DEUXIEME PARTIE
Il n'y a que Dieu, chrétiens, qui soit grand absolument et par lui-même. Tout ce qui est grand hors de Dieu et parmi les hommes, ne l'est qu'avec dépendance et que par rapport au prochain, je veux dire, pour le bien et pour l'utilité du prochain : et il n'est rien dans le monde de plus odieux ni de plus injuste qu'une fortune qui devient fière à mesure qu'elle s'élève, et qui se prévaut de ce qu'elle est, puisque ce qu'elle est, bien loin de lui inspirer un esprit de hauteur et d'orgueil , doit être pour elle-même un fonds de modestie, de condescendance, de charité et d'humilité. En effet, dit excellemment saint Ambroise, dominer pour dominer, c'est le privilège de l'être de Dieu. Mais le propre de la créature, est de dominer pour servir ; et autant de fois qu'il arrive à l'homme de séparer ces deux choses, en s'attribuant ce qu'il n'a pas, il détruit même ce qu'il a : pourquoi ? parce que la domination de l'homme, prise dans les desseins de Dieu, n'étant qu'un véritable ministère, du moment qu'il en ôte l'esprit de zèle et de charité pour le prochain, il en ôte la partie la plus essentielle, et par conséquent il l'anéantit.
De savoir si ce point de morale a été connu dans le paganisme, ou si c'est une obligation nouvelle que l'Évangile nous ait imposée, c'est ce que je n'entreprends point d'examiner. Cependant il semble que ce soit une différence que l'évangile de ce jour met entre les païens et nous. Car les grands parmi les païens, dit le Fils de Dieu, traitent les petits avec empire, au lieu que parmi vous, les petits doivent être traités des grands avec amour, et même, selon les règles de la foi, avec un sentiment de respect. Scitis quia iirincipes geniium dominantur eorum. (Matth., 20.) Ainsi parlait ce divin Maître : mais saint Jérôme remarque fort bien, que le Sauveur du monde, en parlant ainsi, supposait l'usage des nations infidèles comme un désordre, et non pas comme une légitime possession; et qu'en nous apprenant à bâtir sur un fondement tout contraire, c'est-à-dire, à nous faire un en gagement de charité, de ce qui nous élève au-dessus des autres et particulièrement de ce qui nous met en pouvoir de leur coin mander, il ne nous a point donné d'autre loi que celle même qui nous était déjà prescrite à tous par la raison , mais que les ténè-
bres du péché avaient obscurcie, et qui avait besoin des lumières de sa sainte doctrine, pour être mise dans un plein joir.
Non, mes chers auditeurs, il n'est point nécessaire de recourir à l'Évangile pour être convaincu de cette vérité. Le prince des philosophes n'avait aucun principe du christianisme, et il la comprenait néanmoins, quand il disait que les rois, daos ce haut degré d'élévation qui nous les fait regarder comme les divinités de la terre, ne sont après tout que des hommes faits pour les autres hommes, et que ce n'est pas pour eux-mêmes qu'ils sont rois, mais pour les peuples. Or, si cela est vrai de la royauté , nul de vous ne m'accusera de porter à son égard trop loin la chose, si j'avance qu'on ne peut rien être dans le monde, ni s'élever, quoique par des voies droites et légitimes aux honneurs du monde, que dans la vue de s'employer, de s'intéresser, de se consacrer et même de se dévouer au bien de ceux que la Providence fait dépendre de nous : qu'un homme , par exemple , revêtu d'une dignité, n'est qu'un sujet destiné de Dieu et choisi pour le service d'un certain nombre de personnes, à qui il doit ses soins; qu'un particulier qui prend une charge , dès là n'est plus à soi, mais au public; qu'un supérieur, qu'un maître n'a l'autorité en main, que parce qu'il doit être utile à toute une maison, et que sans autorité il ne le peut être. Pnces, disait saint Bernard écrivant à un grand du monde, et lui mettant devant les yeux l'idée qu'il devait avoir de sa condition, Prxes , non ut de subditis crescas, sed ut ipsi de te. (S. Bern. ) Vous êtes en place de commander, et il est juste qu'on vous obéisse ; mais souvenez-vous que cette obéissance ne vous est due qu'à titre onéreux , et que vous êtes prévaricateur, si vous ne la faites servir tout entière au profit de ceux qui vous la doivent.
