XVIII. — SERMON
lieddite quœ sunt Cœsaris Ccesari , el quœ sunl Dei Dec.
Rendez à César ce qui appartient à Cés;u\ et à Dieu ce qui appartient à Dieu. Saint Matth., chap. 22.
C'est l'oracle que Jésus-Christ, la sagesse incréée, prononce en notre évangile , pour confondre la prudence humaine dans la personne de ses ennemis. Les pharisiens, ces prétendus réformateurs , lui firent , de concert avec quelques gens de la cour d'Hérode , une question à laquelle il semblait ne pouvoir répondre sans se rendre criminel. Ils lui demandèrent s'il était juste et même permis de payer le tribut établi dans la Judée par l'empereur romain : Licel censum clare Cœsari, an non ? (Matth., 22.) Si, par sa réponse, il eût approuvé cette nouvelle imposition» c'était choquer directement les intérêts des Juifs , à qui les pharisiens prêchaient sans cesse qu'étant le peuple de Dieu, ils ne pouvaient s'assujettir aux lois des hommes comme les autres luttions de la terre; mais d'ailleurs s'il eût répondu favorablement pour l'exemption du peuple , c'était s'exposer à être traité de séditieux par les hérodiens , qui , suivant les mouvements de la cour et du sénat de Rome, à l'exemple d'Hérode leur souverain, s'efforçaient partout de publier que puisque les Romains par leurs armes maintenaient le repos de la Judée et en étaient les protecteurs, on ne pouvait sans injustice leur refuser une telle reconnaissance et un tribut, si raisonnable. Vous savez, chrétiens, quelle fut la décision du Sauveur du monde, lorsque, prenant la pièce de monnaie qu'on lui avait présentée et y voyant l'image
de Tibère : Allez, hypocrites, dit-il , rendez à César ce que vous confessez vous-mêmes être à César, et rendez à Dieu ce qui est à Dieu. Réponse qui confondit la malice des hommes sans engager l'innocence du Fils de Dieu , qui donna tout à César sans rien ôter au peuple , et dont les ennemis mêmes de Jésus-Christ conçurent de l'admiration : Et audlentes mirati sunt (Matth., 22) ; mais en sorte, remarque saint Jérôme, qu'avec ce sentiment d'admiration qui devait les attacher à cet Homme-Dieu, ils remportèrent néanmoins tout leur endurcissement et toute leur infidélité : Infidelltatem cimi admiratione reportantes. ( Hieron.)
Mon dessein est de vous expliquer, mes chers auditeurs , cette divine réponse et cette importante maxime de notre adorable Maître, parce qu'elle contient un des devoirs les plus essentiels de la justice chrétienne. Je ne m'arrêterai point aux mystiques interprétations de quelques Pères et de quelques prédicateurs après eux. Je m'en tiens à la lettre-, et dans le sens le plus naturel, je viens vous dire avec Jésus-Christ : Reddite, rendez-vous mutuellement, mes frères, ce que vous vous devez les uns aux autres. Soyez pour le prochain aussi fidèles que vous voulez qu'il le soit pour vous; et si par usurpation vous aviez attenté sur ses droits, que votre premier soin soit de les réparer par une prompte, et légitime restitution : Reddite ercjo qux sunt Cmsaris Cxsari : après cela vous pourrez rendre à Dieu ce qui lui appartient, Et <ju;c sunt Del Deo.
Mais que dis-je, et quel ordre! N'est-ce pas à Dieu que nous devons d'abord penser; et dans la concurrence, ne doit-il pas être satisfait préférablement à tout autre? Les intérêts du prochain peuvent-ils entrer en parallèle avec les siens , et toute réparation due à sa justice ne tient-elle pas le premier rang entre nos obligations? D'où vient donc que Jésus-Christ paraît établir un ordre tout contraire? Ce n'est pas, répond le docteur angélique saint Thomas, que l'intérêt du prochain doive l'emporter sur l'intérêt de Dieu, mais c'est que l'intérêt de Dieu est nécessairement renfermé dans l'intérêt du prochain, et qu'il n'est pas possible que nous nous acquittions auprès du prochain sans nous acquitter par là même auprès de Dieu , qui en est le protecteur et comme le tuteur. Vinsi, chrétiens, souffrez que je me borne précisément à ces paroles : Reddite qux sunt Cxsaris Cxsari, Rendez à César ce qui appartient à César, et que je vous parle aujourd'hui e la restitution par rapport aux biens de fortune. Je me promets
beaucoup de cette matière; elle est morale; elle est instructive; elle est capable de remuer les plus secrets ressorts de vos consciences. Demandons les lumières du Saint-Esprit par l'intercession de Marie. Ave.
