TROISIÈME PARTIE
A bien considérer tous les traits sous lesquels le Fils de Dieu nous représente aujourd'hui le mauvais riche , il y aurait presque de quoi s'étonner d'abord que Jésus-Christ l'ait si hautement réprouvé , et qu'il ait prononcé contre lui un jugement si rigoureux ; car enfin quels crimes lui impute-t-on, pour en tirer cette affreuse conséquence : Mortuus est dives , et sepultus est in inferno (Luc, 16) : le riche mourut, et il fut enseveli dans l'enfer. Qu'avait-il fait pour être condamné au feu éternel? Il se faisait honneur de son bien; quoi de plus raisonnable? Il était vêtu de lin et de pourpre; sa condition ne le demandait-elle pas? Il se traitait tous les jours magnifiquement ; sans cela que lui eût-il servi d'être riche et dans l'opulence? C'est ainsi que le monde en juge; mais c'est en quoi le jugement du monde est corrompu, puiqu'il est opposé à celui de la vérité éternelle , qui dans un mot réfute mille erreurs grossières , dont les esprits mondains se laissent prévenir touchant l'emploi des richesses , et par là même établit une loi aussi équitable que sévère , selon laquelle les riche? du siècle doivent dès maintenant se juger eux-mêmes, s'ils ne veulent pas être jugés de Dieu.
En effet, pour vous expliquer ma pensée, et pour justifier cet arrêt de réprobation porté contre le riche de l'Évangile, quoique les arrêts du Seigneur, comme parle le prophète royal, n'aien' pas besoin de nos justifications, et qu'ils se justifient assez pai eux-mêmes : Judicia Domùii c er a , justifie at a in se?)ietipsc (Ps. 18), c'est une grande illusion de croire que, de là qu'oi
esr riche, l'on ait droit de vivre plus somptueusement, plus voluptueusement, plus grassement, et que le luxe, la dépense, la bonne chère, doivent croître à proportion des biens. Si je consultais sur ce point la morale du paganisme, peut-être me fournirait-elle de quoi faire rougir, et de quoi confondre bien des chrétiens, qui, malgré leur relâchement, se piquent encore d'être spirituels et parfaits dans leur religion; car en cela, comme en beaucoup d'autres matières, les païens, dont nous déplorons l'aveuglement et l'infidélité, nous ont appris notre devoir. Ils ont cru que pour être riche on n'en devait pas être moins réglé, moins chaste , moins abstinent, moins détaché des commodités de la vie; et que d'user des biens pour choyer son corps, pour satisfaire ses sens , pour vivre dans la mollesse et dans le plaisir, c'était un désordre que la seule raison de l'homme condamnait. Je ne me refuserai rien, dites-vous, parce que j'ai de grands revenus, et une fortune qui suffirait aux princes et aux souverains. Ainsi parle un riche prodigue dans son abondance. Eh bien ! lui répond le satirique romain , ( et cette réponse n'est-elle pas digne du christianisme?) n'avez-vous rien de meilleur à quoi employer ce que vous avez de trop? n'y a-t-il point de pauvres qui gémissent? les temples sont-ils décemment et religieusement entretenus? pourquoi faut-il que tant de misérables soient abandonnés? pourquoi les maisons consacrées à la charité publique ont-elles peine à subsister, pendant que vous êtes dans les délices? serez- vous donc le seul qui vous ressentirez de votre prospérité? n'y aura-t-il que vous qui en jouirez, et qui serez à votre aise? Voilà comment raisonnaient des infidèles. Mais la morale de l'Evangile va bien encore plus loin; car elle nous apprend que plus un chrétien est riche, plus il doit être pénitent; c'est-à-dire, j plus il doit se retrancher les douceurs de la vie; et que ces grandes maximes de renoncement, de dépouillement, de détachement, de crucifiement, si nécessaires au salut, sont beaucoup plus pour lui que pour le pauvre. Pourquoi? par trois excellentes raisons qu'en apporte saint Chrysostome : comprenez-les. Premièrement, dit ce saint docteur, parce que le riche est beaucoup plus exposé que le pauvre à la corruption des sens, et que ses richesses, le mettant en état de pouvoir tout ce qu'il veut, elles le mettent dans une tentation continuelle de vouloir tout ce qu'i ' ne doit pas. Il est donc juste que, pour se garantir de ce dan- ■f ger, il soit toujours en guerre contre lui-même , et que , regar-
