Epist., XXIV, ad Sever., n
Donc pour arracher la racine d'un mal si pernicieux, allons, messieurs, au principe. Ne parlons plus des flatteurs qui nous environnent au dehors; parlons d'un flatteur qui est au dedans, par lequel tous les autres sont autorisés. Toutes nos passions sont des flatteuses^; surtout notre amour-propre est un grand flatteur qui ne cesse de nous applaudir, et tant que nous écouterons ce flatteur caché, jamais nous ne manquerons d'écouter les autres : car les flatteurs du dehors, âmes vénales et prostituées, savent bien connaître la force de cette flatterie intérieure. C'est pourquoi ils s'accordent avec elle; ils agissent de concert et d'intelligence; ils s'insinuent si adroitement dans ce commerce de nos passions, dans cette complaisance de notre amour-propre, dans cette secrète intrigue de notre cœur, que nous ne pouvons nous tirer de leurs mains ni reconnaître leur tromperie. Que si nous voulons les déconcerter et rompre celte intelligence, voici l'unique remède : un amour généreux de la vérité, un désir de nous connaître nous-mêmes tels que nous sommes, à quelque prix que ce soit. Quelle honte et quelle faiblesse que nous voulions tout connaître, excepté nous-mêmes; que les autres sachent nos défauts, qu'ils soient la fable du monde, et que nous seuls nous ne les sachions pas! Nous ne lisons pas sans (a) pitié cette réponse ^'Achab, roi de Samarie, à qui Josaphat, roi de Judée, ayant demandé s'il n'y avait point dans sa ville et dans son royaume quelque prophète du Seigneur :« Il y en a un, répondit Achab^, mais je ne puis le souffrir, parce
Vai:. (r) >'ou3 lisons avec.
1. Ed. : «os plaisirs sont des flatteurs. Mots soulignés dans le manuscrit. Bossuet, en relisant son discours, les aura trouvés superflu?.
2. Ed. : Qu'on nomme Slichée. La suilo prouve que si Bossuet n'a pas effacé ces trois mois, c'est par mégarde.
SUR LA HAINE DE LA VERITE. Ub
qu'il ne me prédit que des malheurs ^ : » C'était un homme de bien, qui lui représentait (a) naïvement, de la part de Dieu, ses fautes et le mauvais état de sesaffaires(ô), que ce prince n'avait pas la force de vouloir apprendre; et il voulait que Michée, c'est ainsi que s'appelait ce prophète, lui contât, avec ses flatteurs, des triomphes imaginaires.
Loin de nous, loin de nous, messieurs, cette honteuse faiblesse. «Il vaut mieux, dit saint Augustin ^ savoir nos défauts que de pénétrer tous les secrets de la nature et tous ceux des États et des empires. » Cette connaissance est si nécessaire que sans elle notre santé est désespérée. Ouvrez donc les yeux, chrétiens, et envisagez vos défauts; aimez ceux qui vous les découvrent, et croyez avec saint Grégoire « que ceux-là sont véritables amis, par le secours desquels vous pouvez effacer les taches de votre conscience : » Hune solum mihi amicum œstùnOy per eu jus linguam, ante apparitionem districti judicii, meœ maeulas mentis tergo^. Il importe de bien connaître ses fautes, quand même vous ne voudriez pas encore vous en corriger : car quand vos maux vous plairaient encore, il ne faudrait pas pour cela les rendre incurables, et si le malade ne presse pas sa guérison, du moins ne doit-il pas assurer sa perte.
Du moins ap prenons des prédicateurs*. . . Car Jésus-Christ [n']est-il pas dans cette chaire, et ne rend-il pas encore témoignage au monde que ses œuvres sont mauvaises*?...
Var. (a) Disait. — [b] La véiité de ses fautes et de ses affaires.
1. m Beg., x\ii, 8. Déf. Vers. : Remansit vir umis, per quem possumus interrogare DomUium, sed ego odi eum, quia non propheiat mihi bonum, sed maîum, Micliseas, filins Jemla. Le texte est cité en marge; Bossuet ne l'aurait pas inséré tout entier dans le corps de son discours.