PREMIÈRE PARTIE
A considérer en elle-même et selon les vues du monde la condition du pauvre, nous y trouvons trois désavantages bien remarquables, et trois grandes disgrâces. La première est cette inégalité de biens qui le distingue du riche; en sorte que l'un, dans l'opulence et dans la fortune, se voit abondamment pourvu de toutes choses, tandis que l'autre, sans revenus et sans héritages, a les mains vides et ne possède rien, ni ne peut disposer de rien. La seconde est la nécessité où le pauvre languit et les besoins qu'il souffre, en conséquence de cette même inégalité qui se rencontre entre lui et le riche, tellement qu'il endure toutes les misères de l'indigence, pendant que le riche goûte toutes les douceurs d'une vie aisée et commode. Enfin la troisième est l'état de dépendance où la disette réduit le pauvre , et les mépris qu'il est souvent obligé d'essuyer dans le rang inférieur où le met sa pauvreté; au lieu que tous les honneurs et toutes les grandeurs du siècle sont pour le riche. Or voilà, mes chers auditeurs, à quoi la providence de notre Dieu a suppléé par la loi de la charité, et en particulier par le précepte de l'aumône : et c'est ce qui me la fait regarder, dans ce divin commandement, comme une providence miséricordieuse et bienfaisante à l'égard des pauvres. J'en donne les preuves , et vous en allez être pleinement convaincus.
Je l'ai dit, et vous le voyez, le malheur du pauvre, j'entends son malheur temporel, c'est d'abord ce partage si inégal de facultés et de biens qui le dépouille de tout, et qui comble au contraire le riche de trésors. Selon la première loi de la nature, re-
marque saint Ambroise, tous les biens devaient être communs. Comme tous les hommes sont également hommes, l'un par luimême et de son fonds n'a pas des droits mieux établis que ceux de l'autre, ni plus étendus. Ainsi il paraissait naturel que Dieu les ayant créés, et voulant après le bienfait de la création, leur fournir à tous, par celui de la conservation, l'entretien et la subsistance nécessaire, leur abandonnât les biens de la terre pour en recueillir les fruits, chacun selon ses nécessités présentes, et selon que les différentes conjonctures le demanderaient. Mais cette communauté de biens, si conforme d'une part à la nature et à la droite raison , ne pouvait d'ailleurs , par la corruption du cœur de l'homme, longtemps subsister. Chacun, emporté par sa convoitise et maître de s'attribuer telle portion qu'il lui eût plu, n'eût pensé qu'à se remplir aux dépens des autres ; et de là les divisions et les guerres. Nul qui volontairement et de gré se fut assujetti à certains ministères pénibles et humiliants; nul qui eût voulu obéir, qui eût voulu servir, qui eût voulu travailler et agir, parce que nul n'y eût été forcé par le besoin. D'où vous jugez nssez quel renversement eût suivi clans le monde, livré par là, si 'j'ose ainsi m'exprimer, à un pillage universel, et à tous les maux
lue la licence ne manque point de traîner après soi. Il fallait donc qu'il y eût une diversité de conditions , et sur-
oot il fallait qu'il y eût des pauvres, afin qu'il y eût dans la so-
•iété humaine de la subordination et de l'ordre. C'est une inforijune, il est vrai, pour les pauvres que cette variété d'états où ils | je trouvent si mal partagés et qui les prive des avantages accori jés aux riches. Mais, providence de mon Dieu, que vous êtes ai- ||iable et bienfaisante, lors même que vous semblez plus rigou- [Siuse et plus sévère; et que vous savez bien rendre par vos soins
iiternels ce que vous ôtez selon les conseils de votre adorable Kessel Eu effet, chrétiens, qu'a fait Dieu en faveur du pauvre? a établi le précepte de l'aumône; il a dit au riche ce que saint
jiul, son interprète et son apôtre, disait aux premiers fidèles :
[Suis ferez part de vos biens à vos frères; car, dès que ce sont
s frères, vous devez vous intéresser pour eux, et je vous l'or-
I <nne. \on pas que je vous oblige de leur donner tout ou la
: l'illeure partie de ce que vous avez reçu de moi. Je n'entends
I; que vous alliez jusqu'à vous appauvrir vous-mêmes pour les ichir, ni qu'ils soient par vos largesses dans l'abondance et is dans la peine, Non ut aliiï sit remissio, vobis autem tri-
