‹ Choix de sermonsChapitre 64 sur 79 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

De quelque apparence d'équité que le monde se pique, et quelque raffinée d'ailleurs que puisse être la prudence du siècle pour se garantir de l'injustice et de l'usurpation, je le répète, chrétiens, rien n'est plus aisé ni plus commun parmi les hommes que de se trouver, sans y penser même, chargé du bien d' autrui. Et saint Chrysostome, examinant d'où peut naître cette facilité malheureuse, a fort bien dit qu'elle vient ordinairement de deux chefs de la cupidité qui est en nous, et des occasions continuelles qui sont hors de nous. Car la cupidité qui est en nous nous fait regarder avec jalousie le bien du prochain et les occasions où nous sommes nous mettent souvent en pouvoir de le lui enlever Or ce pouvoir joint à cette jalousie , c'est ce qui entretient dans le monde le péché d'injustice et ce qui nous le rend si facile. Ainsi raisonne ce saint docteur; et en effet, si dans la recherche et dans l'usage des biens de la terre, nous n'agissions, ou que par le mouvement de la grâce, ou que par la lumière de la raison, ou même que par la simple inclination de la nature, ce péché dont le désordre est si général ne serait pas à craindre pour nous. Car la nature, qui ne demande que le nécessaire, se contenterait aisément du peu qu'elle a; la raison, qui fait justice à un chacun, n'aurait garde de prétendre à ce qui ne lui appartient pas-, et la grâce, qui porte même jusqu'à se dépouiller du sien, serait bien, éloignée de nous autoriser à prendre ce qui est aux autres. Mais aujourd'hui ce n'est ni la grâce , ni la raison , ni la nature même qui nous gouverne, c'est la passion. C'est cette concupiscence dont parle l'Écriture, qui infecte tout le corps de nos actions, et pour user du terme du Saint-Esprit qui enflamme tout le cercle et tout le cours de notre vie. Inflammat rotam nativitatis nostras. (Jacob., 3.) Or la concupiscence ne dit jamais, C'est assez ; au contraire , plus elle a , plus elle veut avoir, se persuadant toujours que tout lui manque, et, par un prodige d'aveuglement que saint Ambroise a remarqué , se faisant une infinité de besoins auxquels elle tâche, à quelque prix que ce soit, de satisfaire. Et parce qu'elle ne trouve pas de quoi remplir tous ces besoins imaginaires dans le peu de bien qui lui est échu selon les ordres de la Providence (Dieu même, tout Dieu qu'il est, dir saint Augustin, ne pouvant contenter un avare), que fait-elle.'

Ce qu'elle ne trouve pas dans son fonds, elle le cherche dans le fonds d'autruir, et elle considère le bien du prochain comme le supplément de son indigence. Voilà le caractère de cette passion. Or pour cela il n'y a point d'artifice qu'elle n'emploie , point de ruse qu'elle n'invente, point de crime qu'elle ne commette et à qui elle ne donne même une couleur de vertu. De là c'est elle qui a enseigné aux hommes l'art de pallier les usures ; c'est elle qui leur a révélé le mystère des confidences et des simonies; c'est elle qui leur a suggéré l'usage commode des antidates et des faux contrats; c'est elle qui leur a fait une science des chicanées les plus honteuses et de toutes les supercheries. Oui, chrétiens, c'est la passion du bien qui a mis en crédit tant d'espèces d'usures différentes dont les noms mêmes étaient inconnus , et que quelques-uns font présentement valoir comme des productions de leur esprit et de leur subtilité, selon le mot de l'Écriture: Multi quasi inventionem xstimant fœnus. (Ecoles., 29.) Ce péché d'usure, qui était condamné dans le paganisme, a trouvé de l'appui chez les chrétiens. La cupidité l'y a introduit, et, pour le justifier, elle l'a fait passer pour un secours de la charité, et pour un soutien nécessaire au commerce public. De peur qu'il n'effrayât les âmes timorées et fidèles, elle a eu soin de le déguiser en mille façons. C'était, si nous l'en voulons croire, une simplicité à nos pères d'estimer l'argent stérile de sa nature; elle a su le rendre fertile : et, par un miracle bien surprenant, il a paru :>ntre ses mains la chose du monde la plus fructueuse. Hanc fecuniam tanquam humum proponit (Zenon. Veroïx.), dit Zenon de Vérone; et voici, chrétiens, comment les premiers Pères de l'Église se sont expliqués sur cette matière et en quoi ils ont fait consister la malice du péché que je combats : l'avarice regarde son argent comme une terre féconde . le présentant à qui le veut pour attirer celui d'autrui. Mais les paroles qui suivent sont encore bien plus expresses et plus remarquables : Eamque peregrlnantem ferait supputatione nutrire nondesuiit, ut summam guœrat , non quam commodatio dédit, sed quam pepereriuit armait numéro dies et anni. (Id.) Pendant qu'elle [promène cet argent de main en main, elle ne cesse point de l'augmenter par une funeste supputation d'intérêts, exigeant îci pour cela, jusqu'à ce qu'elle ait recueilli une somme, non [pas égale au prêt qu'elle a fait, mais enflée du surcroît détestable que lui ont produit les années, les mois, les jours, armés,

