‹ Choix de sermons de la jeunesse de BossuetChapitre 444 sur 460 · Ms., t. XIII, f. 303, p. XX · texte numérisé non relu

Ms., t. XIII, f. 303, p. XX

leur paroisse*. Le sermon du Vendredi saint ferme donc la slation comme le sermon du 2 février l'avait ouverte. C'est une des raisons qui m'ont déterminé à les reproduire l'un et l'autre dans ce recueil.

Le sermon sur la Passion offre d'ailleurs cette particularité que nous n'en avons pas le manuscrit autographe , mais une copie revue par Bossuet et portant plusieurs corrections de sa main. Je suppose que cette copie, antérieure au Carême de Saint-Germain, a été faite sous les yeux de Bossuet, au moment où il prêchait dans l'église collégiale de Saint-Thomas du Louvre le Carême de 1665. Est-ce à dire qu'il ait alors songé lui-même, ou qu'on ait songé pour lui, à recueillir et à publier quelques-uns de ses sermons? Quoi qu'il en soit, j'ai saisi cette occasion de mettre, comme par surprise, le 'permis d'imprimer de Bossuet sur les dernières pages de ce volume.

Il est à remarquer que notre copie donne des variantes. On les trouvera, comme celles des discours précédents, au bas des pages. J'y ai joint, imprimées en italiques, les phrases de la rédaction primitive sur lesquelles ont porté les dernières corrections de l'orateur

Hic est sanguis meus novi testamenti.

C'est ici moD sang , le sang du nouveau testament.

Matth., XXVI, 28.

Le testament de Jésus-Clirista été scellé et cacheté durant tout le cours de sa vie; il est ouvert aujourd'hui pu

1. Le 9... elles communièrent à Saint-Germain-l'Auxerrois , leur paroisse... L'après-dînée , elles retournèrent en la même église... et entendirentavecunesatisfaclionsingulièrelaprédicationqueDomCosme, assistant du géne'ral de l'ordre des Feuillants, lit avec beaucoup de doctrine et d'éloquence. {Gazette de France, 1662, p. 375.)

bliquemen t sur le Calvaire, pendan t que Ton y étend Jésus à la croix : c'est là qu'on voit ce testament gravé en caractères sanglants sur sa chair indignement déchirée; autant de plaies, autant de lettres; autant de gouttes de sang qui coulent de cette victime innocente, autant de traits qui portent empreintes les dernières volontés de ce divin Testateur. Heureux ceux qui peuvent entendre (a) cette belle et admirable disposition que Jésus a faite en notre faveur, et qu'il a confirmée par sa mort cruelle t Nul ne peut connaître cette écriture, que l'esprit de Jésus ne l'éclairé, et que le sang de Jésus ne le purifie. Ce testament est ouvert à tous : et les Juifs et les Gentils voient le sang et les plaies (ô)';« mais ceux-là n'y voientque scandale, et ceux-ci « n'y voient que folie ^. » Il n'y a que nous, chrétiens, qui apprenons de Jésus-Christ même que le sang qui coule de ces blessures est le sang du nouveau Testament ; et nous sommes ici assemblés, non tant pour écouter que pour voir nous-mêmes dans la passion du Fils de Dieu la dernière volonté de ce cher Sauveur, qui nous a donné toutes choses, quand il s'est lui-même donné pour être le prix de nos âmes.

Il y a dans un testament trois choses considérables : on regarde en premier lieu si le testament est bon et valide ; on regarde en second heu de quoi dispose le testateur en faveur de ses héritiers ; et on regarde en troisième lieu ce qu'il leur ordonne. Appliquons ceci, chrétiens, à la dernière volonté de Jésus mourant : voyons la validité de ce testament mystique, par le sang et par la mort du testateur; voyons la magnificence de ce testament, par les biens que Jésus-Christ nous y laisse ; voyons l'équité

Var. (o) Lire. — (b) Volent Jésus crucifié.

1 . Ed. : Le iang et les ploies de Jésus crucifié, '2. 1 Cor., I. 23.

de ce testament, par les choses qu'il nous y ordonne. Disons encore une fois, afin que tout le monde l'entende, et proposons le sujet de tout ce discours. J'ai dessein de vous faire lire le testament de Jésus, écrit et enfermé dans sa passion ; pour cela, je vous montrerai combien ce testament est inébranlable, parce que Jésus-Christ l'a écrit de son propre sang ; combien ce testament nous est utile, parce que Jésus nous y laisse la rémission de nos crimes; combien ce testament est équitable, parce que Jésus nous y ordonne la société de ses souffrances : voilà les trois points de ce discours. Le premier nous expliquera le fond du mystère delà passion , et les deux autres en feront voir l'application et l'utilité : c'est ce que j'espère de vous faire entendre avec le secours de la grâce.

[PREMIER point]

Comme toutes nos prétentions sont uniquement appuyées sur la dernière disposition de Jésus mourant, il faut établir avant toutes choses la validité de cet acte, qui est notre titre fondamental : ou plutôt, comme ce que fait Jésus-Christ se soutient assez de soi-même, il ne faut pas tant l'établir qu'en méditer attentivement la fermeté immobile (a), afin d'appuyer {b) dessus notre foi. Considérons donc, chrétiens, quelle est la nature du testament de Jésus ; disons en peu de paroles ce qui sera de doctrine, et seulement pour servir d'appui ; et ensuite venons bientôt à l'application. Un testament, pour Otre valide, doit être fait selon les lois; chaque peuple, chaque nation a ses lois particulières: Jésus, soumis et obéis-