dant sa propre chair comme son plus redoutable ennemi , bien loin de lui fournir de quoi irriter ses appétits, il lui refuse même ce qui peut seulement les entretenir. Or, il a besoin pour cela, et d'une mortification salutaire, et d'une pauvreté de cœur qui îe dégage, autant qu'il est possible, de toute affection terrestre. Secondement, parce qu'étant riche il est communément plus chargé d'offenses , et plus redevable à la justice de Dieu , par conséquent plus obligé à ces satisfactions pénibles et mortifiantes, à quoi nous engage la qualité de coupables, et que Dieu, comme vengeur des crimes, exige de ceux qui les ont commis. Or, vivant dans le plaisir, accomplira-t-il un devoir si indispensable? Le jeûne, la cendre, le cilice, selon la règle du Saint-Esprit, doivent être le partage des riches pécheurs; et ce sont les riches pécheurs qui usent des mets les plus délicats, qui se parent des vêtements les plus magnifiques? Comment soutenir devant Dieu une telie contradiction? Il faut donc que le riche oublie ce qu'il est, ou plutôt, que se souvenant de ce qu'il a été, et des innombrables désordres où il est tombé, il cesse de vivre en riche, pour vivre en pécheur converti. Enfin, poursuit saint Chrvsostome , et ceci n'est qu'un éclaircissement de la seconde raison , parce que le riche trouve dans sa condition des obstacles presque invincibles à la pénitence, qui néanmoins est la seule voie par où il puisse retourner a Dieu et se sauver : Nisi pœnitentiam egeritis, omnes similiter iieribitis; si vous ne faites pénitence, vous périrez tous , disait le Sauveur du monde. Or, vous , mon cher auditeur, qui goûtez, au milieu de vos biens et dans le monde, tout ce que le monde a de plus doux , quelque universelle et quelque sévère que soit cette loi, vous la violez sans cesse et en tout. Le pauvre , par une heureuse nécessité , est éloigné de tout ce qui pourrait le corrompre ; le pauvre , pour peu qu'il corresponde à la grâce de son état, conserve donc aisément l'innocence de son cœur ; le pauvre, s'il pèche par fragilité, trouve dans sa pauvreté même le remède de son péché, c'est-à-dire une espèce de pénitence, d'autant plus sûre qu'elle est moins de son choix, et d'autant plus satisfactoire qu'elle est plus opposée à toutes les inclinations de la nature. Mais vous, dont la bénédiction, aussi bien que celle d'Ésaù, est dans la graisse de la terre, quelque heureux que vous soyez dans l'idée du siècle, vous n'avez aucun de ces avantages. Vous êtes plus dangereusement tenté, plus infailliblement vaincu, plus difficilement guéri, plus dangereuse
ment tenté par l'esprit impur, plus infailliblement vaincu par la passion, plus difficilement guéri de vos habitudes criminelles. Il n'v aurait donc qu'un dégagement héroïque, tel que vous le prescrit saint Paul, et qui consiste à user de vos richesses comme n'en usant pas, lequel pût vous préserver de tous ces malheurs.
Mais si cela est, à quoi me servira mon bien? Ah! mon frère, répond saint Chrysostome , êtes-vous encore assez aveugle pour croire que Dieu, qui a réglé toutes choses, ait abandonné ce bien à votre discrétion , et qu'il ait prétendu vous le donner pour le dissiper à votre gré, et selon les caprices de votre esprit? Non, non ; ni sa bonté, ni sa sagesse , n'ont pu former ce dessein. Votre bien vous servira pour mille autres biens plus importants et plus essentiels à quoi vous le devez rapporter. Il vous servira pour honorer Dieu , pour exercer la charité envers vos frères , pour en faire, comme dit l'Écriture, le prix de la rédemption de votre aine. Mais vous est-il même permis de penser que vous l'ayez reçu pour fomenter votre libertinage et votre impénitence? Tel est néanmoins l'abus qui règne aujourd'hui dans le monde, et dans le monde chrétien. Parce qu'on est riche, on veut avoir, je ne dis pas suffisamment, mais abondamment, mais avec superfluité, avec profusion, toutes les aises de la vie. Et parce qu'il est impossible, parmi les aises de la vie, de conserver la pureté des mœurs , de là vient un débordement et une corruption générale.