bulatio (II Cor., 8); mais vous mesurerez les choses de telle manière qu'il y ait entre eux et vous une espèce d'égalité, sed ex xqualilate. ( Ibid. ) Comme riche , vous avez non seulement ce qu'il vous faut, mais au delà de ce qu'il vous faut, et le pauvre n'a pas même le nécessaire. Or, pour le pourvoir de ce nécessaire qu'il n'a pas, vous emploierez ce superflu que vous avez ; si bien que l'un soit le supplément de l'autre : Vestra abundantia illorum inopiam suppléât. (II Cor., 8.) Par cette compensation tout sera égal. Le riche, quoique riche, ne vivra point dans une somptuosité et une mollesse aussi pernicieuse pour lui-même que dommageable au pauvre; ni le pauvre, quoique pauvre, ne périra point dans un triste abandon. Chacun aura ce qui lui convient : Ut fiât xqualitas, sicut sèriptum est : Qui mullum, non abundacit; et qui modicum, non minoravit. (Ibid.)
Voilà, dis-je, riches du monde, la règle inviolable que Dieu vous a prescrite dans le commandement de l'aumône Ce père commun s'est souvenu qu'il avait d'autres enfants que vous, dont sa providence était chargée. Si pour de solides considérations il ne les a pas traités aussi favorablement que vous, ce n'est pas qu'il ait prétendu les délaisser -, et si vous avez eu le partage des aînés, si vous êtes les dépositaires de ses trésors , c'est pour les répandre et les dispenser avec équité, et non pour les retenir et vous les réserver par une avare cupidité. Comme ils sont à lui, puisque tout lui appartient, il les donne à qui il lui plaît, et de la manière qu'il lui plaît. Or c'est ainsi qu'il lui a plu de les donner aux pauvres , et qu'il les leur a destinés. De là , conclut saint Chrysostome, quand le riche fait raumône, qu'il ne se flatte point en cela de libéralité : car cette aumône , c'est une dette dont il s'acquitte, c'est la légitime du pauvre, qu'il ne lui peut refuser sans injustice. Je le veux, il honore Dieu par son aumône; mais il l'honore comme un vassal qui reconnaît le domaine de son souverain, et lui rend l'obéissance qui lui est due. Il l'honore comme un fidèle économe, qui administre sagement les biens qu'on lui a confiés, et les distribue, non point en son nom, mais au nom du maître : Fidelis dispensator et prudens, quem constituât Dominus super familiam sua?n, ut det illis in tempore tritici mensuram. (Luc, 12.) Prenez garde à ces paroles, dont vous n'avez peut-être jamais pénétré tout le sens. C'est un dispensateur; mais Dieu est le Seigneur, fidelis servus. Il a l'intendance sur toute la maison; il la conduit et il la gouverne; mais
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c'est le Seigneur qui l'a constitué pour cela, quem constitua Dominus super familiam suam. Les pauvres font partie de cette maison de Dieu , et il y n assez de biens pour tous les membres qui la composent; il doit donc dans une juste compensation les leur communiquer à tous, ut det Mis. Mais du reste tous les besoins n'étant pas les mêmes, il est de sa prudence d'y faire attention et d'examiner l'état de cbacun, afin de lui donner une mesure proportionnée, ut det illis tritici mensuram. Et parce qu'il y a des temps où les uns sont plus pressés et les autres moins, c'est encore un devoir pour lui d'y avoir égard et d'y veiller, augmentant ou diminuant les secours selon les divers changements qui arrivent et dont il est instruit, ut det illis in tempore tri tir i men ram. Voilà le secret de cette égalité que Dieu, dans la loi qu'il a portée pour le soulagement des pauvres , a eu en vue de remettre parmi les hommes; voilà ce qui justifie sa providence. Car quand les biens, selon l'intention et l'ordre de Dieu , seront ainsi appliqués, il n'y aura plus proprement ni riches ni pauvres, mais toutes les eonditions deviendront à peu près semblables. Le pauvre qui n'a rien aura néanmoins de quoi subsister, parce que le riche le lui fournira, Tanquam nihil habentes, et omnia possidentes. (H Cor., 6); et le riche quia tout n'aura pourtant rien au delà du pauvre, parce qu'il lui sera tributaire de tout ce qu'il se trouvera avoir de trop, et qu'en effet il s'en privera, Ut et qui habent, tanquam non habentes sint. (I Cor., 7.)
