A MUR
Autre trait de la Providence , j'entends toujours d'une providence favorable au riche dans l'établissement de l'aumône. Les richesses qui avaient été l'instrument du péché deviennent la matière de la réparation du péché même, pour nous faire comprendre ce que dit saint Paul, que tout contribue au bien de eux qui cherchent Dieu, ou qui retournent à Dieu. Nous voyons les plantes dont le suc est pour l'homme un poison mortel ; mais nous admirons au même temps l'auteur de la nature, en ce qu'elles ic croissent jamais qu'accompagnées d'une autre plante qui leur ert de contre poison. L'aumône fait quelque chose de plus; ir elle trouve le remède du mal dans la cause même du mal.
BOURDALOUE. — SBRMONS. 19
Ce sont vos richesses qui vous ont perdu, continue saint Anibroise parlant à un riche avare, et ce sont vos richesses qui vous sauveront : Pecunia tua venumdatus es; redime te pecunia tua. (Id.)
Ajoutons encore un nouveau trait de cette conduite de Dieu si bienfaisante à l'égard du riche ; le voici : Qu'est-ce que le riche dans l'état du péché ? c'est un sujet disgracié de Dieu , qui ne peut point par lui-même avoir d'accès auprès de Dieu, dont les actions les plus louables ne sont de nul mérite devant Dieu, à qui la porte de la miséricorde de Dieu semble être fermée, et qui, livré à sa justice rigoureuse , n'aurait plus d'autre parti à prendre que celui du désespoir. Mais que fait Dieu ? en lui donnant de quoi être charitable, il lui donne de quoi se ménager de puissants intercesseurs, qui par reconnaissance, qui par devoir, qui par intérêt soient obligés à solliciter et à demander grâce pour lui; et ces intercesseurs, ce sont les pauvres; ces pauvres, amis de Jésus-Christ, et, selon l'Evangile, devenus les siens : Facile vobis amieos de mammona iniquitatis (Luc, 16); ces pauvres dont les vœux s'élèvent jusqu'au trône de Dieu et que Dieu exauce : Iste pauper clamavit, et Dominus exaudivii eum (Psalm. 33); ces pauvres (circonstance bien remarquable) ces pauvres, dont le crédit auprès de Dieu ne dépend ni de leui mérite ni de leur innocence ; car ils intercèdent pour ceux qu les soulagent, sans parler, sans agir, sans y penser, et menu sans le vouloir. C'est assez qu'ils paraissent revêtus de vos au mônes, afin que Dieu les entende, et qu'en leur considération i s'adoucisse pour vous. Pourquoi cela? la raison en est belle, e c'est la réflexion de saint Augustin ; parce que , dans le langag de l'Écriture, ce n'est pas proprement le pauvre, mais l'auinôn faite au pauvre , qui intercède pour le riche. Conclude eleemo synam in corde pauperis, et hœcpro te exorabit {Ecoles., 2(i Mettez votre aumône dans le sein du pauvre, et elle priera pou vous. Le Saint-Esprit ne dit pas : Et ipse exorabit pro te; connu si c'était ce pauvre que vous avez secouru qui fût devant Die votre patron; il dit que l'aumône, indépendamment de lui, pari en votre faveur, plaide votre cause, mais d'une voix si éloqueni et si forte, que Dieu, quoique indigné et courroucé, ne pei néanmoins lui résister : Et hxcpro te exorabit.