Je ne parle point de ce qui s'entreprend et qui s'exécute par là de plus scandaleux; car à Dieu ne plaise que je veuille ici révéler ces abominations que l'esprit de Dieu faisait voir au prophète, lorsque, après lui avoir ordonné de percer la muraille et de pénétrer dans les demeures les plus secrètes des enfants d'Israël , il lui découvrait ce qui s'y passait de plus infâme : Fili hominis , fode parietem , et videbis abominationes j^essimas. (Ezech., S.) A Dieu ne plaise que je vous conduise, quoique seulement n esprit, dans les maisons de tant de riches voluptueux, dont :ette ville est remplie, et que, tirant le rideau, je fasse paraître •omme sur la scène toutes les impuretés qui s'y commettent, et |ue je pourrais justement appeler les abominations de cette ca- )itale : hujredere , et vide abominationes pessimas , rjuas isti (ici n ut hic. (Ib. ) Quelque précaution que je puisse prendre pour ous les représenter, votre pudeur en souffrirait. Je ne parle oint des concubinages, dont l'argent prodigué est le soutien;
des adultères, dont il est l'attrait; de mille autres péchés abominables, dont il est la récompense : car, dit saint Jérôme, c'est l'argent qui séduit la simplicité des vierges, qui ébranle la constance des veuves, qui souille les mariages les plus honorables. Cest par les folles dépenses où l'argent se consume que Ton persuade qu'on aime, et qu'on sait malheureusement se faire aimer, qu'on est recherché des plus fières, que l'on triomphe même des prudes et des spirituelles. C'est par là que subsistent ces damnables commerces qui, dans les familles les mieux établies, causent tous les jours de si funestes divisions et de si tristes renversements. On demande à quoi cet homme s'est ruiné, et l'on en est surpris. Mais voici d'où sa ruine est venue , et d'où elle a dû venir. Une débauche secrète qu'il entretenait; une passion à laquelle il a tout sacrifié , et pour laquelle il s'est piqué de n'épargner rien : voilà ce qui a épuisé ses revenus si clairs et si amples. La convoitise de la chair, cette sangsue, selon la parole de Salomon, qui crie toujours, Apporte, apporte, et qui ne dit jamais, C'est assez : voilà ce qui dissipe les biens de la plupart des riches. Encore si l'on n'y employait que les biens ordinaires, peut-être m'en consolerais-je; mais ce que nous appelons par respect les biens de l'Église, ces biens qui, de droit naturel et de droit divin, sont des biens sacrés, depuis que la piété des fidèles les a légués à Jésus- Christ dans la personne de ses ministres ; voilà à quoi ils sont prostitués. Combien de fois , ô opprobre de notre religion ! combien de fois le revenu d'un bénéfice a-t-il été le prix d'une chasteté d'abord disputée , et enfin vendue à l'incontinence sacrilège d'un libertin, engagé par sa profession dans les fonctions les plus augustes du sacerdoce? Je ne sais si le prophète aurait pu enchérir sur ce que je dis. ni s'il avait vu de plus grandes abominations : Fade, et adhuc conversus, videbis abominationes majores his. (Ezech., 8.) Mais laissons ces horreurs, et arrêtons-nous à ce que la coutume et l'esprit du siècle ont rendu, non seulement supportable , mais louable , quoique essentiellement opposé aux lois de l'Évangile et de la raison. Parce qu'on a du bien, on en veut jouir sans restriction, et dans toute l'étendue des désirs qu'un attachement infini à soi-même et à sa personne peut inspirer. On veut que le fruit des richesses soit toui ce qui peut contribuer à une vie commode, pour ne pas dire ce licieu.se : meubles curieux, équipages propres, nombre de dômes tiques, tnble bien servie, divertissements agréables, logement.
superbes, politesse et luxe partout. Luxe, ajoute saint Jérôme, qui insulte aux souffrances de Jésus - Christ , aussi bien qu'à la misère des pauvres; luxe à qui Dieu, dans l'Ecriture, a donné sa malédiction, quand il disait par la bouche d'un autre prophète : Et percutiam domum hiemalem cum domo œstiva, et péribiuit domus eburnex, et disperdam habitatores de domo volupiatis (Amos, 3) : je détruirai ces maisons de plaisance, ces appartements d'hiver et d'été ; ces édifices , qui semblent n'être construits que pour y faire habiter la volupté même : je les renverserai, et je déchargerai ma colère sur ceux qui y vivent comme ensevelis dans une molle oisiveté et dans un profond repos.