Mais allons plus avant, et admirons toujours les charitables desseins de cette providence dont je parle, et le soin qu'elle a pris des pauvres dans le précepte de l'aumône. Un malheur attire un autre malheur; et du premier désavantage du pauvre, qui est l'inégalité des biens, laquelle le rabaisse au-dessous du riche, s'ensuit conséquemment un second, je veux dire l'état de souffrances et les désolantes extrémités où expose la pauvreté. Vous en êtes témoins, mes chers auditeurs, et je puis bien là-dessus en appeler à vos propres connaissances. Vous savez ce que souffrent tant de misérables qui se présentent tous les jours à vos yeux •. et si vous vouliez l'ignorer, leurs seules figures malgré vous vous l'apprendraient; leurs visages exténués, leurs corps décharnés, vous le donneraient à connaître; leurs plaintes, leurs cris, leurs gémissements, et souvent leurs désespoirs, vous le ferment assez entendre. Et que serait-ce si je pouvais, outre ce que vous voyez, vous découvrir encore tant de calamités secrètes qui
vous sont cachées? Que serait-ce si tant de malades sans assistance, si tant de prisonniers sans consolation, si tant de familles obérées, ruinées sans ressource et tombées dans la dernière mendicité, dont elles ressentent toutes les suites, et quelles suites! si, dis-je, tous et tout à coup ils venaient s'offrir à votre vue, et vous tracer l'affreuse peinture des maux dont ils sont accablés?
N'est-ce pas là, mon Dieu, à en juger selon les premières idées que fait naître dans l'esprit un si pitoyable et si douloureux spectacle, n'est-ce pas le scandale le plus apparent de votre providence? Hé! Seigneur, les avez-vous donc formés, ces hommes sortis de votre sein, et leur avez-vous donné l'être pour les abandonner à leur infortune, et pour les laisser périr de faim, de soif, de froid, d'infirmités, de chagrins? Qu'ont -ils fait, et par où se sont- ils rendus devant vous assez coupables pour mériter une telle destinée? Je sais, mon Dieu, que vous ne leur devez rien : mais après tout je sais que vous êtes père , et que comme vous ne haïssez rien de tout ce que vous avez créé, surtout entre les créatures raisonnables , vous n'avez rien aussi créé pour le perdre, même temporellement. Non sans doute, répond à cette difficulté saint Chrysostome , la providence d'un Dieu si sage et si bon n'a point prétendu manquer à tant d'hommes qui tiennent <le lui la vie; et si nos pauvres périssent dans la nécessité et le besoin , ce n'est point à lui qu'il s'en faut prendre , mais à ceux qu'il a mis en pouvoir de les assister, et à qui il a commandé sous des peines si grièves d'en être par leurs charités, après lui, les conservateurs. Parce qu'en conséquence de l'inégalité de qualités et de fortune qu'il a autorisée pour le règlement du monde, il était infaillible que plusieurs dans leurs conditions se trouveraient destitués de tous moyens pour se sustenter et pour subsister, il a bien su, en le prévoyant, y pourvoir ; par où ? par son précepte : et quiconque comprendra toute la force et toute l'étendue de ce commandement sera forcé de rendre gloire à la miséricorde et. à la vigilance du maître qui l'a porté.