De là je conclus, que s'il se trouve un chrétien (or, combien ne s'en trouve -t-il pas?) qui, par le rang que lui donne, ou sa fortune, ou sa naissance, ayant sous soi des vassaux et des sujets, ne les considère que pour soi-même, que pour ses intérêts propres, que pour s'en glorifier et s'en faire honneur, et qui du reste les néglige, sans se mettre en peine de pourvoir à leurs avantages, et de leur procurer les biens solides qu'ils ont droit d'attendre de lui; dès lors, sans autre crime , il mérite d'être réprouvé de Dieu : pourquoi ? parce qu'il renverse cet ordre de Dieu, qui n'a l'ait les grands que pour les petits, et les puissants, les forts que pour les faibles. Ainsi l'a décidé saint Au-
guslin , raisonnant sur les principes généraux de la Providence. Je sais que le christianisme a bien encore enchéri sur cela , et que l'exemple du Fils de l'homme , qui n'est pas venu pour être servi, mais pour servir les autres, a rendu ce devoir beaucoup plus indispensable. Car ne serait-il pas honteux, dit saint Chrvsostôme, que dans une religion où nous reconnaissons Jésus- Christ pour maître, et pour maître souverain, il y eût des hommes qui voulussent exercer un empire plus absolu que lui? Pensée touchante pour un chrétien! N'est-il pas juste que le Verbe de Dieu ayant pris la qualité de serviteur, que l'ayant ennoblie, l'ayant comme divinisée dans sa personne, elle soit honorée parmi nous? et n'est-ce pas, ajoute saint Chrysostome, à quoi Dieu a sagement pourvu, lorsqu'il lui a même assujetti la qualité de maître, et que, pour rendre hommage aux humiliations de son Fils, il nous ordonne, à quelque degré de supériorité que nous ayons été élevés, de nous y regarder, et surtout de nous y comporter comme des serviteurs et des ministres; en sorte qu'on puisse nous appliquer cette parole de l'apôtre : 0?nnes sunt quasi administratorii spiritus? (Hebr. 1.) Tout cela est vrai , chrétiens ; mais ma douleur est que, la foi nous donnant sur ce point des vues si hautes et si parfaites , à peine dans la pratique l'on s'en tienne aux simples vues de la raison. Si je vous disais que cet assujettissement et ce devoir va, selon l'esprit de l'Évangile, jusqu'à répondre du prochain et de son salut, c'està-dire , que tout homme revêtu de l'autorité , suivant la mesure de cette autorité même, est garant de la conduite du prochain, est chargé devant Dieu des désordres et des crimes du prochain, est responsable de la perte et de la damnation du prochain , et cela toujours sur le modèle de Jésus-Christ, qui n'a été le maître des maîtres que pour travailler à la rédemption et à la sanctification de plusieurs. Non ministraH, sed ministrare et animam suam dare in redemptionem pro multis (Matth., 20); en vous parlant de la sorte , je vous ferais trembler. Mais quoi qu'il en soit de cette importante obligation, qui seule demanderait un discours entier, voilà , grands du monde , reprend saint Bernard, voilà le plan que vous devez suivre , et la forme de vie que vous trace votre religion : Forma evangelica hœc est, dominatio vobii interdicitur , indicitur ministratio. (S. Bern.) En qualité de chrétiens, plus vous êtes grands, plus vous devez être charitables et bienfaisants : toute domination vous est interdite, et votre
fonction est de servir. Voilà l'abrégé de cette morale évangélique qui doit sanctifier votre état.
De là vient que saint Augustin, sans se laisser éblouir de sa prélature, trouvait dans sa dignité même sa contusion, et dans sa grandeur de quoi s'humilier et s'instruire : Quodenim christiani su mus, propter nos est,- quocl prœpositi, propter vos. Ur.j Car c'est pour vous, mes frères, disait-il aux lidèles qu'il conduisait, c'est pour vous que Dieu m'a fait évëque dans son Église, comme c'est pour moi-même qu'il m'a fait chrétien; et si je pensais à me glorifier de mon sacerdoce , ce serait assez pour attirer sur moi les vengeances divines. Or, par là , concluait admirablement ce saint docteur, Dieu a trouvé le secret de tempérer l'inégalité des conditions de la vie, d'ôter aux petits tout sujet de se plaindre dans leur abaissement, et aux grands tout droit de s'enfler dans leur élévation. Je suis quelque chose dans le monde; mais l'avantage que j'ai d'être quelque chose dans le monde, n'est qu'un engagement à n'y être rien pour moi-même, afin d'y être tout pour les autres , car s'il y a des services qu'ils me doivent, il y en a aussi que je leur dois. Si d'une manière ils me sont sujets , je leur suis sujet de l'autre ; et je ne leur rends pas justice, si je ne m'emploie pas encore plus pour eux qu'ils ne doivent s'employer pour moi.
