DEUXIÈME PARTIE
Ce que nous craignons communément le plus , et ce qui nous serait dans la vie plus fâcheux et moins soutenable , c'est chrétiens, qu'on nous traitât comme nous traitons les autres, qu'on nous jugeât comme nous jugeons les autres, qu'on nous poursuivît
et dous condamnât comme nous poursuivons et condamnons ]es autres. Notre injustice va jusqu'à ce point de ne vouloir rien supporter de ceux avec qui nous sommes liés par le nœud de la sosété humaine, et de prétendre qu'ils nous passent tout, qu'ils mus cèdent tout, qu'en notre faveur ils se démettent de tout. \>\. par un retour bien naturel, ils se comportent envers nous, t'Ion que nous nous comportons envers eux; s'ils s'élèvent contre aous, de même que nous nous élevons contre eux, et s'ils nous font ressentir toute la rigueur qu'ils ressentent de notre part, bous en paraissons outrés et désolés. Mais à combien plus forte liaison devons -nous donc craindre encore davantage que Dieu ; Le se serve pour nous de la même mesure dont nous nous serijons pour le prochain : c'est-à-dire qu'il ne devienne aussi implacable pour nous que nous le sommes pour nos frères , et que I y pardon que nous ne voulons pas leur accorder, il ne nous l'ac- ■lorde jamais à nous-mêmes? Or c'est justement à quoi nous ions exposons par notre inflexible dureté et par nos inimitiés. lin ne voulant pas nous conformer à sa conduite, nous l'obli- Ihons de se conformer à la nôtre , et nous obstinant à ne rien Inrdonner, nous lui donnons un droit particulier de ne nous Ihrdonner jamais. Comment cela? le voici. Parce qu'alors nous 1 nus rendons singulièrement coupables , et coupables en quatre Manières. Observez-les : coupables envers Dieu, coupables enllrs Jésus-Christ, Fils de Dieu, coupables envers le prochain llbstitué en la place de Dieu , et coupables envers nous-mêmes. Ilupables envers Dieu , dont nous violons un des préceptes les ■ Lis essentiels ; coupables envers Jésus-Christ , Fils de Dieu , que llus renonçons en quelque sorte dès que nous renonçons au ca- I rtère le plus distinctif et le plus marqué du christianisme; couples envers le prochain substitué en la place de Dieu, et à lli nous refusons ce qui lui est dû en conséquence du transport jMsDieu lui a fait de ses justes prétentions; enfin coupables enlis nous-mêmes, soit en nous démentant nous-mêmes de la jifière que nous faisons tous les jours à Dieu, soit en pronon- W<t contre nous-mêmes, par cette prière, notre propre conpnation. Quelle ample matière et quel nouveau fonds de mo- Iî! ttcoutez-moi, tandis que je le vais développer. |.ar il ne faut point se persuader, chrétiens, qu'il vous soit inlerent de pardonner ou de ne pardonner pas , et que devant |u vous eu soyez quittes pour lui représenter la justice de vos
ressentiments et de vos vengeances , par la grièveté des injur qui vous offensent. Tout offensés que vous pouvez être, Dii tous défend de suivre les mouvements de votre cœur aigri et e venimé , et quelque violente que soit la passion qui vous anim il veut que vous Pétouffiez : pourquoi? parce qu'il s'est réser à lui seul le droit de vous venger et de vous faire justice , quai il lui plaira , et selon qu'il lui plaira : Mihi vindicta et ego r tribuam. [Rom., 12.) Il ne prétend pas que sans sujet et sa égard on s'attaque à vous , ni que le tort que vous recevez d meure impuni : mais parce que , s'il vous permettait d'être vou mêmes les juges et les exécuteurs de la juste satisfaction qi vous pouvez attendre, tout le lien de la société serait bient rompu, et toute la charité éteinte dans le monde. Pour la mai tenir, cette société qu'il a établie , et pour conserver entre 1 hommes cette charité si nécessaire, il vous ordonne de lui aba donner votre cause , de vous en reposer sur lui , et de réprim jusqu'au moindre sentiment qui vous porterait aux dissensions à une fatale désunion. Précepte si exprès et d'une obligation étroite, qu'il entend même que sur le point de lui présenter to autre sacrifice, vous quitterez l'autel, vous y laisserez la victim et vous irez avant toute chose vous réconcilier avec votre ennen Sans cela, quelque présent que vous apportiez à son sanctuai et que vous ayez à lui mettre dans les mains, il le rejette et réprouve. Que faites- vous donc, mon cher auditeur, quand, p une division scandaleuse ou par une secrète aliénation, vous I parez ce que Dieu avait uni , et vous troublez la paix dont était le grand et le sacré nœud? Outre l'ennemi visible que voi avez sur la terre et que vous aigrissez encore davantage, voi en suscitez contre vous un autre dans le ciel, mais plus puissa: mille fois et plus redoutable , tout invisible qu'il est : c'est Dii même. Or se rendre ainsi coupable et condamnable, aux yeux s Dieu, n'est-ce pas l'autoriser spécialement à vous punir, et vous punir sans rémission ?