Car, pour en venir à un détail qui contient de si importantes leçons pour vous, mes chers auditeurs, faisons, s'il vous plaît, ensemble quelques réflexions sur ce commandement si peu connu de la plupart des chrétiens, et de là si mal pratiqué. Prenez garde : Dieu, touché de zèle pour le pauvre, eu qui il voit sa ressemblance et qu'il aime comme l'ouvrage de ses mains, ne conseille pas seulement au riche de l'entretenir et de le nourrir, ne l'y exhorte
pas seulement, mais le lui enjoint, et lui en fait un devoir rigoureux. Il use" pour cela de toute son autorité; et afin de donner encore plus de poids à sa loi , il transporte au pauvre tous ses droits sur les biens du riche : il le choisit, si j'ose le dire, pour être comme son trésorier, et c'est à lui qu'il assigne toutes les contributions qu'il peut exiger légitimement, et que le riche est indispensablement tenu de lui payer. Ce n'est pas assez : mais joignant à l'ordre la menace, et la plus terrible menace, il annonce au riche qu'il y va de son âme , de sa damnation , de son salut-, que celui qui dans le temps n'aura point exercé la miséricorde n'a point de miséricorde à espérer dans l'éternité; qu'il sera le vengeur du pauvre, le vengeur de la veuve et de l'orphelin, s'ils ont été négligés, et qu'il n'emploiera point d'autre titre pour condamner tant de riches et pour les frapper de toute sa malédiction. Gela même encore ne lui suffit pas pour assurer aux pauvres le soutien qu'il leur a ménagé; mais voulant prévenir les fausses interprétations qui pourraient servir de prétexte et de retranchement à l'avarice, et ne bornant point l'obligation de son précepte à certaines nécessités extrêmes et rares, il retend aux besoins communs, aux besoins présents : tant il est sensible aux intérêts de ses pauvres, et tant il paraît avoir à cœur qu'ils soient aidés et secourus !
C'est donc ici qu'usant des paroles du Saint-Esprit, je dois m'écrier : Tua, Pater, providentiel gubemat. (Sap., 14.) Oui, Seigneur, quelque sévère que semble d'ailleurs votre conduite envers le pauvre, il est évident qu'il y a dans le ciel une providence qui pense à lui, qui veille sur lui, qui travaille pour lui, et si le ssoins de cette providence demeurent inutiles et sans effet, ah ! mes frères, c'est ce qui doit vous faire trembler, parce que c'est votre crime, et que ce sera le sujet de votre réprobation. Car, dit siiint \mbroise, si c'est inconstestablement un crime digne de la haine de Dieu et de ses vengeances éternelles, que d'enlever au riche ce qu'il possède, ce n'est pas une moindre injustice devant Dieu de refuser au pauvre ce qu'il attend de vous et ce que vous pouvez lui procurer.
Quoiqu'il en soit de cette comparaison, et sans examiner le plus ou le moins, ce que j'avance avec une certitude entière, et pe que vous ne devez jamais oublier, c'est qu'au jugement de Dieu vous rendrez compte de l'un aussi bien que de l'autre. Et qu'aurez-vous à répondre, mon cher auditeur, quand Dieu, vous
montrant cette foule de misérables dont sa providence vous avait chargé, et dont les voix plaintives retentissaient à vos oreilles sans pénétrer jusqu'à votre cœur, il vous reprochera cette inflexible dureté que rien n'a pu amollir, et qu'il vous en demandera raison? quand il vous dira : Je voulais que celui-là lût vêtu; et vous avez sans humanité et sans compassion retenu la robe qui le devait couvrir : je voulais que celui-ci fût nourri; et vous avez détourné le pain qui devait être son aliment : je voulais que ce débiteur insolvable par le désordre de ses affaires , et languissant dans une obscure prison, fût consolé, fût délivré, et vous n'avez ni fait un pas pour le visiter, ni ouvert une fois la main pour le racheter : je voulais leur adoucir à tous leur état ; et vous leur en avez laissé ressentir toutes les disgrâces et tous les malheurs. Or est-ce là ce que je vous avais prescrit ? Est-ce ainsi que je l'avais arrêté dans mes décrets et que je l'avais marqué dans ma loi? Mais surtout est-ce ainsi que je vous avais traité vous-même; et puisque vous jouissiez si abondamment de mes dons , et que j'avais été si libéral pour vous, comment étiez -vous si resserré et si insensible pour vos frères? Nonne oportuit et te misereri conservi tut? (Matth. , 18.) Je le répète, chrétiens, et je vous le demande, que répondrez- vous à ces reproches? qu'alléguerezvous pour votre excuse ? et qui vous mettra à couvert de ce foudroyant arrêt : Retirez-vous de moi , maudits ; Discedite a me, maledicti! (Matth., 25.)