pour ainsi dire, de leur nombre et devenus terribles par leur multitude : Armati numéro dieu et anni. Pouvait-on dépeindre l'usure sous des traits plus forts, et plus marqués?

Il en est de même de tous les autres désordres du siècle. Car n'est-ce pas cet amour déréglé des biens temporels qui nous a appris ce secret, maintenant si connu, de trafiquer et de vendre jusque dans le sanctuaire, de faire négoce du patrimoine des pauvres et des bénéfices de l'Eglise , de les exposer comme à l'enchère sous ombre de permutation, d'en tirer des tributs et des pensions sans aucun titre même apparent, d'en compter les revenus parmi les choses dont on se croit maître , d'en rechercher la pluralité et de les multiplier autant qu'il est possible ? Abus qui crient au ciel vengeance de tant de profanations et de sacrilèges ; et ce qui est encore plus capable de nous toucher, abus sujets aux affreuses conséquences de la restitution. N'est-ce pas, dis-je, la cupidité qui leur a donné naissance? Saurait-on tant de stratagèmes et userait-on de tant de détours, de tant de surprises et de tant de fourberies en matière de procès , si l'on n'était possédé de ce démon? Et tant de contrats simulés qui se font tous les jours au mépris des lois divines et humaines, les uns pour frustrer de ses droits un seigneur, les autres pour exclure un créancier, ceux-ci au préjudice d'un pupille , ceux-là contre l'intérêt du prince et du peuple, ne sont-ce pas autant d'inventions de cette concupiscence dont le charme commence par les yeux et empoisonne bientôt le cœur? Voilà, mes chers auditeurs, la première cause de l'extrême facilité qu'on trouve à commettre des injustices; disons mieux, voilà d'où vient la difficulté et souvent l'impossibilité morale de n'en commettre pas. Car il n'y a qu'à vivre comme l'on vit, et qu'à suivre le cours ordinaire du monde, pour être infailliblement emporté par ce torrent. Ah! chrétiens, qu'il est donc aisé d'y faire un triste naufrage !

Ajoutez à cela les occasions presque continuelles qui s'offrent à nous, et qui sont autant de pièges presque inévitables tendus de toutes parts à la convoitise des hommes. Car de croire qu'il n'y ait de violence et de vols que ceux qui se font dans les forêts et dans des lieux écartés, c'est une erreur trop grossière pour vous l'attribuer ; et vous êtes trop éclairés pour ne savoir pas que comme il y a des larcins qui n'osent se produire et qui donnent de la confusion, aussi v en a-t-il dont les hommes ne rougissent