Non , chrétiens , tant que vous serez inflexibles pour vos frèrt n'espérez pas que Dieu jamais se laisse fléchir en votre favet Vous vous prosternerez à ses pieds , vous gémirez devant h vous vous frapperez la poitrine et vous éclaterez en soupirs po le toucher : mais la même dureté que vous avez à l'égard d' homme comme vous, il l'aura envers vous; et malgré vos géin sements et vos soupirs, n'attendez de lui d'autre réponse que
foudroyant anathème : Point de miséricorde à celui qui n'a pas liait miséricorde : Judicium sine misericordia Mi gui non fecit mUericordiam. (Jacob., 2.) Il est vrai que dans son Église il y i un tribunal de miséricorde pour les pécheurs et pour le pardon le leurs péchés, et qu'il a revêtu ses ministres de son pouvoir oour vous absoudre : mais ce pouvoir, par rapport à vous, est (iiispendu dès que vous voulez fomenter dans votre âme le mau- I ais levain qui l'envenime, et le ministre alors doit vous dire en mis renvoyant : Judicium sine misericordia Mi qui non fecit itisericordiam. Il est vrai qu'à la mort Dieu commande aux nètres de redoubler leurs soins pour votre secours, et de vous [ommuniquer abondamment et libéralement toutes les grâces ipifils ont à dispenser. Mais s'ils ne peuvent vous engager à une éunion sincère et de cœur, et s'ils n'en ont de solides témoignâtes, il leur défend à ce moment même, à ce formidable moment, Ile vous faire part des remèdes spirituels dont une telle disposiilon vous rend indignes; et plutôt que de vous les appliquer en tlet état , il veut qu'ils vous laissent mourir sans sacrements et en [éprouvés, afin que sa parole s'accomplisse : Judicium sine miip'icordia Mi qui non fecit misericordiam. Ah! combien de Bêcheurs sont ainsi passés au jugement de Dieu ; et si plusieurs liât consenti dans cette extrémité à de prétendues réconciliations, tlmbien, sous de trompeuses apparences, sont morts aussi ensuis qu'ils l'étaient depuis de longues années! Car il est certain lie de toutes les passions, il n'en est point qui s'imprime plus rofondément que la haine, ni qu'il soit plus difficile de déraci- |;r. On a vu des chrétiens, après avoir enduré pour l'Evangile |; cruels supplices et triomphé de tous les efforts des tyrans, mblier eux-mêmes à la vue d'un ennemi ; et sur le point de [nsommer leur victoire, céder à un ressentiment, et perdre ec la foi la couronne du martyre.