Tel est, à proportion des biens que chacun possède l'usage qu'en fait l'amour-propre, quand il n'est pas combattu ni réglé par la mortification chrétienne. Or j'ai dit, et il n'y a personne qui n'en convienne d'abord avec moi , que , tant que les choses seront dans ce désordre , il ne faut pas espérer que la chair soit jamais sujette à l'esprit, ni l'esprit à Dieu. Incrassatus et dilectus, et recalcitravit , paroles admirables de Moïse : incrassatus, impinguatus , dilatatus, dereliquit Deum factorem muni, et récessif a Deo salutari suo. (Deut., 32.) Ce peuple, autrefois chéri, s'est engraissé des biens qui lui avaient été conih's ; et ensuite il est devenu rebelle. A mesure qu'il s'est rempli, qu'il s'est bien nourri, qu'il a vécu dans l'abondance, il a quitté Dieu, l'auteur de son être et de son salut. Et ne peut-on pas dire aussi que presque tous les riches s.ont des hommes corrompus, ou plutôt perdus par l'intempérance des passions charnelles qui les dominent; pourquoi? parce qu'ils ont tous les moyens de l'être, et qu'ils n'usent de leurs richesses que pour assouvir leurs brutales cupidités. Victimes réservées à la colère de Dieu, et engraissées de ses propres biens ! Combien en voyez-vous d'autres dans le monde? combien en voyez-vous qui, dans l'opulence, s'étudient à mater leur corps et à le réduire en servitude ? Un riche continent ou pénitent, n'est-ce pas une espèce de miracle?
Pleurez donc, mes frères, concluait l'apôtre saint Jacques, en parlant aux riches du siècle, pleurez, poussez de hauts cris (luis la vue de tant de périls qui vous environnent, et des calamités qui doivent fondre sur vous : Agite nunc, dicites; ptorate , ululantes lu miseriis vestris, qux adcenient vobis. (Jacob. 5.) Maintenant vous vivez dans le faste et dans le luxe, dans la mollesse et dans le plaisir; mais le temps viendra où vos biens
vous seront enlevés , et où vous vous trouverez devant Dieu dans la dernière disette : Divitix vestrœ putrefactx sunt. (Ib.) La rouille qui rongera votre or et votre argent, portera .témoignage contre vous; et vous fera souvenir, mais trop tard, mais à votre confusion, mais à votre désespoir, qu'il ne fallait pas mettre votre confiance dans des richesses périssables : Aurum et arqentum vestrum œruginavit; et œrugo eorum in testimonium vobh erit. (Ib.) Vous amassez de grands trésors mais, après avoir été pour vous sur la terre des trésors d'iniquité, ce seront, au jugement de Dieu, des trésors de colère et de vengeance : Thesaurisastis vobis îram in novissimis cliebus. (Ib.)
Cependant voulez-vous en faire des trésors de justice et de sainteté? après les avoir légitimement acquis, partagez-les avec les pauvres. Cherchez-les, ces pauvres, dans les prisons, dans les hôpitaux, en tant de maisons particulières, disons mieux, dans ces tristes et sombres retraites où ils languissent. Allez être témoins de leurs misères, et vous n'aurez jamais Famé assez dure pour leur refuser votre secours. Il y aurait là une inhumanité . une cruauté , dont je ne vous puis croire capables. Votre cœur s'attendrira pour eux, vos mains s'ouvriront en leur faveur; et ils vous serviront d'avocats et de protecteurs auprès de Dieu. Voilà le fruit solide que vous pouvez tirer de vos biens ; voilà le saint emploi que vous en devez faire. Craignez le sort du mauvais riche; profitez de son exemple et de mon conseil. Et vous, pauvres, apprenez à vous consoler dans votre pauvreté; apprenez à l'estimer, puisqu'elle vous met à couvert des dangers et du malheur des riches. Toute nécessaire qu'elle est, faites-en une pauvreté volontaire, en l'acceptant avec soumission, et en la supportant avec patience. Car que vous servirait-il d'être pauvres, si vous brûliez en même temps du feu de l'avarice? Quid tibi prodest si eges faeultate , et ardes cupiditate? (Aug.) Que vous servirait d'être dépourvus de biens, si vous aviez le cœur plein de désirs ? Heureux les pauvres , mais les pauvres de cœur, les pauvres dégagés de toute affection aux richesses de la terre. Telle est la pauvreté que Jésus-Christ canonise dans son Évangile, et qui convient à tous les états. C'est ainsi que nous pouvons tous être pauvres en ce monde, et mériter les biens immortels de l'autre que je vous souhaite, etc.