‹ Choix de sermonsChapitre 25 sur 79 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Pour corriger un désordre, il faut d'abord s'appliquer aie connaître; et pour le connaître, il en faut chercher et découvrir le principe. Je parle ici, chrétiens, d'un monde qui vit dans un profond oubli de Dieu, qui semble avoir secoué le joug de Dieu, qui s'est fait comme une habitude et un état de se rendre indépendant de Dieu ; enfin , qui , sans se déclarer néanmoins ouvertement, mais par la malheureuse position où il s'est établi d'agir selon son gré et en libertin, Lrest devenu, si j'ose m'exprimer ainsi, un déserteur, ou, si vous voulez, un apostat de la providence de Dieu : conduite la plus déplorable , mais effet le plus commun de la dépravation du siècle. Je veux vous en faire voir le dérèglement, et voici comment je le conçois. Quiconque renonce à la Providence, et veut se soustraire à l'empire de Dieu, ne le peut faire qu'en l'une ou en l'autre de ces deux manières; savoir : par un esprit d'infidélité, parce qu'il ne reconnaît pas cette Providence, et qu'il ne la croit pas; ou par une simple révolte de cœur, parce qu'en la croyant même, et en la supposant, il ne veut pas se soumettre à elle. Or examinons ces deux principes, et voyons dans lequel des deux l'aveuglement de l'impie

!St plus umssier et plus criminel.

Si c'est par un esprit d'infidélité, et parce qu'il ne croit pas la

'rovidence, je vous demande quel désordre est comparable à

celui-là de ne pas croire . ce qui est sans contestation la chose non seulement la plus croyable , mais le fondement de toutes les choses croyables? de ne pas croire ce qu'ont cru les païens les plus sensés , par la seule lumière de la raison ; de ne pas croire ce qu'indépendamment de la foi nous éprouvons nous-mêmes sans cesse , ce que nous sentons , ce que nous sommes forcés de confesser en mille rencontres, par un témoignage que nous arrachent les premiers mouvements de la nature : mais surtout de ne pas croire la plus incontestable vérité , par les raisons même s qui l'établissent, et qui seules sont plus que suffisantes pour nous en convaincre. Or tel est l'état du mondain qui ne veut pas reconnaître la Providence. Suivons ceci de point en point , et instruisons-nous.

Car le mondain s'aveugle, dit saint Chrysostome, dans la source même des lumières , qui est l'être de Dieu , puisque la première et la plus immédiate conséquence qui se tire de l'être de Dieu ou de l'existence de Dieu , c'est qu'il y a une Providence. D'où il s'ensuit qu'en renonçant à cette Providence, ou bien il ne connaît plus de Dieu ( affreuse impiété ! ) , ou bien il se fait un dieu monstrueux , c'est-à-dire un dieu qui n'a nul soin de ses créatures: un dieu qui ne s'intéresse, ni à leur conservation , ni à leur perfection; un dieu qui n"est ni juste, ni sage, ni bon. puisqu'il ne peut rien être de tout cela sans providence. De là il se réduit, ajoute saint Chrysostome, à être plus que païen dans le christianisme ; ou , tout chrétien qu'il est , à prendre parti avec ce qu'il y a eu dans le paganisme de plus vicieux et de plus corrompu. Car à peine s'est-il trouvé des sectes païennes qui aient nié la Providence, ou qui en aient douté, sinon celles qui, par leurs abominables maximes , portaient les hommes aux plus infâmes excès et aux plus sales voluptés ; celle pour qui il était h souhaiter qu'il n'y eût dans le monde ni Dieu, ni loi, ni châtiment, ni récompense, ni providence, ni justice.