Ue ne m'en étonne point, puisque rien n'est plus directement
jposé à l'esprit de Jésus-Christ que l'esprit de vengeance et les
îrsions qui l'entretiennent dans un cœur. Autre sujet de la
1ère et de l'indignation de Dieu. Car entre les caractères de la
évangélique, un des plus propres, et je puis dire le premier,
j'St cette charité qui, sans distinction d'amis et d'ennemis , nous
tous ensemble , et ne fait de tous les cœurs qu'un même cœur,
de toutes les aines qu'une même âme. Cette charité qui va jus-
a bénir ceux qui nous chargent de malédictions, jusqu'à prier
pour ceux qui nous persécutent et qui forment contre nous les plus injustes entreprises, jusqu'à les embrasser, jusqu'à les secourir dans leurs besoins , jusqu'à les aider de tout notre pouvoir. Cette charité que pratiqua sur la croix le Fils de Dieu , notre Sauveur et notre divin exemplaire, lorsque s'adressant à son Père, il prit la défense des Juifs qui poursuivaient sa mort , des juges qui l'avait condamné, et de ses bourreaux mêmes qui l'outrageaient encore après l'avoir crucifié : Pater dimitte Mis; non enim sciunt quid faciunt. (Luc, 23.) Voilà, dis-je, la perfection de la loi de grâce-, voilà le précepte que Jésus-Christ semble avoir eu le plus à cœur, le précepte qu'il a spécialement adopté comme son précepte, auquel il s'est particulièrement attaché, sur lequel il a plus fortement insisté, voilà à quoi il veut qu'on nous connaisse en qualité de chrétiens : In hoc côgnoscent omnes quia discvpuli mei estis. (Joan., 13.) Quand donc, contre toutes les règles de cette charité si hautement et si expressément recommandée , nous nous éloignons les uns des autres , et que nous vivons dans une guerre, ou déclarée, ou d'autant plus dangereuse et plus mortelle qu'elle est plus couverte-, quand à la première atteinte qui nous blesse, nous nous récrions, nous nous emportons, nous ne pensons qu'à rendre reproche pour reproche, médisance pour médisance , mal pour mal quel qu'il puisse être ; quand retenus par un respect tout humain et par une modération feinte, nous conservons cependant au fond de notre âme un venin qui l'empoisonne , et qui ne manque pas de se répandre dans l'occasion, quoique subtilement et sans bruit; quand nous nous consumons de réflexions , de désirs , d'envies , que nous inspire une secrète malignité et qui ne tendent qu'à la satisfaire ; quand nous nous laissons préoccuper des idées communes, que nous nous faisons une gloire d'avoir vengé une injure, que nous regarderions comme un opprobre de n'en avoir pas effacé la tache, que nous aurions honte de n'en avoir pas eu raison par quelque voie que ce soit : n'est-ce pas alors renoncer Jésus-Christ, sinon de bouche au moins d'effet, puisque c'est renoncer une des maximes fondamentales de la sainte religion qu'il nous a prêchée? N'est-ce pas rougir de Jésus-Christ, puisque c'est rougir de sa morale et de l'observation de sa loi? Or, ne nous y trompons pas, et comprenons bitMi deux choses : premièrement, qu'il n'y a point d'autre médiateur par qui nous puissions obtenir la rémission de nos péchés que Jésus-Christ ; secondement, que quiconque aura renoncé
Jésus-Christ , Jésus-Christ le renoncera ; et que quiconque aura rougi de Jésus-Christ devant les hommes, Jésus- Christ devant son Père rougira de lui. Par conséquent , que si nous ne pardonnons comme Jésus-Christ, et selon la loi de Jésus-Christ, nous ne pouvons compter sur sa médiation , ni espérer par ses mérites l'abolition de nos offenses; mais si ce n'est pas par lui que nous l'avons, par qui l'aurons-nous?