point, et qui se commettent dans les conditions les plus éclatantes, suivant cette parole du philosophe \Multifurto non erubescunt. (Se nec.) En effet, poursuit-il, on voit tous les jours les plus petits brigandages punis selon la sévérité des lois, pendant que les plus grands, que les plus scandaleux, que les plus énormes se soutiennent non seulement avec impunité, mais avec honneur, pendant qu'ils marchent en triomphe et qu'ils insultent en quelque façon aux larmes des misérables : nam et minora latrocinia

puniuntur, dam magna feruntur in triumplds. (ïd.) Mais ne parlons point de ceux-là, chrétiens; arrêtons-nous à nous-mêmes et reconnaissons ce qu'il serait important que nous eussions sans cesse devant les yeux, que les occasions d'usurper le bien d'autrui nous sont très présentes et qu'elles nous assiègent de tous côtés. Telle est la nature et telles sont les suites de la société qui est entre les hommes. Un domestique a le bien de son maître entre les mains; s'il manque de religion et de conscience, c'est une tentation pour lui journalière et à laquelle il lui est difficile de résister. Un marchand négocie, il donne et il reçoit; s'il n'est homme de probité , et s'il ne craint Dieu , c'est une matière qu'il a toujours prête pour allumer et pour satisfaire son avarice. Quest-ce que la plupart des charges et des emplois, sinon autant de spécieux moyens pour prendre commodément et honorablement? Qu'est-ce que la profession d'un juge, sinon un perpétuel danger de préjudicier aux intérêts des parties dont il a les différends à terminer? Qu'est-ce que la condition d'un officier de guerre, sinon une espèce de nécessité de ruiner ceux mêmes dont on a entrepris la défense? Ainsi de tous les autres états. Il y a plus, dit le chancelier Gerson : tout homme qui doit, quelque légitime que soit l'engagement de la dette qu'il a contractée , est actuellement saisi du bien de son prochain, et s'il n'acquitte pas cette dette dans le temps prescrit , il commence à retenir injustement ce bien; et tandis qu'il le retient de la sorte, c'est comme s'il l'enlevait à chaque moment; et quoiqu'il le relâche dans la suite par un payement ou volontaire ou forcé, le péché de l'avoir retenu n'en est pas moindre devant Dieu. Or, qu'y a-t-il dans le monde de plus commun que tout cela ? D'où il faut conclure que les grands, les riches, les hommes constitués en dignité, qui semblent être les plus éloignés de l'usurpation et du larcin , sont néanmoins ceux qui s'y trouvent les plus exposés. Car ce riche mondain, au milieu de sa grandeur et de sa magnificence, est

chargé du bien d'une infinité. de pauvres: du bien d'un domestique qui le sert , du bien d'un artisan qui travaille pour lui , du bien d'un marchand qui le fournit ; et ce bien, sans qu'il y prenne garde, est autant le sujet de ses iniquités que de sa honte. Les pauvres peuvent lui nuire d'une façon, et il peut nuire aux pauvres de l'autre; comment? je l'ai dit, par les occasions où l'engage même la Providence.

Devez-vous donc , chrétiens , vous étonner qu'il y ait une facilité si grande à tomber dans le désordre de l'injustice? et fautil demander après cela pourquoi le Sage, qui était éclairé des lumières de l'esprit de Dieu , cherchait partout un homme qui eût les mains nettes du bien d'autrui -, l'appelant un homme de miracle, disant qu'il voulait faire son éloge, l'élevant jusques au ciel et le canonisant dès cette vie : Quis est hic, est lauclabimus eum. {Ecoles., 31.) Oui, mes frères, reprend saint Chrysostome, c'est un miracle de la grâce d'être tous les jours dans l'occasion et dans le pouvoir de s'emparer du bien d'autrui, et de ne se trouver jamais saisi que du sien propre. Ce qui me surprend et ce que j'ai cent fois déploré , c'est de voir des gens , livrés, comme dit saint Paul, à la corruption de leurs désirs, outre ces occasions générales d'attenter sur le bien du prochain , en rechercher de particulières, s'y ingérer d'eux-mêmes, les poursuivre avec ardeur et former mille intrigues pour y parvenir. Vous savez chrétiens, quelle est leur ambition : c'est d'avoir des deniers à manier, c'est d'entrer dans un traité, c'est d'obtenir une commission. Voilà le plus haut point de leur fortune : et vous savez quelle commission est la plus considérable et la plus importante dans leur estime; celle où il y a plus d'affaire, c'està-dire celle où il y a plus de péril , celle où il est plus à craindre de se damner, celle où un homme , s'il veut oublier les lois de la religion et les violer, le peut plus sûrement et plus avantageusement. Car voilà l'idée véritable de ce genre d'emplois, et voilà ce qui les distingue : le pouvoir de faire plus ou moins de mal.