Ce n'est pas assez : comme le mérite de la foi est de nou; faire espérer contre l'espérance même, Contra spem in spe)/< {Rom., 4); le crime du mondain sur le sujet de la Providence est de se rendre incrédule et insensé contre sa raison même. Car enfin le mondain lui-même, suivant le seul instinct de sa raison admet, sans l'apercevoir, une Providence à laquelle il ne pens* pas. Comment cela? Je m'explique. Il croit qu'un Etat ne peu être bien gouverné que par la sagesse et le conseil d'un prince ; i

roit qu'une maison ne peut subsister sans la vigilance et l'économe d'un père de famille; il croit qu'un vaisseau ne peut être bien onduit sans l'attention et l'habileté d'un pilote : et quand il oit ce vaisseau voguer en pleine mer, cette famille bien églée, ce royaume dans l'ordre et dans la paix, il conclut, ans hésiter, qu'il y a un esprit, une intelligence qui y préide. Mais il prétend raisonner tout autrement à l'égard du nonde entier; et il veut que, sans providence, sans prulence, sans intelligence, par un pur effet du hasard, ce grand ït vaste univers se maintienne dans l'ordre merveilleux où îous le voyons. N'est-ce pas aller contre ses propres lumières, >t contredire sa raison? Ajoutez les preuves sensibles et personnelles que le mondain, sans sortir hors de lui-même, trouve lans lui-même; mais sur lesquelles son obstination l'aveugle >t l'endurcit. Car il n'y a point d'homme qui , repassant dans ;on esprit les années de sa vie, et rappelant le souvenir de tout •e qui lui est arrivé , ne doive s'arrêter à certains points fixes , e veux dire à certaines conjonctures où il s'est trouvé, à certains jtérils d'où il est échappé , à certains événements heureux , mais xtraordinaires et singuliers, qui l'ont surpris et frappé, et qui ont autant de signes visibles d'une Providence. Or, si cela est rai de tous les hommes sans exception , beaucoup plus encore est-il de ceux qui font quelque figure dans le monde , de ceux ni ont part aux intrigues du monde, de ceux qui entrent plus mit dans le commerce et dans le secret du monde; et plus îfin de ceux qui vivent dans le centre du monde , qui est la cour, ir qu'est-ce que le monde , disait Cassiodore , sinon le grand éâtre et la grande école de la Providence , où , pour peu qu'on sse de réflexion , l'on apprend à tous moments qu'il y a dans inivers une puissance et une sagesse supérieure à celle des mines, qui se joue de leurs desseins, qui ordonne de leurs stinées, qui élève et qui abaisse, qui appauvrit et qui enrichit, i mortifie eqtui vivifie, qui dispose de tout comme l'Arbitre renie de toutes choses. Il n'y a donc point d'hommes dans le iule, qui, selon les règles ordinaires, dussent croire d'une plus ferme la Providence, que ceux qui se piquent d'avoir la nce du monde et d'être les sages du monde; mais, par un ret jugement de Dieu, il n'y en a point qui soient communent plus infidèles touchant la Providence, et qui semblent plus méconnaître. Et comme il n'y aura jamais d'homme sur la

terre, et qu'il n'y en a jamais eu à qui il eût été moins pardonnable de former quelque doute sur la Providence, qu'au patriarche Joseph, après les miracles éclatants que Dieu avait opérés dans sa personne; aussi ces prétendus sages du monde sont-ils plu coupables, en rejetant la Providence, de refuser à Dieu l'hommage d'un attribut , dans la connaissance duquel , Dieu prend plaisir, pour ainsi dire , à les élever.