Ce n'est pas là néanmoins encore tout le bienfait du Seigneur; et je prétends que par le précepte de l'aumône il a pleinement remédié à une dernière disgrâce du pauvre , qui sont les rebuts et les mépris où l'expose ordinairement sa condition, vile par elle-même et abjecte. C'est l'injustice du monde de n'estimer les hommes que par un certain extérieur qui brille , que par le faste et la splendeur, que par l'équipage et le train , que par la richesse des ornements et la magnificence des édifices, que par les trésors et les dépenses. Tout cela répand sur les opulents et les grands de la terre je ne sais quel éclat dont le vulgaire est ébloui, et dont ils ne se faissent que trop éblouir eux-mêmes. De là qu'arrive-t-il? Accoutumés à ces honneurs qu'ils reçoivent partout et à cette pompe qui les environne , quand ils voient les pauvres dans l'abaissement et l'humiliation, de quel œil les regardent-ils, ou, pour mieux dire, les daignent-ils même regarder? Il semble que ce ne soient pas des hommes comme eux ; et si
quelquefois ils les gratifient d'une légère et courte aumône, il faut que ce secours leur soit porté par des mains étrangères, parce qu'il n'est pas permis au pauvre de les approcher, parce que la personne du pauvre leur inspirerait du dégoût, parce qu'ils se feraient ou une peine ou une confusion de traiter avec le pauvre et de converser avec lui. Divin Maître que nous adorons, Sauveur des hommes, vous êtes né pauvre, vous avez vécu pauvre, vous êtes mort pauvre; et voilà, parmi des chrétiens, c'est-à-dire parmi vos disciples, où en est réduite cette pauvreté que vous avez consacrée.
Mais, sans recourir à l'exemple de cet Homme-Dieu, sa loi doit aujourd'hui me suffire pour confondre tous les jugements humains sur le sujet des pauvres, et pour nous apprendre à les respecter. Car puisque c'est par l'estime de Dieu que nous devons régler la nôtre, des hommes si chers à Dieu, des hommes qu'il a estimés jusqu'à faire dépendre d'eux et de leur soulagement le salut du riche, jusqu'à récompenser d'un royaume éternel la moindre assistance qu'ils auront reçue de nous, comment et avec quels sentiments la foi que nous professons et qui nous les représente sous de si hautes idées nous oblige-t-elle de les envisager? Le mondain orgueilleux, et aveuglé par son orgueil, rougirait de leur appartenir; mais le Fils même de Dieu ne rougit point, en nous les recommandant, de les appeler ses frères, et de les reconnaître pour les membres de son corps mystique. Il ne rougit point d'être spécialement à eux et dans eux, d'y être par l'étroite liaison qui les unit à lui comme à leur chef, d'y être comme dans ses images vivantes qui le retracent à nos yeux avec ses caractères les plus marqués; il ne rougira point, à la face de l'univers, d'eu faire la déclaration publique, et de se substituer en leur place, quand il dira aux réprouvés : J'ai eu faim, Esurivi (Matth., 25); J'étais pressé de la soif, Sitiri, J'étais sans demeure, exposé aux injures de l'air, nu, infirme et souffrant, Hosjjes eram , nudus, infirmus. (Id.) Mais, Seigneur, en quel temps et où vous avons-nous vu dans tous ces états? Vous m'y avez vu lorsque vous y avez vu ce pauvre, parce que, tout pauvre qu'il était, je le regardais comme une portion de moi-même , ou plutôt comme un autre moi-même : Quandiu non fecistis uni de minoribus /"'s, nec mi/ti fecistis. (Id. ) Or voilà tout ce qui est exprimé dans le précepte de Jésus-Christ, et l'un des plus solides fondements dans le christianisme sur quoi il est appuyé.
