‹ Choix de sermonsChapitre 56 sur 79 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

Comme il y a deux sortes de grandeurs , les unes que Dieu a établies dans le monde, et les autres qui s'y érigent, pour ainsi dire, d'elles-mêmes, celles-là qui sont les ouvrages de la Providence, et celles-ci qui sont comme les productions de l'ambition humaine, il ne faut pas s'étonner, chrétiens, qu'elles causent des effets si contraires non seulement dans ceux qui les possèdent, mais dans ceux mêmes qui n'y ont aucune part, et qui les envisagent avec un œil désintéressé et exempt de passion. Une grandeur légitime et naturelle qui est de Tordre de Dieu porte en ellemême un certain caractère qui, outre le respect et la vénération, lui attire encore la bienveillance et le cœur des peuples. C'est par ce principe que nous aimons nos rois. Bien loin que leur élévation ait rien qui nous choque, nous la regardons avec un sentiment de joie que l'inclination nous inspire aussi bien que le devoir ; nous avons du zèle pour la maintenir, nous nous en faisons un intérêt : pourquoi ? parce qu'elle vient de Dieu et qu'elle doit contribuer au bien commun. Au contraire, ces grandeurs irrégulières, qui n'ont d'autre fondement que l'ambition et la cupidité des hommes, ces grandeurs où l'on ne parvient que par artifice, que par ruse, que par intrigue, et dont les politiques du siècle s'applaudissent dans l'Écriture, en disant : Manus nostra

excelsa, et non Dominus fecit hsec omnia {Dent., 32), c'est notre crédit, c'est notre industrie, et non le Seigneur, qui nous a faits ce que nous sommes: ces grandeurs que Dieu n'autorise pas parce qu'il n'en est pas l'auteur, quelque éclatantes qu'elles soient à nos yeux, ont je ne sais quoi qui nous pique et qui nous révolte, parce qu'elles nous paraissent comme autant d'usurpations et autant d'excès qui vont au renversement de cette équité publique pour laquelle naturellement nous sommes zélés. Or ce caractère d'injustice qui leur est essentiel, est ce qui nous les rend odieuses. Ainsi quand Pierre fut élevé à la plus haute dignité dont un homme soit capable, qui est celle de chef de l'Église, les apôtres ne s'en plaignirent point, ni n'en conçurent nulle peine, mais lorsque Jacques et Jean vinrent demander au Fils de Dieu les premières places de son royaume, tous les assistants en furent scandalisés, et témoignèrent de l'indignation contre ces deux frères : Et audientes decem indignati sunt de duo bu» discipulis. (Matth. , 20.) Pourquoi cette différence? Ah! dit saint Chrysostome, il est bien aisé d'en apporter la raison. La prééminence de Pierre ne les choqua point, parce qu'ils savaient bien que Pierre ne l'avait pas recherchée, et qu'elle venait immédiatement de Jésus-Christ; mais ils ne purent voir sans murmurer celle des deux enfants de Zébédée, parce qu'il paraissait évidemment que c'était eux-mêmes qui l'affectaient et qui l'ambitionnaient. Or il n'y a rien de plus odieux que ces ambitieuses prétentions, et ce seul exemple pourrait suffire pour justifier nia dernière proposition.

Mais il est important, chrétiens, de lui donner quelque étendue, et d'en reconnaître la vérité dans le détail, pour en être encore plus fortement persuadés. Je considère donc l'ambition dans les deux états où elle a coutume de dérégler et de pervertir l'esprit de Thomme : je veux dire dans la poursuite de la grandeur, lorsqu'elle n'y est pas encore parvenue ; et dans le terme de la grandeur même, quand elle y est enfin arrivée. Or, dans l'un et l'autre état, je dis qu'elle n'a rien en soi qui n'excite l'envie, qui ne soit un objet d'aversion, et qui, par les autres passions quelle fait naître, parles divisions et les partialités qu'elle entretient. par les querelles qu'elle suscite . n'aille à la destruction et à la ruine delà charité. Ne consultez que votre expérience, bien plus capable ici de vous instruire et de vous convaincre que toutes les raisons. Quelle idée vous formez -vous d'un ambitieux préoc-

cupé du désir de se faire grand? Si je vous disais que c'est un homme ennemi par profession de tous les autres hommes, j'entends de tous ceux avec qui il peut avoir quelque rapport d'intérêt: un homme à qui la prospérité d'autrui est un supplice; qui ne peut voir le mérite, en quelque sujet qu'il se rencontre, sans le haïr et sans le combattre ; qui n'a ni foi ni sincérité ; toujours prêt, dans la concurrence, à trahir l'un, à supplanter l'autre, à décrier celui-ci, à perdre celui-là pour peu qu'il espère d'en profiter : qui de sa grandeur prétendue et de sa fortune se fait une divinité à laquelle il n'y a ni amitié, ni reconnaissance, ni considération, ni devoir qu'il ne sacrifie, ne manquant pas de tours et de déguisements spécieux pour le faire même honnêtement selon Je monde; en un mot, qui n'aime personne et que personne ne peut aimer : si je vous le figurais de la sorte, ne diriezvous pas que c'est un monstre dans la société, dont je vous aurais fait la peinture? et cependant, pour peu que vous fassiez de réflexion sur ce qui se passe tous les jours au milieu de vous, n'avouerez-vous pas que ce sont là les véritables traits de l'ambition, tandis qu'elle est encore aspirante et dans la poursuite d'une fin qu'elle se propose ?