Leur aveuglement va encore plus loin , et il consiste en ce qu'ils ne veulent pas rendre librement et chrétiennement à la Providence un aveu qu'ils lui rendent souvent par nécessité , ou plutôt par emportement de chagrin et de désespoir. Car prenez garde chrétiens : ce mondain qui oublie Dieu et la Providence, tandis qu'il est dans la prospérité et que tout lui succède selon ses désirs est le premier à murmurer contre cette même Providence et. contre Dieu, quand il lui survient une disgrâce qu'il n'avaitpas prévue : comme si c'était un soulagement pour lui d'avoir à qui s'en prendre dans son malheur, il en accuse Dieu , et par la plus étrange contradiction , il l'attribue à cette Providence même qu'il niait par une fière et orgueilleuse impiété. Or qu'y a-t-il de plus bizarre que de ne vouloir pas reconnaître une Providence pour lui obéir et pour se conformer à elle , et d'en reconnaître une pour l'outrager? Voici quelque chose encore de plus surprenant : c'est que souvent le libertin veut douter de la Providence pai les raisons mêmes qui prouvent invinciblement la Providence, et qui seules devraient suffire pour la lui persuader. Car sur quo fonde-t-il ses doutes touchant la Providence d'un Dieu ? sur c( qu'il voit le monde rempli de désordres. Et c'est pour cela même dit saint Chrysostome, qu'il doit conclure nécessairement qu'il y ; une Providence. En effet, pourquoi ces désordres dont lemond' est plein sont-ils des désordres, et pourquoi lui paraissent -il désordres, sinon parce qu'ils sont contre l'ordre et qu'ils ré pugnent à l'ordre ? Or qu'est-ce que cet ordre auquel ils ré pugnent, sinon la Providence? Il se fait donc une difficult de cela même qui résout la difficulté, et il devient infidèl par ce qui devait affermir sa foi. Mais s'il y avait, dit-il un Providence, arriverait-il dans la société des hommes tant d choses dont les hommes eux-mêmes sont scandalisés? Et m< je réponds : Mais de ce que les hommes eux-mêmes en sont scai dalisés, n'est-ce pas une preuve authentique de la Providence qui ne permet pas que ces choses soient autorisées, et qui vei

pour cela que parmi le-, hommes elles passent et qu'elles aient toujours passé pour scandaleuses? Si les hommes ne se scandalisaient plus de rien, c'est alors qu'on pourrait peut-être douter qu'il y eut une Providence, et que peut-être l'impie pourrait dire dans son cœur, qu'il n'y a point de Dieu-, mais tandis qu'on se scandalise da l'insolence du vice, tandis que la censure même du monde condamne le libertinage , tandis qu'on abhorre l'impiété , tandis que la haine publique s'élève contre l'iniquité , la Providence est à couvert, et rien de tout cela ne prévaut contre elle. Or on se scandalisera toujours de tout cela , parce qu'il y aura toujours un Dieu et une Providence. Il est vrai, on commettra dans le monde des crimes honteux, des perfidies noires, des trahisons lâches -, mais ces crimes ne seront honteux , que parce qu'il y a une Providence qui, y attache un caractère de honte, et qui nous le fait voir; ces perfidies ne seront détestées comme perfidies, que parce qu'il y a une Providence qui fait aimer la bonne foi; ces trahisons ne seront réputées lâches, que parce qu'il y a une Providence qui met en crédit l'honneur et la probité. On fera des actions dont on rougira, qu'on se reprochera, qu'on désavouera : mais ces désaveux, ces remords, cette confusion, seront dans ces actions-là mêmes autant d'arguments en faveur de la Providence. Au contraire, quel avantage contre elle l'impie ne tirerait-il pas , si l'on ne les désavouait plus , si l'on ne s'en cachait plus, si l'on n'en rougissait plus? Voilà le désordre de celui qui renonce à la Providence par un esprit d'incrédulité.

Mais supposons qu'il le fasse sans préjudice de sa foi, et par une simple révolte de cœur : autre désordre encore moins sou-

l' tenable, de croire une Providence qui préside au gouvernement du monde , et de ne vouloir pas se soumettre à elle , de ne vouloir pas se régler par elle ni agir de concert avec elle; d'être assez téméraire, ou plutôt assez insensé, non seulement pour affecter de s'en rendre indépendant : mais pour prétendre arriver malgré elle aux fins qu'on se propose, et venir à bout de ses entreprises par d'autres moyens que ceux qu'elle a marqués. I VI est néanmoins le désordre où conduit insensiblement l'esprit fin monde. En croyant même une Providence, on vit dans le monde comme si l'on ne la croyait pas. Car on croit une Provilence (appliquez- vous, mon cher auditeur, et reconnaissez-vous ci), on croit une Providence et toutefois on agit dans les affai-