I. entendez-vous, mes chers auditeurs; et puis-je espérer que, dans i;i corruption du siècle, vous goûtiez une maxime si chrétienne et si sainte ? Il s'agit de savoir si vous la faites entrer dans la conduite de votre vie , et si vos sentiments sont conformes làdessus et aux exemples et aux instructions de votre Dieu. Car enfin Jésus-Christ l'a dit, que ce serait la marque qui nous distinguerait des païens; et c'était à vous-mêmes qu'il parlait , en défendant à ses apôtres d'être de ces hommes vains et superbes qui cherchent à dominer : Non ita erit inter vos. (VUtth., 20.) Voyons donc si parmi ceux qui se poussent aux honneurs du monde, on ne trouve point de ces âmes païennes qui abusent de leur condition, et qui. joignant l'orgueil à l'autorité, la rendent également impérieuse et insupportable. Voyons si .dans le christianisme, maigre l'exemple d'un Dieu humilié et anéanti, on ne trouve pas encore tous les jours de ces maîtres hautains et durs, qui ne savent i|ue se faire obéir, que se faire servir, que se faire craindre, sans a noir ni compatir, ni soulager, ni condescendre, ni se faire aimer; qui . usant de toute la force et souvent même de toute l'aigreur
du commandement, n'y mêlent jamais, selon le précepte de i'apotre, l'onction et la douceur de la chanté. L'esprit de domination que je combats ne manquera pas de prétextes pour se justifier ; mais la parole que je prêche aura encore plus d'efficace pour le confondre. Appliquez -vous.
On se flatte, parce qu'on est élevé, d'un prétendu zèle de faire sa charge, de soutenir ses droits, de garder son rang : on va plus loin, et quelquefois même on se fait de ses fiertés et de ses hauteurs un devoir; tant l'amour-propre est ingénieux à nous déguiser les vices les plus grossiers sous l'apparence des plus pures vertus. Mais , répond saint Bernard , si c'est un zèle de faire sa charge, et un vrai zèle, pourquoi ce zèle ne s'allume-t-il qu'en certaines rencontres, et lorsqu'il est question d'abaisser les autres et de prendre l'ascendant sur eux? pourquoi, dans tout le reste, devient-il si paresseux et si lent? pourquoi le voit-on languir et s'éteindre du moment que l'ambition est satisfaite ? Car, quelque subtils que nous soyons à nous tromper nous-mêmes, voici, chrétiens, le sujet de notre honte, et il faut que nous en convenions. Ne s'agit-il que d'une fonction pénible, laborieuse, de pure charité, et de nul éclat, ce zèle de faire sa charge et de maintenir son rang nous inquiète peu ; mais qu'il y ait une préséance à disputer, une soumission à exiger, une loi à imposer, c'est là qu'il se réveille et qu'il se réveille tout entier. Il était assoupi, et sur toute autre chose il le serait encore ; mais il n'y a que ce point d'honneur qui le pique et qui le ranime. Or, est-ce là seulement ce qui doit piquer et animer un zèle chrétien? De plus, poursuit saint Bernard, est-ce faire sa charge, que d'en rendre le joug fâcheux, pesant, et presque insoutenable à ceux qui le doivent porter? est-ce faire sa charge, que d'irriter les esprits, au lieu de les gagner; que de révolter les cœurs, au lieu de les soumettre, que d'accabler les uns de chagrin , de jeter les autres dans le désespoir, d'insulter à ceux-ci, de rebuter et de désoler ceux-là, d'exciter mille murmures, et de renverser toute la subordination en voulant l'établir et la rendre trop exacte? Car voilà à quoi aboutit ce zèle dont l'ambition se pare, à ne rien faire pour vouloir trop faire, et à détruire au lieu d'édifier. On s'entête de certains droits qu'on veut soutenir; et parce qu'on ne consulte point l'humilité chrétienne, il faut les soutenir, ces droits, soit réels, soit prétendus, à quelque prix que ce puisse être. Il faut, quelque plaie qu'en reçoive la charité, et quoi qu'il en doive coûte:
au prochain, les faire valoir dans toute leur étendue, les poursuivre dans toute leur rigueur, n'en rien céder, n'en rien rabattre, n'entendre à nul accommodement, à nulle composition; pourquoi? parce qu'on est possédé de cet esprit d'empire et de domination qui souvent même, par le plus déplorable aveuglement, d'une pure jalousie d'autorité, se fait une vertu et une justice.