Ah ! mes frères, disait saint Augustin (et remarquez, chrétiens, ce sentiment), quand l'ambition serait aussi modérée et aussi équitable envers le prochain qu'elle est injuste et emportée, la jalousie seule qu'elle produirait encore infailliblement par la simple recherche d'une élévation qu'elle se procurerait elle-même, devrait en détacher votre cœur. Et puisque cette jalousie est une faiblesse dont les âmes les plus fortes, et souvent même les plus vertueuses, ont peine à se défendre, et qui néanmoins ne laisse pas d'altérer la charité chrétienne, si nous avions à cœur cette charité , pour laquelle Dieu nous ordonne de renoncer à tout le reste, nous n'aurions garde de lui faire une plaie si dangereuse dans le cœur des autres, en témoignant une ardeur si vive de nous élever : cela seul nous tiendrait dans les bornes d'une prudente nodestie. et il n'en faudrait pas davantage pour réprimer dans ions la passion de nous agrandir-, mais quand nous y ajoutons eut autres désordres, qui n'en sont, il est vrai, que les accidents, nais les accidents presque inséparables et pires que la substance le la chose; c'est-à-dire quand, pour soutenir cette passion ou ►lutôt pour la satisfaire, nous y joignons la malignité, l'iniquité, 'infidélité; que, par une avidité de tout avoir et de l'emporter

sur tout le monde, nous ne pouvons souffrir que l'on rende justice à personne ; que de nos proches mêmes et de nos anus nous nous faisons des rivaux; et ensuite des ennemis secrets; que, par des perfidies cachées, nous traversons leurs desseins pour faire réussir les nôtres; que nous usurpons, par des violences autorisées du seul crédit, ce qui leur serait dû légitimement; que nous envisageons la disgrâce et la ruine d'autrui comme un avantage pour nous , et que , par de mauvais offices , nous y travaillons en effet; que pour cela nous remuons tous les ressorts d'une malheureuse politique, dissimulant ce qui est, supposant ce qui n'est pas, exagérant le mal, diminuant le bien, et, au défaut de tout le reste, ayant recours au mensonge et à la calomnie pour anéantir, s'il est possible , ceux qui , sans même le vouloir, sont des obstacles à notre ambition , parce qu'ils ont un mérite dont ils ne peuvent se défaire, et qui est l'unique sujet qui nous irrite: qu'en même temps que nous en usons ainsi à l'égard des autres , pour empêcher qu'ils ne s'élèvent au-dessus de nous, il nous paraît insupportable que les autres aient seulement la moindre pensée de s'opposer aux vues que nous avons de prendre l'ascendant sur eux; que, pour peu qu'ils le fassent, nous concevons contre eux des ressentiments mortels et des haines irréconciliables (car tout cela arrive, chrétiens, et il me faudrait des discours entiers pour vous représenter tout ce que fait l'ambition et tous les stratagèmes dont elle se sert au préjudice de la charité et de l'union fraternelle pour parvenir à ses fins , voilà ce que l'esprit du monde lui inspire); quand, dis-je, nous y procédons de la sorte, ah! mes chers auditeurs, n'est-ce pas une conséquence nécessaire qu'en suivant des maximes aussi détestables que celles-là. nous devenions l'objet de l'indignation de Dieu et des hommes? Mais que serait-ce si maintenant je voulais m'étendre sur l'autre point que je me suis proposé , et si je venais à vous mettre devant les yeux les excès de l'ambition quand une fois elle est parvenue au terme de ses espérances, et qu'elle se trouve en possession de ce qu'elle prétendait? Quel usage alors, ou plutôt quel abus et quelle profanation de la grandeur ! vous le voyez. Quelle arrogance et quelle fierté de l'ambitieux, qui se prévaut de sï fortune pour ne plus garder de ménagements avec personne, poui traiter avec mépris quiconque est au-dessous de lui, pour ei attendre des respects et des adorations, pour vouloir que ton plie sous son pouvoir, et seul décider de tout et régler tout

SUR L'AMBITION. o±7

pour affecter des airs d'autorité et d'indépendance ! Quelle dureté à faire valoir ses droits, à exiger impérieusement ce qu'il > - croit dû, a emporter de hauteur ce qui ne lui appartient pas. à poursuivre ses vengeances, à opprimer les petits, à humilier les grands et à leur insulter! Quelle ingratitude envers ceux mêmes qui lui ont rendu les services les plus essentiels, et à qui peut-être il doit tout ce qu'il est : dédaignant de s'abaisser désormais jusqu'à eux et les oubliant! Une heure de prospérité fera méconnaître à un favori une amitié de trente années. Quel faste et quelle splendeur pour éblouir le public, pour en attirer sur soi les regards, pour répandre sur son origine un éclat qui en relève la bassesse et qui en efface l'obscurité !