res du monde avec les mêmes inquiétudes avec les mêmes empressements, avec les mêmes impatiences, avec le même oubli de Dieu dans les succès , avec le même abattement dans les afflictions, avec la même présomption dans les entreprises, que si cette Providence était un nom vide et qu'elle ne décidât de rien, ni n'eût part à rien. En effet, si la loi de la Providence entrait dans la conduite de notre vie autant qu'elle y devrait entrer, c'est-à-dire, si nous ne perdions jamais cette Providence de vue, et si chacun de nous ne se regardait que comme un sujet né pour exécuter ses ordres, dès là il n'y aurait rien dans nous que de raisonnable : nous ne serions ni passionnés, ni emportés, ni vains, ni inquiets, ni fiers, jaloux, ni ingrats envers Dieu, injustes envers les hommes : soumis à cette Providence, nous aurions dans le monde des intérêts sans attachement , des prétentions sans ambition , des avantages sans orgueil ; nous n'abuserions , ni des biens, ni des maux, et nous conserverions en toutes choses cette sainte modération de sentiments et de désirs, qui, selon la maxime de saint Paul, nous rendrait modestes dans la prospérité et patients dans l'adversité. Pourquoi ? parce que tout cela est essentiellement renfermé dans ce que j'appelle la subordination ou la soumission d'une âme fidèle à la Providence de Dieu. Mais parce que l'esprit du monde qui prédomine en nous , nous fait abandonner cette Providence, par une suite inévitable nous tombons en mille désordres. Nous recevons de Dieu des bienfaits sans les reconnaître , et des châtiments sans en profiter. Ce qui devrait nous convertir nous endurcit, et ce qui devrait nous sanctifier, nous irrite et nous désespère. Nous nous élevons, où il faudrait nous humilier; et nous nous troublons, où il faudrait bénir Dieu et nous consoler. Des succès d'autrui nous nous faisons par envie de honteux chagrins, et des chagrins d'autrui, de malignes joies. Il n'y a pas un mouvement de notre cœur qui ne soit , pour ainsi parler, hors de ri place ; et cela , parce que ce n'est plus du premier mobile , je veux dire la foi d'une Providence, que nous recevons l'impression. Or dès là, Seigneur, comment ne serions-nous pas de toutes vos créatures les plus criminelles, puisqu'en nous retirant d'une conduite aussi sainte et aussi droite que la vôtre , il ne nous reste plus que des voies trompeuses et détournées où nous faisons autant de chutes que de pas?

Prenez garde, chrétiens, et pour bien comprendre la vérité

que je vous prêche, remarquez que cet homme du siècle qui se détache de la Providence pour ne plus dépendre d'elle, ne le fait ou que pour vivre au hasard et pour suivre en aveugle le cours de la fortune , dont le torrent entraîne toutes les âmes faibles, ou que pour se gouverner selon les vues de la providence humaine, dont les sages du monde prennent le parti. Or je soutiens que l'une et l'autre est pour Dieu l'outrage le plus sensible; et il n'y a personne de vous qui n'en doive convenir avec moi. Car de n'avoir plus d'autre principe de sa conduite que la fortune, et d'en vouloir suivre le cours, n'est-ce pas tomber dans l'idolâtrie des païens, qui, comme l'observe saint Augustin, au lieu d'adorer les conseils de Dieu dans les événements du monde, aimèrent mieux se faire une divinité bizarre, qu'ils appelèrent Fortune, jusqu'à lui ériger des temples, jusqu'à l'invoquer dans leurs besoins, jusqu'à lui offrir des sacrifices pour l'apaiser, jusqu'à lui rendre des actions de grâce quand ils supposaient qu'elle leur était favorable , Idolâtrie dont les sages mêmes du paganisme ne pouvaient supporter l'abus. Quelle indignité, disait un d'entre eux , de voir aujourd'hui la Fortune adorée partout, invoquée partout, et, au mépris des dieux mêmes, révérée partout comme la divinité du monde ? Quicl enim estquodnunc toto orbe, locisque omnibus, Fortuna invocatur, una cogitatur, una nominatur, una colitur? (Pll\.)