Ah ! mon cher auditeur, que ces sentiments sont opposés au vrai christianisme , et qu'ils s'accordent peu avec la conscience ! Car je vous dis, moi, que du moment que vous ambitionnez ces emplois, ces emplois sont pernicieux pour vous; et ne les connaissez-vous pas assez pour savoir qu'en les exerçant vous pouvez vous procurer mille profits injustes ; et n'avez-vous pas assez d'expérience de vous-même pour voir qu'en même temps que vous le pour-

rez vous serez dans le danger prochain de le vouloir? Or, cela étant, s'il , irrivait même que vous y fussiez destiné et appelé, ne feriezvous pas de bonne foi, ou du moins ne devriez-vous pas faire les derniers efforts pour les éviter, bien loin de vous y pousser? Ce sont des emplois, me direz- vous, où il faut quelqu'un-, et pourquoi ne sera-ce pas moi aussi bien qu'un autre? Mais je vous réponds ce que j'ai déjà répondu plus d'une fois sur une matière à peu près semblable, que s'il y faut quelqu'un, c'est quelqu'un qui craigne d'y être, quelqu'un qui tremble en y entrant, quelqu'un qui gémisse et qui s'afflige sincèrement d'en porter la charge. Voilà celui qu'il y faut : celui-là s'y pourra sauver, et s'y comportera avec honneur. Mais c'est un emploi avantageux, et où Ton peut s'enrichir en peu de temps. Hé! n'est-ce pas pour cela même que vous devez l'appréhender, puisque c'est un oracle de votre foi que quiconque veut devenir riche en peu de temps , ne peut guère être juste selon Dieu : Qui festinat ditari, non erit 'nntoceiu. (Prov., 28.) Permettez-moi, mes frères, de faire ici une réflexion. Vous en faites souvent de politiques sur les affaires du monde. En voici une chrétienne , que la politique la plus intéressée ne détruira pas. Toutes les règles de la conscience vous apprenaient qu'il n'est rien de plus contraire au salut qu'un emploi où il est aisé de s'enrichir : mais toutes les règles de la conscience n'avaient pas assez de force pour vous le faire fuir dans cette vue. Qu'a fait Dieu? il a permis que les considérations humaines vinssent au secours de votre devoir, et que l'intérêt même temporel vous obligeât à ne plus tant désirer ce qui se trouvait sujet à tant de recherches et à de si tristes décadences. Je ne sais si vous profiterez de cette leçon, mais malheur à ceux pour qui ce dernier remède de la miséricorde et de la sagesse divine n'aura d'autre effet que d'exciter leurs murmures et de les jeter dans le désespoir ! Vous m'entendez , et il n'est pas nécessaire que je m'explique davantage.