Voilà ce que la foi nous apprend , et de là s'ensuit cette dei nière et consolante vérité , que si le riche peut avoir quelque a:
surance de sa prédestination éternelle, et quelque préservatif contre cette malheureuse réprobation dont il est menacé, c'est par l'aumône. Ah! mes chers auditeurs, combien de riches sont heureusement parvenus au port du salut, après avoir marché bien des années dans les voies corrompues du monde! A voir les égarements où ils se laissaient emporter en certains temps de leur vie, qui jamais eût espéré pour eux une telle fin? Qu'ont-ils dit à Dieu lorsqu'ils sont entrés dans sa gloire ? et , conservant le souvenir de leurs désordres passés , combien ont-ils béni et bénirontils éternellement ce père des miséricordes, qui les a éclairés, qui les a touchés , qui les a ramenés , qui les a sanctifiés , qui les a couronnés ! Mais que leur a-t-il répondu , et que leur répondra-t-il pendant toute l'éternité , où ils auront sans cesse devant les yeux ce mystère de grâce? Eleemosynx tuœ ascenderunt in conspeetu Dei. Il est vrai, vous méritiez mes châtiments les plus sévères, et ma justice en mille rencontres devait éclater contre vous ; mais vous lui avez opposé une barrière qui l'a arrêtée : ce sont vos aumônes. Au milieu de vos dérèglements, vous aviez toujours un cœur libéral et compatissant pour les pauvres, c'est ce qui m'a désarmé. Tout le bien que vous avez fait à vos frères, j'étais engagé à vous le rendre : je l'avais promis, et je l'ai exécuté. Ma providence a eu pour cela de secrets ressorts qu'elle a fait agir, et qui vous ont fait agir vous-mêmes, afin que ma parole s'accomplît ; Donnez , et on vous donnera ; Date, et dabitur vobis. (Luc. , 6.)
Mais du reste, chrétiens, ne vous y trompez pas, et ne pensez )as compter sur vos aumônes, si elles n'ont toute l'étendue et toute la mesure nécessaire. Et quelle est pour vous cette mesure? observez ceci , et imprimez-le fortement dans vos esprits. Quand un riche du siècle serait exempt devant Dieu de tout péché et de toute satisfaction , le superflu de ses biens , ainsi que je l'ai dit , devrait toujours être employé pour les pauvres comme leur patrimoine et leur partage : or de là concluez quelle est donc l'o- )liuation d'un riche pécheur, d'un riche criminel. Je prétends qu'alors le nécessaire même de l'état, ou du moins qu'une partie de ce nécessaire . n'y doit pas être épargnée ; et je me fonde sur l'autorité des Pères, qui tant de fois ont obligé les riches pénitents i diminuer la dépense de leur maison, à se vêtir avec plus de Dodestie, à vivre avec plus de frugalité, à rabattre non seulenent de leur luxe immodéré , mais de l'éclat honnête et raison-
nable où selon leur condition ils auraient pu d'ailleurs paraître, et à convertir en aumônes, pour l'acquit de leurs dettes auprès de Dieu , et pour l'expiation de leurs péchés , ce qu'ils retranchaient à leurs aises et à leurs commodités. Aussi est-il juste qu'il en coûte davantage à celui qui se trouve plus redevable; et c'est un renversement bien étrange dans le christianisme, que ce soient les plus innocents et les plus saints qui fassent les aumônes les plus abondantes; et, au contraire, les plus grands pécheurs qui se dispensent plus aisément d'un devoir si essentiel , ou qui l'accomplissent plus imparfaitement. Profitez, mes frères, du talent que vous avez dans les mains : c'est votre rançon ; et si vous ne vous en servez pas, à quoi vous exposez-vous? Vous vivrez dans l'esclavage du péché, et vous y mourrez, pour en ressentir éternellement le regret et la peine. Comme pécheurs, vous êtes ennemis de Dieu , et il faut vous réconcilier avec lui. Ce n'est pas une petite affaire à traiter entre lui et vous que cette réconciliation ; mais , tout importante qu'elle est , vous pouvez la terminer en peu de temps et à peu de frais : présentez à Dieu le sacrifiée de vos aumônes , et il fera descendre sur vous les trésors de sa grâce. Hâtez-vous , et ne différez pas ; car le Seigneur n'est pas loin, et son bras peut-être va bientôt s'appesantir sur vous. Il le tient encore suspendu ; mais s'il vient enfin à frapper, le coup sera sans remède. Plaise au ciel que cet avertissement vous soit salutaire, et que par la charité du prochain vous fassiez revivre dans vos cœurs la charité de Dieu , afin de le retrouver dans cette vie , et de le posséder dans l'éternité bienheureuse , que je vous souhaite, etc.