Chose étrange, mes chers auditeurs! Nous sommes chrétiens, ou nous prétendons Têtre. En vertu de la profession que nous en taisons, nous n'avons pas une fois recours à Dieu pour implorer sa grâce que ce ne soit au nom de Jésus-Christ, comme frères de Jésus-Christ, comme membres de Jésus-Christ. Et cependant nous prenons des sentiments tout opposés à ceux de Jésus-Christ; nous tenons une conduite toute contraire à la sienne, nous le désavouons et nous le déshonorons, en désavouant son Evangile et déshonorant le christianisme, où par une vocation particulière il nous a spécialement appelés. Autrefois le signe des chrétiens et la gloire du christianisme, c'était l'esprit de paix qui régnait entre eux ; c'était, comme je l'ai dit, ce concours unanime de tant de volontés dans une même volonté, et de tant d'intérêts dans un même intérêt : tellement que de toute une multitude il ne se faisait pour ainsi dire qu'un même homme. Lespaïens le remarquaient et c'est ce qui les étonnait, ce qui les édifiait, ce qui les charmait. Qu'y avait-il en effet de plus admirable et de plus grand? Ils voyaient parmi des gens de tous les pays et de tous les caractères une concorde que rien ne troublait. Ils voyaient des martyrs endurer sans se plaindre, et même avec joie, les fausses accusations, les calomnies atroces, les ignominies publiques, tout ce qu'il y a de plus outrageant et de plus diffamant. Ils voyaient ces généreux soldats de Jésus -Christ et ces fidèles imitateurs de sa charité pardonner à leurs tyrans toute la fureur qui les animait contre eux, et embrasser ceux qui les tourmentaient, qui les déchiraient, qui les brûlaient. C'était là le triomphe de la religion : mais en voici le scandale. C'est que parmi les successeurs de ces chrétiens si patients et si charitables, il ne se trouve presque plus de patience dans les injures ni de charité. On voit des disciples de Jésus-Christ en de perpétuelles contestations et en des discordes éternelles. On emploie toutes les considérations divines et humaines pour les adoucir et pour les accommoder : mais souvent on y perd ses soins, et l'on n'y peut réussir. Ce qu'il y a de
plus dépiorable, c'est que, par la plus funeste de toutes les illusions, ce sont quelquefois les plus chrétiens en apparence et les plus déclarés pour la piété, qui gardent dans le cœur plus d'amertume et plus de fiel. Ils viennent à l'autel de Jésus -Christ, ils participent au sacrement de Jésus-Christ , ils prêchent la plus sévère morale de Jésus-Christ , et cependant ils roulent dans leur esprit mille projets de la vengeance la plus vive et la plus pure. Et cependant ils forment mille intrigues et mille cabales, non point seulement contre quelques particuliers, mais contre des sociétés, contre des corps entiers, pour les noter, pour les décrier, pour les ruiner. Et cependant ils n'épargnent ni le sacré ni le profane , ni l'artifice ni le mensonge, pourvu qu'ils puissent parvenir à la fin qu'ils se proposent , d'humilier, de confondre , de perdre quiconque ose les contredire, et ne donne pas aveuglément dans leurs idées, ou plutôt dans leurs erreurs. Encore prétendent-ils agir en cela pour Jésus-Christ, et défendre la cause de Jésus-Christ : comme si cet Homme-Dieu, et ce Dieu de charité, qui, pour la défense de sa propre personne, ne proféra pas une parole, autorisait dans eux , sous le vain prétexte de sa gloire j les plus aigres sentiments, les plus iniques préjugés, les plus noires médisances et les plus injustes pratiques.