Jalousie d'autorité : ah ! tentation funeste , à quelles extrémités et à quels excès ne portes -tu pas tous les jours les hommes? combien de scandales as-tu causés ? combien de ressentiments et de vengeances as-tu autorisés ? de quels maux n'as-tu pas été le principe, et quels biens n'as-tu pas mille fois arrêtés? si l'humilité, telle que notre Évangile nous la propose, servait à cette passion de correctif et de remède, Dieu en tirerait sa gloire; et ces droits qui nous touchent si sensiblement , n'en seraient que mieux maintenus : mais parce qu'on ne sait rien ménager, et que pour venir à bout de ses entreprises, on suit le génie altier et indépendant de l'ambition, il faut que pour un droit souvent très frivole, souvent douteux, souvent chimérique, la paix soit troublée, l'union et la concorde ruinées, l'innocence opprimée, la patience outrée ; que le dépit et la haine s'emparent des cœurs , et qu'un fantôme mette partout le désordre et la confusion.
Ce qu'il y a de plus étrange, c'est que les plus impérieux, ce sont communément ceux à qui cet empire qu'ils affectent doit moins convenir. Des gens qui de leur fonds ne sont rien , des gens sortis de l'obscurité et du néant, mais devenus grands par machines et par ressorts, ce sont là ceux qui parlent avec plus d'ostentation, qui agissent avec plus d'autorité, et qui, pour relever leur fausse grandeur, se font une gloire d'abaisser même et de dominer les vrais grands . Ce n'est pas assez : des gens dévots par état et par profession, des gens plus obligés par là même à dépouiller, du moins à mépriser toute supériorité humaine, ce sont quelquefois les plus jaloux de leurs prétentions, les plus obstinés dans leurs sentiments, les plus absolus dans leurs ordres. Qui voudrait leur résister, qui voudrait les contredire et contester avec eux, à quels retours ne s'exposerait-il pas, et quels scandales n'en a-t-on pas vus ?
Tel est, mes chers auditeurs, le cours du monde, et sur quoi nous ne pouvons assez gémir; tel est le cours du monde le plus chrétien. Ce n'est pas seulement dans les cours des rois, ni dans le monde profane, qu'on se laisse enfler de la sorte, et qu'on
aime à exercer son pouvoir et à le l'aire sentir. Rien de plus commun, ô opprobre de notre siècle, disons mieux, ô opprobre de tous les siècles ! non , rien de plus commun dans l'Église même , dans cette Église fondée néanmoins sur l'humilité de Jésus-Christ. Contre l'avis que nous donne l'apôtre de ne chercher point à dominer dans le clergé, Neque ut dominantes in cleris (Petr. , ô) ; on envisage les plus saintes dignités par les respects, par les hommages qu'elles attirent, et non point par le travail qui en doit être inséparable. On oublie qu'on est père, qu'on est pasteur, et l'on se souvient seulement qu'on est maître. On réduit lésâmes dans une espèce de servitude. Saint Paul veut que l'on traite les serviteurs comme des frères et l'on traite ses frères comme des esclaves. On; a une secrète complaisance à tenir bas ceux-ci ; on se vante comme d'un succès d'avoir humilié ceux-là ; on s'en glorifie , on en fait trophée. On veut que tout plie, que tout se soumette dès qu'on a prononcé une parole , et souvent on refuse soi-même de se soumettre à des puissances supérieures dont on relève, et de plier sous une juste domination. Qu'on eût une semblable autorité, on saurait bien la faire valoir; mais qu'on y soit sujet, on ne veut plus la reconnaître. Est-ce là l'esprit de Dieu ? sont-ce là les enseignements que Jésus-Christ nous a donnés? est-ce ainsi que les apôtres ont converti le monde ? Ah ! chrétiens , tenons-nous toujours et en tout à la belle maxime du Sauveur des hommes : Qui major est inter vos, fiât sicut minister. (Matth. , 20.) ' Plus votre rang vous distingue des autres , plus devez-vous vous en approcher; plus devez -vous, pour user de cette expression, vous humaniser; plus devez -vous avoir de douceur, de modération, de charité. Si j'insiste sur cette morale, et si je le fais avec la sainte liberté de la chaire, vous ne pouvez la condamner. Quand je parle aux peuples, mon ministère m'oblige à leur apprendre le respect et l'obéissance qu'ils vous doivent, mais puisque je vous parle dans cette cour, puisque je parle à des grands, je dois vous dire ce qu'ils doivent aux peuples. Honneurs du siècle , vocations de Dieu; honneurs du siècle, assujettissements à servir le prochain; enfin honneurs du siècle, engagements à travailler et à souffrir : c'est la troisième partie.