les champs alentour.
Oh ! que notre amour N'est-il là niché 1
Estaminet du Jeune Renard, août 1872.
13() ROMANCES SANS PAIîOL?:S.