Mais revenons. C'est donc une chose très ordinaire et très facile parmi les hommes que de commettre l'injustice sur ce qui concerne le bien d'autrui. Est-il aussi facile et aussi commun de la réparer après l'avoir commise? Je vous le demande, chrétiens : c'est à vous-mêmes que j'en appelle, et à ce long usage du monde que vous avez encore plus que moi. En voyons-nous aujourd'hui beaucoup qui, pour satisfaire au christianisme et à la loi de Dieu, prennent le parti de restituer un bien mal acquis? Je ne veux que

cette preuve de ma seconde proposition. Où voit-on aujourd'hui des exemples pareils à ceux que rapportait saint Augustin pour l'édification du peuple de Dieu? Je veux, mes frères, disait ce grand homme dans le livre des cinquante homélies; je veux vous faire part de ce que j'ai vu, et de ce qui m'a donné l'idée sensible d'une solide religion. Je veux, pour exciter votre piété, lui proposer ce que fit un pauvre de Milan , réduit dans une extrême indigence des biens de la terre, mais parfaitement riche des trésors du ciel. Il avait trouvé deux cents pièces d'or, et cette somme , en se l'appropriant, pouvait lui tenir lieu d'une ample fortune; mais aussi lui eût-elle été la matière d'un crime. Le voilà donc dans le trouble : plus affligé d'avoir, quoique innocemment, ce qui n'est pas à lui , que celui même à qui la somme appartient de l'avoir perdue. Il s'informe, il cherche, il use de toutes les diligences pour savoir qui a fait cette perte ; il le trouve , et , transporté de joie, il lui remet tout entre les mains. Celui-ci, par une juste reconnaissance , lui offre vingt pièces de cette monnaie ; mais le pauvre refuse de les accepter. L'autre le presse au moins d'en recevoir dix; mais le pauvre persiste dans son refus. Enfin, piqué d'une si sainte générosité, le maître lui abandonne la somme entière , protestant qu'il n'y prétend rien. Et moi , répond le pauvre , j'y prétends encore beaucoup moins , puisque je n'ai en effet nul droit d'y prétendre. Exemple mémorable : et quel combatT mes frères, s'écrie saint Augustin, quelle contestation! Mais où sont maintenant les imitateurs d'une telle fidélité; c'est-à-dire où sont les âmes délicates jusqu'à ce point sur l'intérêt d'autrui, qu'une chose trouvée leur soit un fardeau dont elles ont impatience de se décharger? Je dis un fardeau, parce qu'il leur impose devant Dieu l'obligation d'une enquête exacte et d'une fidèle restitution. Quoi qu'il en soit, où sont-elles ces âmes pleinement désintéressées? Où voit-on, demande le même Père dans l'excellente lettre qu'il écrivait à Macédonius, où voit-on un homme du barreau, après avoir défendu et gagné une cause injuste, se mettre en devoir de réparer le dommage dont il est l'auteur? Où voit -on des juges, touchés d'un remords salutaire, rendre à des parties lésées ce qu'ils leur ont enlevé par un jugement inique et de mauvaise foi? Où voit -on des ecclésiastiques restituer les fruits des bénéfices qu'ils possèdent sans en accomplir les charges? Avec cette seule figure j'aurais de quoi convaincre et de quoi confondre tous les étais qui composent le monde chrétien.