Mais revenons. De ne vouloir pas pardonner, c'est se rendre coupable envers Dieu, coupable envers Jésus-Christ Fils de Dieu, et je dis encore coupable envers le prochain substitué en la place de Dieu : troisième raison qui engage Dieu à nous juger nousmêmes selon toute la sévérité de sa justice et sans indulgence. Car, quel que puisse être cet homme contre qui vous vous tournez et pour qui vous vous montrez si intraitable? Il est revêtu de tous les droits de Dieu, et c'est de lui que Dieu vous a dit ce que l'apôtre saint Paul disait à son disciple Philémon au sujet d'Onésime : Recevez-le comme moi-même, et usez-en avec lui comme vous en devez user avec moi-même : Suscipe illum sicut me. {Philem,, 17. ) Il vous a déplu dans une occasion, il s'est échappé à votre égard, et c'est une dette dont vous pourriez lui demander compte. Mais cette dette, je la prends sur moi ; et pour une juste compensation, je lui transporte celles que je pourrais à meilleur titre exiger de vous. Car souvenez-vous que vous vous devez vous-même à moi, et que j'ai sur vous un droit absolu et sans réserve : Si autem aliquid nocuit tibi, aut débet, hoc miht imputa : ego reddam, ut non dicam tibi quod et te ipsum
miliidebes. (Ibid., 18.) C'est ainsi, dis-je, que Dieu s'en est expliqué, et c'est ainsi que votre frère, tout redevable qu'il vous est, a droit d'attendre de votre part un traitement favorable et une remise entière. Mais vous, violant tous ses droits, vous n'êtes occupé que des vôtres; vous les relevez, vous les exagérez, vous les redemandez avec une hauteur et une exactitude que vous appelez droiture, justice, équité, mais que j'appelle, moi, inhumanité, que j'appelle cruauté, que quelquefois même je puis appeler férocité. Car qui ne sait pas quels sont les emportements d'une passion de vengeance ? on se croit tout permis , et l'on ne garde nulles mesures. Dans la fausse idée que l'on se forme d'une offense que l'imagination grossit, et que notre délicatesse fait croître à l'infini, quoi qu'on dise, quoi qu'on entreprenne, quoi qu'on exécute, ce n'est jamais trop. Pour un trait, on en renvoie mille autres; pour un mot, on en vient à mille discours remplis d'invectives les plus injurieuses et qui n'ont point de fin ; pour une fois et pour un moment, on passe les années, et souvent toute la vie à butter sans cesse un homme , à le chagriner, à le traverser, et. s'il est possible, à le désoler et à l'accabler : pourquoi ? parce que, aveuglés d'un amour-propre qui ne se prescrit point de bornes, nous nous infatuons de nos prétendus droits, et nous perdons tout souvenir du droit réel et solide que Dieu a transmis au prochain.
Après cela, mes chers auditeurs, allez à l'autel faire la prière que le Sauveur vous a lui-même tracée. Allez aux pieds de Dieu prononcer contre vous-mêmes l'arrêt le plus foudroyant. Allez à la face de ce Dieu de majesté vous démentir vous-mêmes, vous condamner vous-mêmes , et vous rendre enfin coupables envers vous-mêmes. C'est la dernière preuve par où je finis, et dont vous devez être touchés. Nous disons tous les jours à Dieu : Seigneur, pardonnez-nous nos offenses, comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés, Dimitte nobis, sicut et non dimittimus. ( Matth., 6.) Nous le disons, mais, si nous comprenons le sens de cette prière , et que nous ayons l'âme ulcérée d'un ressentiment qui la pique , et qu'elle n'ait pas encore guéri , cette prière de sanctification devient pour nous une prière d'abomination ; et je soutiens que nous ne la devons proférer qu'en tremblant; que nous la devons regarder comme une sentence de mort et comme l'anathème le plus terrible qui puisse tomber sur nos têtes. Et en effet, n'est-ce pas ou nous démentir nous-mêmes,
ou nous condamner nous-mêmes? Nous démentir nous-mêmes, si nous pensons d'une façon et que nous parlions de l'autre : si, ne voulant pas sincèrement et de bonne foi que Dieu mette cette égalité parfaite entre son jugement et le nôtre, nous osons néanmoins lui tenir un langage tout opposé. Nous condamner nousmêmes, si consentant à ce que Dieu ne nous pardonne qu'autant que nous pardonnerons, nous ne pardonnons pas ; et si, pour rentrer en grâce auprès de lui, nous ne remplissons pas une condition sans laquelle nous semblons conséquemment lui demander qu'il nous réprouve.
