‹ Choix de poésies;Chapitre 64 sur 78 · PENSEE DU SOIR · texte numérisé non relu

PENSEE DU SOIR

A Ernest Haynand.

(iuuché dans riierlte pAle et froide de l'exil,

Sous les ifs et les pins qu'argenté le grésil,

Ou bien errant, semblable aux formes que suscite

Le rôve, par l'borreur du paysage scytbe,

Tandis qu'autour, pasteurs de troupeaux fabuleux.

S'effarouchent les blancs Barbares aux yeux bleus,

Le poète de Tart d'Aimer, le tendre Ovide

l'jnbiasse l'borizon d'un long regard avide

Lt contempb? la mor immense tristement.

Le cheveu poussé rare et gris que Je tourment Des bises va m«>lant sur le front qui se plisse, L'habit troué livrant la chair au froid, complice, Sous l'aigreur du sourcil tordu l'œil terne et las, La barbe épaisse, incultt3 el presque blanche, hélas!

A^rouR. 299

Tous ces témoins qu'il faut crun deuil expiatoire Disent une sinistre et lamentable histoire D'amour excessif, d'âpre envie et de fureur Et quelque responsabilité d'Empereur.

Ovide morne pense à Rome et puis encore A Rome que sa gloire illusoire décore.

Or, Jésus! vous m'avez justement obscurci : Mais n'étant pas Ovide, au moins je suis ceci.

PAYSAGliS

Au pays de mon père (ii voit des bois sans nombre. Là des loups font parfois luire leurs yeux dans Tt^mbro l'^t la myrtille est noire au pied du chêne vert. Xoire de profondeur, sur Fétang découvert. Sous la bise soufflant balsamiquement dure, L'eau saute à petits (lots, minéralement pure. Les villages de })iorre ai'doisiôre aux toits bleus Ont leur pacage et leur labourage autour d'eux. Du bétail non pareil s'y fait des chairs friandes Sauvagcmenl un peu parmi les hautes viandes; l'^t riiabitanl, grâce à la Foi sauve, est heureux. Au pays de ma mère est un sol plantureux Où l'homme, doux d fort, vit, prince de la plaine, 1)'' patients travaux pour (piolles moissons pleine, Avec, rares, des bouijuels d'arbres et de l'eau. L'industrie a sali par places ce tableau

A:^rouR. 301

De paix patriarcale et de campagne dense

Et compromis jusqu'à des points cette abondance.

Mais l'ensemble est resté, somme toute, très bien.

Le peuple est froid et chaud, non sans un fond chrétien.

Belle, très au-dessus de toute la contrée,

Se dresse éperdument la tour démesurée

D'un gothique beffroi sur le ciel balancé

Attestant les devoirs et les droits du passé,

Et tout en haut de lui le grand lion de Flandre

Ilurleencrisd'ordansl'airmoderne: «Osez lesprendre!»

Le pays de mon rêve est un site charmant

Qui tient des deux aspects décrits précédemment :

Quelque âpreté se môle aux saveurs géorgiques.

L'amour et le loisir même sont énergiques,

Calmes, équilibrés sur l'ordie et le devoir.

La vierge en général s'aljstient du nonchaloir

Dangereux aux vertus, et l'amant qui la presse

A coutume avant tout d'éviter la paresse

Où le vice puisa ses armes en tout temps.

Si bien qu'en mon pays tous les cœurs sont contents,

Sont, ou plutôt étaient.

Au cœur ou dans la tète, La tempête est venue. Est-ce bien la tempête? En tous cas, il y eut de la grêle et du feu. Et la misère, et comme un abandon de Dieu. La moitalité fut sur les mères taries Des troupeaux rebutés par Flierbe des prairies

IlI les jeunes sont morts après avoir langui D'un sort qu'on croyait parti d'où, jeté par qui? Dans les champs ravagés la terre diluée Comme une pire mer flotte en une buée. Des arbres détrempés les oiseaux sont partis, Laissant leurs nids et des squelettes de petits. D'amours de fiancés, d'union des ménages Il n'est plus question dans mes tristes parages. Mais la croix des clochers doucement toujours luit, Dans les cages plus d'une cloche encore bruit, Et, béni signal d'espérance et de refuge, L'arc-en-ciel apparaît comme après le déluge.