Et n'est-ce pas aussi, chrétiens, ce que Dieu reprochait aux Israélites,quand il leur disait, par la bouche d'Isaïe : Et vos qui dereliquistis Dominum, et obliti estis montent sanctum meum, qui ponitis Fortunx mensam, et libatis super eam : numerabo vos in gladio. (Is., 65.) Pour vous qui avez méprisé mon culte, vous qui dressez un autel à la Fortune, et qui, par une apostasie secrète, lui faites dans le fond de vos cœurs des sacrifices, sachez que ma justice vengeresse ne vous épargnera pas. Or ce sacrilège n'a pas seulement été le crime des juifs et des païens : on le voit encore au milieu du christianisme, surtout à la cour: et c'en est un des plus grands scandales. Oui, mes chers auditeurs, et vous le savez mieux que moi, l'idole de la cour, c'est la fortune, c'est à la cour qu'on l'adore; c'est à la cour qu'on lui sacrifie toutes choses, son repos, sa santé, sa liberté, sa conscience même et son salul ; c'est à la cour qu'on règle par elle ses amitiés, ses respects, ses services, ses complaisances, jusqu'à ses devoirs. Qu'un homme soit dans la fortune c'est

une divinité pour nous; ses vices nous deviennent des vertus: ses paroles, des oracles; ses volontés, des lois. Oserai-je le dire? qu'un démon sorti de l'enfer se trouvât dans un haut degré d'élévation et de faveur, on lui offrirait de l'encens. Mais que ce même homme qu'on idolâtrait vienne à déchoir, et qu'il ne se trouve plus en place, à peine le regarde-t-on. Tous ces faux adorateurs disparaissent, et sont les premiers à l'oublier; pourquoi ? parce que cette idole de la fortune qu'on respectait en lui, ne subsiste plus. Je sais qu'en tout cela l'on se regarde soi-même, mais c'est justement le désordre, de se regarder et de se rechercher ailleurs soi-même qu'en Dieu et dans sa providence. Il n'y a pas jusqu'aux gens de bien et aux spirituels , qui ne se laissent surprendre à l'éclat d'une fortune mondaine, et qui n'aient quelque part à cette idolâtrie. Non pas après tout qu'il soit absolument défendu de se servir de ceux qui sont en crédit, pourvu qu'on les considère comme les ministres de la Providence : mais alors on ne s'appuie sur eux que selon les vues de Dieu ; et l'on ne les emploie pas, ainsi que nous le voyons tous les jours, pour opprimer l'un, pour supplanter l'autre, pour soutenir l'injustice et pour faire triompher l'iniquité.

Il semble que le parti de ceux qui abandonnent la Providence pour se conduire selon la prudence humaine, devrait être exposé à moins de désordres ; mais c'est en quoi nous nous trompons. Dans ces partisans de la fortune , il y a plus de témérité ; mais dans ces sages du monde, il y a plus d'orgueil. Or rien n'offense plus Dieu que l'orgueil ; et n'est-ce pas ici qu'il paraît évidemment? Car quel orgueil , qu'un homme faisant fond sur soi-même, s'assurant de soi-même, ne comptant que sur soi-même, se croie suffisamment éclairé pour se gouverner soi-même, et pour avoir droit ensuite de s'applaudir à soi-même de ses avantages, jusqu'à dire intérieurement, comme ces impies dans l'Écriture : Manus nostra excelsa, et non Dominus, fecit hœc omnia (Deuter., 32) : C'est moi qui me suis fait ce que je suis; c'est par mon industrie et par mon travail que je suis parvenu là : l'établissement de ma maison , le succès de mes affaires, le rang que je tiens , tout cela est l'ouvrage de mes mains , et non de la main du Seigneur! Quel orgueil, que n'ayant pas assez de lumières pour nous passer en mille conjonctures du conseil des hommes, nous pensions en avoir assez pour n'être pas obligés de consulter Dieu ! Et afin de réduire cette vérité à quelque espèce