Car qu'est-ce à dire, Pardonnez -nous, mon Dieu, de même que nous pardonnons, lorsque réellement et dans la pratique nous ne pouvons nous résoudre à pardonner? Dimitte nobis, sicut et nos dimittimus. Faites-y, mon cher frère, toute l'attention nécessaire, et je m'assure que vous en serez saisi de frayeur. C'est dire à Dieu : Seigneur, comme je porte dans mon sein une aversion que rien n'en peut arracher, ayez pour moi la même haine; et comme je ne veux jamais voir cet ennemi, ni qu'il me voie, ne souffrez pas que moi-même je vous voie jamais dans votre royaume. Travaillez à ma perte, comme je travaille à la sienne, et couvrez-moi dans l'enfer d'une confusion éternelle, comme je voudrais sur la terre le combler d'opprobre : sicut et nos. C'est dire à Dieu : Ne me pardonnez pas mieux, Seigneur, que je pardonne ; et comme cette réconciliation où l'on m'engage n'est qu'apparente, ne vous réconciliez point autrement avec moi; je suis toujours ennemi : soyez toujours le mien. Malgré la parole que j'ai donnée , je n'attends pour me venger que l'occasion qui me manque; servez-vous pour vous venger de moi de toutes celles qui se présenteront et qui ne vous manqueront pas : sicut et nos. C'est dire à Dieu : De même. Seigneur, qu'il me suffit, ou que je veux qu'il me suffise, en pardonnant, de ne point agir contre la personne, et que, du reste, je ne prétends la gratifier en rien, l'aider en rien, abandonnez tous mes intérêts, et ne prenez part à aucune chose qui me concerne. Privez-moi de tous vos dons, et refusez-moi toute faveur, tout secours, tout bien : sicut et nos. Est-ce ainsi, mon cher auditeur, que vous l'entendez? Du moins c'est ainsi que vous le dites, et c'est ainsi que Dieu dans sou jugement l'accomplira. Quelle horreur! ah! pensez-y, chrétiens: quelle conviction et quelle horreur, quand Dieu, en vous rejetant de sa présence, vous dira : De ore tuo te judico. Il ne faut point
d'autre juge que vous-mêmes. L'arrêt de ma justice qui vous éloigne de moi vous paraît rigoureux; il vous consterne, il vous désespère-, mais c'est vous-mêmes qui l'avez dicté, et vous l'avez eu cent l'ois vous-même dans la bouche. De quoi pouvez-vous vous plaindre? je suis la règle que vous m'avez marquée; je vous pardonne comme vous avez pardonné, ou plutôt parce que vous n'avez jamais pardonné, ne comptez jamais que je vous pardonne. Retirez-vous. De ore tuo tejudico.
C'est à vous, mes frères, à le bien méditer ce funeste arrêt, et c'est à vous à prendre sur cela votre parti. Car il n'y a point de tempérament, point de milieu : ou pardon de votre part, ou de la part de Dieu affreuse réprobation. Choisissez de l'un ou de l'autre. Mais quoi? voudrais-je donc à ce prix me donner une satisfaction si vaine? M'est-il donc si important de réparer une injure, que je veuille qu'il m'en coûte mon éternité, mon salut, mon âme? En poursuivant un ennemi et en le haïssant, ne serait-ce pas être mille fois encore plus ennemi de moi-même , et en repoussant un mal, ne serait-ce pas m'attirer le plus grand de tous les maux, le souverain mal? Comment en jugerai-je à la mort, et comment en jugent tant d'autres? Oserais -je mourir alors dans l'état d'inimitié où je vis, et ne serait-ce pas un scandale pour le monde même, qui, malgré ses faux principes sur les injures, par la contradiction la plus sensible, et par le témoignage qu'il se trouve forcé de rendre à la vérité, condamnerait luimême un mourant assez endurci pour emporter avec lui son ressentiment dans le tombeau? Or pourquoi ne pas faire maintenant et utilement ce qu'il faudra faire nécessairement un jour, et peutêtre sans fruit? Car qu'est-ce que ces réconciliations de la mort, et que peut -on se promettre de ce qui n'est souvent qu'une cérémonie et qu'un usage? S'il y a quelques difficultés à surmonter, et quelques victoires à remporter sur moi , j'en serai bien dédommagé par l'onction divine qu'on y goûte. Jamais Joseph ne ressentit plus de consolation que lorsqu'il embrassa ses frères qui l'avaient vendu. Il en pleura, non pas de douleur, mais de la joie la plus douce et la plus solide. Quoi qu'il en soit, chrétiens, nous sommes pécheurs (car voilà toujours où il en faut revenir), et pécheurs en toutes manières. Comme pécheurs, nous avons un besoin infini que Dieu nous pardonne. Pardonnons, et espérons tout de sa miséricorde dans le temps et dans l'éternité bienheureuses, où nous conduise, etc.