Saint Chrysostome parlant des injustices qui se commettent contre le prochain, et en particulier des usurpations, soit violentes, soit frauduleuses, dont la société humaine est continuellement troublée , a fait une réflexion bien solide , quand il a dit que l'injustice était de tous les désordres du monde celui que l'on condamnait, que l'on détestait, que l'on craignait le plus dans les autres ; mais en même temps que l'on négligeait , que l'on tolérait, que l'on fomentait davantage en soi-même, Il est étrange, disait ce saint docteur, de voir le soin avec lequel nous nous précautionnons contre la mauvaise foi des hommes à notre égard , et cependant le peu de défiance que nous avons de notre mauvaise foi envers eux. >"ous sommes vigilants et attentifs pour empêcher que ceux qui traitent avec nous ne nous fassent le moindre tort , et à peine pensons-nous jamais au tort que nous leur faisons. Quoique la charité nous oblige à croire que notre prochain est équitable, la prudence nous fait prendre des mesures avec lui comme s'il n'avait nulle équité ; et parce qu'il peut être in- | juste, nous nous gardons de lui comme s'il l'était en effet. Au contraire , quoique la connaissance que nous avons de nous-mê- j mes nous convainque qu'il y a dans nous un fonds inépuisable d'iniquité , l'amour-propre qui nous aveugle fait que nous ne nous en défions presque jamais : et néanmoins, ajoute saint Chrysos- • tome , il évident que l'iniquité dont on use envers nous nous est bien moins préjudiciable que celle dont nous usons envers autrui, puisque dans les maximes du salut c'est un mal sans comparaison plus grand de tromper que d'être trompé, de faire l'injustice que de la souffrir, de dépouiller le prochain que d'être dépouillé soi-même. Le monde n'en juge pas de la sorte; mais la foi, qui est notre règle , établit ce point de morale comme une vérité infaillible , dont il ne uous est pas permis de douter. Il s'ensuit donc qu'un homme chrétien qui veut vivre selon les principes de la loi de Dieu doit avoir plus de délicatesse pour ne pas blesser les intérêts de son frère que pour conserver les siens propres, et que sa principale étude ne devrait pas être de se préserver de la mauvaise foi de ceux qui l'approchent, mais de préserver ceux qui rapprochent et de se préserver soi-même de la sienne. Cette
conséquence passerait même dans le paganisme pour indubitable: jugez si eJle peut être contestée dans la religion de Jésus- Christ. Or voilà, mes chers auditeurs, l'important secret que je dois aujourd'hui vous découvrir, pour vous faire prendre selon Dieu une conduite sûre et pour vous mettre à couvert de la rigueur de ses jugements; cette exactitude de conscience, cette fidélité inviolable, cette horreur de tout ce qui ressent l'injustice. Et si vous m'en demandez la raison, la voici avec le précis et l'abrégé de tout ce discours.
C'est que je remarque quatre choses qui doivent nécessairement produire en nous ces saintes dispositions : la facilité de s'approprier injustement le bien d'autrui, c'est la première; et la difficulté infinie de restituer ce bien quand on en est une fois saisi, c'est la seconde; l'impuissance fausse et prétextée dont on se pare communément lorsqu'il s'agit de cette restitution, c'est la troisième; et la véritable impossibilité de se sauver sans cette restitution, c'est la dernière. Prenez garde, chrétiens : si de ces quatre choses ainsi proposées, vous en ôtiez une seule, c'està-dire, s'il était rare et extraordinaire dans le monde de s'emparer, contre les lois de la conscience , du bien du prochain; ou qu'après s'en être emparé, la restituti n en fût aisée : si la difficulté de la faire allait jusqu'à l'impossible , ou du moins que l'obligation n'en fût pas absolument indispensable, j'avoue que le péché dont je parle n'aurait pas des suites si pernicieuses ni si funestes pour le salut. Mais quand j'avance tout à la fois ces quatre propositions légalement constantes : rien de plus aisé que de se trouver devant |Dieu coupable d'une injustice, et rien de plus difficile que de la [réparer: rien de plus faux que l'impossibilité prétendue par la [plupart des hommes de faire cette réparation, et rien de plus vrai
nie l'impossibilité du salut sans cette réparation : ah! chrétiens, iil n'y a point d'homme, pour peu qu'il soit engagé dans le comiinerce du monde, qui ne doive trembler et qui ne doive tous les [jours se citer soi-même devant le tribunal de Dieu, pour y rendre sur ce sujet un compte exact. Développons ces grandes vé-
*ités. Je traiterai les deux premières dans la première partie, et
es deux autres dans la seconde. C'est tout le partage de cet en-
retien.
BOURDALOCE. — SERMONS. 23