... Car vraiment j'ai soufï'ert beaucoup! Débusqué, traqué comme un loup Qui n'en peut plus d'errer en cbasse Du bon repos, du sûr abri, Et qui fait des bonds de cal)ri Sous les coups de toute une race.

Jja Haine et l'Envie et l'Argent, Bons limiers au flair diligent, M'entourent, me serrent. Ça dure Depuis des jours, depuis des mois.

Depuis des ans! Dîner d'émois, Souper d'elVrois, pitance dure!

iMais, dans l'horreur du bois nal.il, Voici le Lévrier fatal, La Mort. — Ah: la hiHe et la brute!

Plus qu'à moitié mort, moi, la Mort Pose sur moi sa patte et mord Ce cœur, sans achever la lutte!

;)()4 AMoriî.

Et je reste sanglant, tirant Mes pas saignants vers le torrent Qui hurle à travers mon bois chaste.

Laissez-moi mourir au moins, vous, Mes frères pour de bon, les Loups! - Que ma sœur, la Femme, dévaste...

01a Femme! Prudent, sage, calme ennemi, N'exagérant jamais ta victoire à demi, Tuant tous les blessés, pillant tout le butin, Et répandant le fer et la ilamme au lointain, Ou bon ami, peu sûr mais tout de même bon, Et doux, trop doux souvent, tel un feu de cbarbon Qui berce le loisir, vous l'amuse et l'endort Et parfois induit le dormeur en telle mort Délicieuse par quoi Vàme meurt aussi 1 Femme à jamais quittée, ù oui! reçois ici, Xon sans l'expression d'un injuste regret. L'insulte d'un qu'un seul remord ramènerait. Mais comme tu n'as pas de remords plus qu'un if N'a d'ombre vive, c'est l'adieu délinitif. Arbre fatal sous quoi gît mal l'Humanité, Depuis Eden pour jusqu'à Ce Jour Irité.

306 AMOUH.

1 Jai la fureur d'aimer. Mon cœur si faible est fou.

{ N'importe quand, n'importe quel et n'importe où, Qu'un éclair de beauté, de vertu, de vaillance Luise, il s'y précipite, il y vole, il s'y lance, Et, le temps d'unj étreinte, il embrasse cent fois L'être ou l'objet qu'il a poursuivi de son choix ; Puis, quand l'illusion a replié son aile. Il revient triste et seul bien souvent, mais fidèle. Et laissant aux ingrats quelque chose de lui, Sang ou chair. Mais, sans plus mourir dans son ennui, ïl embarque aussitôt pour l'île des Chimères Lt n'en apporte rien que des larmes amères Ou'il savoure, et d'affreux désespoirs d'un instant, Puis rembarque.

Il est brusque et volontaire tant (Ju'en ses courses dans les infinis il arrive, Navigateur têtu, qu'il va droit à la rive, Sans plus s'inquiéter que s'il n'existait pas De recueil proche qui met son esquif à bas. Mais lui, fait de l'écueil un tremplin et dirige Sa nage vers le bord. L'y voilà. Le prodige >erait qu'il n'eût pas fait avidement le tour,

Du matin jusqu'au soir et du soir jusqu'au jour,

Et le tour et le tour encor du promontoire,

Et rien! Pas d'arbres ni d'herbes, pas d'eau pourboire,

La faim, la soif, et les yeux brûlés du soleil,

Et nul vestige humain, et pas un cœur pareil !