Var. (a) Immuable. — (b) D'affermir,

sant, avait reçu la sienne de son Père ; et comme, dans l'ordre des choses humaines, il y a des testaments qui doivent être écrits tout entiers de la propre main du testateur, celui de notre Sauveur a ceci de particulier, qu'il devait être écrit de son propre sang et ratifié par sa mort, et par sa mort violente. Dure condition qui est imposée à ce charitable Testateur; mais condition nécessaire, que saint Paul nous a expliquée dans la divine épître aux Hébreux. « Un testament, dit ce grand apôtre ^, n'a de force « que par le décès de celui qui teste : tant qu'il vit, le tes- « taraent n'a pas son effet; de sorte que c'est la mort qui « le rend fixe et invariable : » c'est la loi générale des testaments. « Il fallait donc, dit l'Apôtre, que Jésus <( mourût, afin que le nouveau Testament, qu'il a fait en « notre faveur, fût confirmé par sa mort. » Une mort commune ne suffisait pas ; il fallait qu'elle fût tragique et sanglante ; il fallait que tout son sang fût versé et toutes ses veines épuisées, afin qu'il nous pût dire aujourd'hui : « Ce sang, que vous voyez répandu pour la « rémission des péchés, c'est le sang du nouveau Testa- « ment, » qui est rendu immuable par ma mort cruelle et ignominieuse : Eic est... sanguis meus.

Que si vous me demandez pourquoi ce Fils bien-aimé avait reçu d'en haut cette loi si dure, de ne pouvoir disposer d'aucun de ses biens que sous une condition si onéreuse, je vous répondrai, en un mot, que nos péchés l'exigeaient ainsi. Oui, Jésus eût bien pu donner, mais nous n'étions pas capables de rien recevoir; notre crime nous rendait infâmes, et entièrement incapables de recevoir aucun bien : car les lois ne permettent pas de disposer de ses biens en faveur de criminels condamnés.

Hebr., ix, 16, 17.

Vatth., XXVI, 28.

tels que nous étions par une juste sentence. Il fallait donc auparavant expier nos crimes : c'est pourquoi le charitable Jésus, voulant nous donner ses biens qui nous enrichissent, il nous donne auparavant son sang qui nous lave, afin qu'étant purifiés, nous fussions capables de recevoir le don qu'il nous a fait de tous ses trésors. Allez donc, ô mon cher Sauveur, allez au jardin des Olives, allez en la maison de Caïphe, allez au prétoire de Pilate, allez enfin au Calvaire, et répandez partout avec abondance ce sang du nouveau Testament, par lequel nos crimes sont expiés et entièrement abolis.

C'est ici qu'il faut commencer à contempler Jésus-Christ dans sa passion douloureuse, et à voir couler ce sang précieux de la nouvelle alliance, par lequel nous avons été rachetés : et ce qui se présente d'abord à mes yeux, c'est que ce divin sang coule de lui-même dans le jardin des Olives; les habits de mon Sauveur sont percés, et la terre toute humectée de cette sanglante sueur qui ruisselle du corps de Jésus. 0 Dieu ! quel est ce spectacle qui étonne toute la nature humaine? ou plutôt quel est ce mystère qui nettoie et qui sanctifie la nature humaine? Je vous prie de le bien entendre.

N'est-ce pas que notre Sauveur savait que notre salut était dans son sang, et que, pressé d'une ardeur immense de sauver nos âmes, il ne peut plus retenir ce sang, qui contient en soi notre vie bien plus que la sienne ? Il le pousse donc au dehors par le seul effort de sa charité; de sorte qu'il semble que ce divin sang, avide de couler pour nous, sans attendre la violence étrangère, se déborde déjà de lui-même, poussé par le seul eff'ort de la charité. Allons, mes frères, recevoir ce sang : « Ah ! terre, ne le « ciche pas ; » Terra, ne operias sanguinem istum ^ : c'est

1 Joô.jxvi, 19.

pour nos âmes qu'il est répandu, et c'est à nous de le recueillir avec une foi pieuse.

Mais cette sueur inouïe me découvre encore un autre mystère. Dans ce désir infini que Jésus avait d'expier nos crimes, il s'était abandonné volontairement à une douleur infinie de tous nos excès : il les voyait tous en particulier, et s'en affligeait sans mesure, comme si lui-même les avait commis; car il en était chargé devant Dieu. Oui, mes frères, nos iniquités venaient fondre sur lui de toutes parts, et il pouvait bien dire avec David : Torrentes iniquitatis conturbaverunt me'^ : Les torrents des péchés « m'accablent. » De là ce trouble où il est entré, lorsqu'il dit : « Mon âme est troublée ^ ; » de là ces angoisses inexplicables qui lui font prononcer ces mots, dans l'excès de son accablement: «Mon âme est triste jusquesà' mourir. » Tristis est anima mea usque ad mortem * . Car en effet, chrétiens, la seule immensité de cette douleur lui aurait donné le coup de la mort, s'il n'eût lui-même retenu son âme, pour se réserver à de plus grands maux et boire tout le calice de sa passion. Ne voulant donc pas encore mourir dans le jardin des Olives, parce qu'il devait,, pour ainsi dire, sa mort au Calvaire, il laisse néanmoins déborder son sang, pour nous convaincre, mes frères, que nos péchés, oui, nos seuls péchés, sans le secours des bourreaux, pouvaient lui donner la mort. L'eussiez-vous pu croire, ô pécheur, que le péché eût une si grande et si malheureuse puissance? Ah! si nous ne voyions défaillir Jésus qu'entre les mains des soldats qui le fouettent, qui le tourmentent, qui le crucifient, nous n'accuserions de sa mort que ses supplices : maintenant

Page 1