particulière, quel désordre, par exemple,- qu'un père, suivant les seules maximes de la sagesse mondaine, s'estime capable de disposer souverainement de ses enfants , de déterminer leurs vocations, de les engager en tels emplois, de leur procurer tels bénéfices , de leur foire prendre telle ou telle route , sans examiner si ce sont les voies de Dieu! A quoi s'expose-t-il par là, et quelles en sont pour lui, aussi bien que pour ses enfants, les affreuses conséquences, puisque tout cela, et pour ses entants et pour lui-même, a de si étroites liaisons avec le salut? Car enfin, du moment que l'homme entreprend de se gouverner indépendamment de Dieu, il se charge devant Dieu de toutes les suites. Si elles sont malheureuses, il en prend sur lui le crime; et comme la prudence humaine, même la plus raffinée, est sujette à mille erreurs, qui peut dire combien de dettes il accumule les unes sur les autres, dont il faudra rendre compte un jour au souverain juge? Quand j'ai recours à Dieu, c'est-à-dire quand, après avoir mûrement délibéré selon l'esprit de ma religion, et tâché de bonne foi à connaître l'ordre de Dieu , je viens à décider et à conclure, je puis alors avoir cette confiance, ou que je conclus sûrement, ou que si je manque, Dieu suppléera à mon défaut; que si je m'égare , Dieu aura d'autres voies pour me redresser, et qu'il ne m'imputera pas mon égarement; pourquoi? parce que autant qu'il était en moi, j'ai suivi les règles de la prudence chrétienne , en le priant de m'éclairer, et usant des moyens qu'il m'a donnés pour m'instruire de sa volonté. Mais quand je veux , moi-même me conduire , je dois répondre de moi-même , et en répondre à un Dieu jaloux de ses droits, et qui, offensé de mon orgueil, n'est pas dans la disposition de me faire grâce. De là, en quels abîmes vais-je me précipiter? Car, pour demeurer toujours dans le même exemple, qu'un père dispose de ses enfants ; *elon les idées de cette damnable politique du monde qui lui sert de règle, qu'arrive-t-il ? vous le savez : pour en élever un, i! sacrifie tous les autres. Par prédilection pour celui-ci, il ne fait à ceux-là nulle justice. Il destine à l'Église ceux qui pouvaient taire leur devoir dans le monde , et il engage dans le monde ceux qui pouvaient utilement servir l'Église; et parce qu'il est néanmoins vrai que leur destinée temporelle a un enchaînement presque infaillible avec leur prédestination éternelle, en pensant les établir tous, il les damne tous, et lui-même se damne avec eux et pour eux. S'il s'était, en père chrétien, adressé à Dieu, il se fût

préservé de tous ces désordres; mais il n'en a voulu croire que lui-même, et n'en croyant que lui-même, il s'est perdu, il a perdu ses enfants, et s'est rendu devant Dieu personnellement responsable de leur perte et de la sienne.

Voilà pourquoi le plus sage des hommes, Salomon , faisait à Dieu cette excellente prière : I)a milii sedium tuarum assistricem sapientiam; ut mecum sit, et mecum, laboret, et seiam cjuid acceptum sit apud te. {Sap., 9.) Donnez-moi, Seigneur, cette sagesse qui est assise avec vous sur votre trône, afin qu'elle travaille avec moi , et que , sans me tromper jamais , elle m'apprenne comment je dois agir, et ce qui vous est agréable. Prière, mes chers auditeurs , que nous devons faire, chacun dans notre condition, tous les jours de notre vie ; prière que Dieu écoutera , parce que ce sera un hommage que nous rendrons à sa Providence; prière qui fera descendre sur nous les plus abondantes bénédictions du ciel, parce qu'en honorant Dieu, elle engagera Dieu à s'intéresser pour nous. Sans cela , sans cette soumission à la Providence de notre Dieu, nous ne serons pas seulement les plus criminels , mais les plus malheureux de tous les hommes. Vous l'allez voir dans la seconde partie.

Page 1