Non pas à lui, — jamais il n'aura son semblable, —

Mais un cœur d'homme, un cœur vivant, un cœur palpable.

Fût-il faux, fût-il lâche, un cœur! quoi, pas un cœur!

Il attendra, sans rien perdre de sa vigueur

Que la fièvre soutient et l'amour encourage,

Qu'un bateau montre un bout de mât dans ceparage.

Et fera des signaux qui seront aperçus.

Tel il raisonne. Et puis fiez-vous là-dessus! —

Un jour il restera non vu, l'étrange apôtre.

Mais que lui fait la mort, sinon celle d'un autre?

Ah, ses morls! Ah, ses morts, mais il est plus mort qu'eux !

Quelque fibre toujours de son esprit fougueux

Vit dans leur fosse et puise une tristesse douce;

11 les aime comme un oiseau son nid de mousse;

Leur mémoire est son cher oreiller, il y dort,

11 rêve d'eux, les voit, cause avec et s'endort

Plein d'eux que pour encor quelque effrayante affaire.

J'ai la fureur d'aimer. Qu'v faire? Ah, laisser faire!

La Belle au Bois dormait. Ceiulrillon sommeillait. -Madame Barbe-jjleue ■' elle attendait ses frères; Et le Petit Poucet, loin de l'ogre si laid, Se reposait sur l'herbe en chantant des prières.

L'Oiseau couleur-de-lemps planait dans Taii' léger Qui caresse la feuille au sommet des bocages Très nombreux, tout petits, et rêvant d'ombrager Semaille, fenaison, et les autres ouvi-ages.

Les llcursdes champs, les (leurs innomi^rables des champs. Plus belles qu'un jardin où rilomine a mis ses tailles. Ses coupes et son goût à lui, — les fleurs des gens! — l'^ioUaient comme un tissu très fin dans Tor des pailles,

VA, fleurant simple, ôtaient au vent sa crudité, Au vent fort mais alors atténué, de l'heure Où l'après-midi va mourir. l"^t la bonté l)n paysage au cœur disait : Meurs ou demeure!

AMOLK. 309

Les blés encore verts, les seigles déjà blonds Accueillaient l'hirondelle en leur flot pacifique. Un tas de voix d'oiseaux criait vers les sillons Si doucement qu'il ne faut pas d'autre musique...

Peau-d'Ane rentre. On bat la retrait*' — écoutez! — Dans les Etats voisins de Uiquet-à-la-llouppe, Et nous joignons l'auberge, enchantés, esquintés, Le boin coin où se coupe et se trempe la soupe t

ALLEGOUIE

Un très vieux temple antique s'écroulaiiL Sur le sommet indécis d'un mont jaune, Ainsi qu'un roi di'chu pleurant son trône, Se mire. pâle, au tain d'un fleuve lent.

(jrùce endormie et regard somnolent, Une naïade âgée, auprès d'un aulne, Avec un brin de saule agace un faune Oui lui sourit, bucolique et galant.

Sujet naïf et fade qui m'attristes, Dis, quel poète entre tous les artistes, Ouel ouvrier morose t'opéra,

Tapisserie usée et surannée, Banale comuîc un décor d'opéra.

Factice, hélas i comme ma destinée /

SAPIIO

Furieuse, les yeux caves et les seins roides, Sapho, que la langueur de son désir irrite, ('omme une louve court le long des grèves froides.

Elle songe à Phaon, oublieuse du lîite, . Et, voyant à ce point ses larmes dédaignées. Arrache ses cheveux immenses par poignées;

Puis elle évoque, en des remords sans accalmies, Ces temps où rayonnait, pure, la jeune gloire De ses amours chantés en vers que la mémoire De TAme va redire aux vierges endormies :

Kt voilà qu'elle abat ses paupières blèmies Et saute dans la mer où l'appelle la Moire, — Tandis qu'au ciel éclate, incendiant l'eau noire, Le pâle Séléné qui venge les Amies.

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