Après cela, chrétiens, je ne suis plus surpris que l'esprit de l'Evangile nous fasse considérer les pauvres avec tant de vénération; je ne m'étonne plus de la règle, que nous donne saint Chrysostome , d'écouter la voix des pauvres comme la voix de Jésus- Christ même , de les honorer comme Jésus-Christ , de les recevoir comme Jésus-Christ ; je n'ai plus de peine à comprendre une autre parole de ce saint docteur, savoir, que les mains des pauvres sont aussi respectahles , et en quelque sorte plus respectables pour nous que les autels, parce que sur les autels on sacrifie Jésus-Christ , et que dans les mains des pauvres on soulage Jésus- Christ. J'entre aisément dans les vues toutes saintes de la religion, lorsqu'elle a tant de fois humilié et qu'elle humilie encore aux pieds des pauvres les monarques et les potentats. Nous en voyons renouveler chaque année la pieuse cérémouie. Toute la grandeur du siècle rend hommage dans leurs personnes à Jésus-Christ, je dis à Jésus-Christ pauvre, et non point à Jésus-Christ glorieux et triomphant. Les têtes couronnées s'inclinent profondément en leur présence, et des mains royales sont employées à les servir. Enfin je conçois comment les saints ont toujours témoigné tant de zèle pour les pauvres, les prévenant, les recherchant, les appelant auprès d'eux , et les accueillant avec une distinction digne du Maître dont ils portent le sacré sceau et les plus précieuses livrées. En tout cela , dis-je, je ne trouve rien que de convenable, rien que de juste et qui ne leur soit légitimement dû.
C'est donc ainsi, pauvres, que votre condition est relevée; et s'il a plu à la providence de votre Dieu de vous faire naître dans les derniers rangs, c'est ainsi qu'il a su, par son précepte et par les termes dans lesquels il l'a énoncé , vous dédommager de cette bassesse apparente. Qui vous méprise le méprise; et, par l'affinité qu'il y a entre lui et vous, tous les outrages qui vous sont faits lui deviennent personnels ; ils ne demeureront pas impunis : mais le temps viendra où vous en aurez une satisfaction pleine et authentique. Quel est-il ce temps? vous n'y pouvez faire, mes chers auditeurs, une trop sérieuse réflexion; c'est ce grand jour où le riche et le pauvre seront cités devant le tribunal de Dieu ; ce jour où tant de riches présomptueux et si fiers à l'égard des pauvres, qu'ils éloignaient, qu'ils rejetaient avec dédain, à qui même quelquefois ils insultaient , seront à leur tour, et par la plus affreuse révolution, couverts eux-mêmes d'ignominie et d'opprobre. Que penseront-ils et que diront-ils, lorsque, placés
a la gauche, vils restes de la nature et sujet d'horreur, ils verront à la droite et sur leurs têtes ces pauvres qu'ils laissaient ramper dans la poussière , ces pauvres autrefois si petits , mais alors comblés de gloire et si hautement exaltés? Hi sunt quos habuimus aliquando in derisum et in similitudinem improperii. (Sap. , 5.) Sont-ce là ces hommes à qui nous faisions si peu d'attention , pour qui nous avions si peu de ménagements , qui nous semblaient si fort au-dessous de nous , envers qui nous étions si indifférents, si impérieux, si absolus? Quel retour et quel changement! Les voilà parmi les enfants de Dieu, parmi les élus de Dieu . héritiers du royaume de Dieu , pendant qu'il nous fait sentir toute son indignation , et qu'il nous frappe des plus rudes coups de sa justice. Ecce quomodo computati sunt inter fîlios Dei et intcr sanctos sors iltorum est. (Ibid.) C'est à vous, chrétiens, d'y prendre garde, de concevoir d'autres sentiments pour les pauvres, de seconder les vues de la Providence sur eux, défaire ainsi pour vous-mêmes du précepte de l'aumône un moyen de sanctification et de salut; caria même Providence qui, dans l'établissement de ce précepte, s'est montrée si bienfaisante envers le pauvre, ne l'est pas moins envers le riche , comme vous le verrez dans la seconde partie.