Et c'est ici, chrétiens, que je dois encore vous faire observer la différence de ces deux espèces de grandeur que j'ai déjà distinguées, et dont je vous ai parlé à l'entrée de cette troisième partie; je veux dire de la grandeur naturelle et légitime qui est établie de Dieu . et de cette grandeur, si j'ose ainsi m'exprimer, artificielle, qui n'a pour appui que l'industrie et l'ambition des hommes. Car la première, qui est celle des princes et de tous ceux qui tirent de leur naissance et de leur sang leur supériorité , cette grandeur, dis-je, est communément civile, affable, douce, indulgente et bienfaisante, parce qu'elle tient de la nature même de celle de Dieu. Comme elle est sûre d'elle-même, et qu'elle n'a point à craindre d'être contestée, elle ne cherche point tant à se faire seul ir: elle n'est point si jalouse d'une domination qui lui est tout acquise, et bien loin de s'enfler et de grossir ses avantages, elle les oublie en quelque manière, parce qu'elle sait assez qu'on ne les oubliera jamais. Mais l'autre au contraire est une grandeur farouche, une grandeur rebutante et inaccessible , délicate sur ses privilèges, aigre, brusque, méprisante. Ne pouvant se cacher à elle-même la source d'où elle est sortie, et craignant que le monde n'en perde point assez le souvenir, elle tache à y suppléer par une pompe orgueilleuse, par un empire tvrannique. par une inflexible sévérité sur ses prérogatives; et de là. faut-il être surpris qu'elle soit exposée aux envies, aux murmures, aux inimitiés? On l'honore en apparence, mais, dans le fond, on la liait-, on lui rend certains hommages parce qu'on la redoute, mais ce ne sont que des hommages forcés; on voudrait qu'elle fût anéantie •. et au moindre échec qu'elle reçoit , on s'en fait une joie et comme un triomphe. Si l'on ne peut l'attaquer ouverte-

348 oUR L'AMBITION.

ment, on la déchire en secret; et si l'occasion se présente d'éclater enfin et de l'abattre, y a-t-ii extrémités où Ton ne se porte, et quels exemples tragiques en a-t-on vus !

Bienheureux les humbles, qui, contents de leur condition, savent s'y contenir et y borner leurs désirs ! Ils possèdent tout à la fois et le cœur de Dieu et le cœur des hommes. Ce n'est pas qu'ils ne puissent monter aux plus hauts rangs, car l'humilité ne demeure pas toujours dans ses ténèbres, et Jésus-Christ aujourd'hui nous fait entendre que souvent, dès cette vie même, elle sera exaltée : Qui se humiliât, exaltabitwr. (Luc. , 14.) Mais parce que ce n'est point elle qui cherche à s'avancer et à paraître -, parce que de son choix, et suivant le conseil du Fils de Dieu, elle ne demande ni ne prend que la dernière place, Recumbe in novissimo loco (Id. ); parce que, pour la résoudre à en occuper une autre, il faut l'appeler, il faut la presser, il faut lui faire une espèce de violence, Amice, ascende superius (Id.); parce qu'en changeant d'état, elle ne change ni de sentiments ni de conduite ; que pour être élevée, elle n'en est ni moins soumise à Dieu, ni moins charitable envers le prochain, ni moins détachée d'elle-même; que les honneurs, bien loin de la flatter, lui sont à charge, et qu'au lieu d'en tirer une fausse gloire , elle les tourne à sa confusion ; qu'elle n'emploie jamais plus volontiers le pouvoir dont elle est revêtue que lorsqu'il s'agit d'obliger, de soulager, de faire du bien; fût -elle au comble de la grandeur, non seulement on l'y voit sans peine, mais il n'est personne qui ne lui applaudisse, qui ne lui donne son suffrage, qui ne la révère et ne la canonise. Ce serait peu néanmoins pour elle que ces éloges du monde, et que cette voix des peuples en sa faveur, si Dieu n'y ajoutait ses récompenses éternelles; mais comme il résiste aux ambitieux et aux superbes, c'est aux humbles qu'il communique sa grâce sur la terre , et qu'il prépare une couronne immortelle dans le ciel , où nous conduise, etc.

Page 1