.Mais je laisse ces sortes d'abus, et voyez seulement, mes chers auditeurs, Ja peine que témoignent certains riches et certains grands du monde quand il s'agit d'acquitter des dettes légitimement contractées; et la violence qu'ils se font, ou plutôt qu'il leur faut faire pour arracher d'eux un payement dont ils conviennent les premiers qu'ils ne peuvent se défendre. Par combien de paroles et de vaines promesses n'éludent-ils pas les poursuites d'un créancier? Combien de rebuts ne l' obligent-ils pas à essuyer? De combien de retardements et de remises ne fatiguent-ils pas sa patience : et cela, sans prendre garde aux eifets terribles et aux engagements de conscience dont une semblable dureté est nécessairement suivie? Car s'il n'était question que des bienséances et des raisons humaines, quoiqu'il n'y ait rien, même selon le monde, de plus indigne que ce procédé, je n'insisterais pas là-dessus. Mais quand il y va du salut éternel, si je ne m'en expliquais avec tout le zèle et toute la force que requiert le sacré ministère que j'exerce, ce serait être prévaricateur. Or, il y va du salut, chrétiens ; et de quelque prétexte que vous cherchiez à vous autoriser, la théologie la plus indulgente et la plus commode ne peut rien rabattre de cette décision. Cependant vous savez ce qui arrive, surtout parmi les grands du siècle. On traite un homme d'importun et de misérable, parce qu'il demande son bien, et ce misérable est contraint de poursuivre une dette comme s'il poursuivait une grâce, parce que c'est à un grand qu'il a affaire, n'en obtenant jamais d'autre réponse sinon qu'il n'y a rien encore à lui donner, quoiqu'en même temps il y ait tout ce qu'il faut pour cent dépenses superflues, quoiqu'il y ait tout ce qu'il faut pour le luxe, quoiqu'il y ait tout ce qu'il faut pour le jeu, quoiqu'il y ait tout ce qu'il faut pour le crime. Et avec cela peut-être ne laisse-t-on pas d'affecter tout l'extérieur de la dévotion, et de se déclarer pour la morale la plus étroite.

Ah! mes chers auditeurs, souffrez que je vous le dise ici avec douleur, voilà l'un des obstacles à la conversion les plus invincibles que les gens du monde aient à surmonter : cette difficulté de rendre au prochain ce qui lui est dû. Voilà ce qui les endurcit, voilà ce qui étouffe dans eux les mouvements de la grâce, voilà ce qui les rend esclaves du démon et ce qui les tient si opiniâtrement éloignés de Dieu. Ils viennent, disait saint Augustin faisant le portrait et le caractère de ce genre de pécheurs, c'est-à-dire de ces usurpateurs el possesseurs du bien d'autmi; ils viennent se

prosterner devant les autels, les yeux baignés de larmes, le cœur plein d'amertume et de repentir. Ils s'accusent, ils se condamnent, et ils veulent, à ce qu'il paraît, se réconcilier parfaitement avec Dieu. Mais quand on leur parle de restituer, c'est là qu'ils commencent à se démentir et à changer de langage. Jusque-là ils écoutent le prêtre comme le lieutenant de Dieu, ils se soumettent à lui comme leur juge , ils lui obéissent comme au pasteur et au médecin de leur âme : quoi qu'il exige d'eux et qu'il ordonne, tout leur semble aisé. Mais vient-il à leur prescrire une restitution, dès là ils le prennent lui-même à partie, et, dans le désespoir de le gagner, ils en cherchent un autre plus traitable, un autre moins embarrassant , un autre qui les trompe et qui se damne avec eux. Vous diriez que le ministre de Jésus-Christ devient en un moment leur ennemi , parce qu'il s'arme d'un zèle d'équité pour l'intérêt du prochain. Cette résistance, poursuit saint Augustin, nous force souvent à employer contre eux toute la rigueur de la discipline de l'Eglise; et quand ils s'opiniâtrent à retenir ce qu'ils possèdent injustement, nous nous faisons une loi de leur refuser ce que Dieu nous a confié, et de leur retrancher l'usage des divins mystères. Nolentes autem reddere arguimus , increpamus, sanctl altaris communione privamus. (August.) Mais, hélas! que ces remèdes sont communément faibles et impuissants, et qu'il y en a peu qui se déterminent à restituer, pour être ensuite rétablis dans la participation du corps de Jésus-Christ qui est le souverain bien des justes sur la terre ! D'où vient cela ? c'est qu'il n'y a rien dans le fond qui répugne davantage et qui soit plus contraire au naturel de l'homme, que de se dessaisir des choses qui flattent sa cupidité, Ingemiscimus gravati , disait l'apôtre, quoiqu'en un autre sens, eo quod nolumus expoliari. (II. Cor., 5.) Nous gémissons sous le poids de l'iniquité qui nous accable, parce que nous ne pouvons nous résoudre à nous dépouiller de cette possession criminelle contre laquelle il y a si longtemps que notre conscience réclame , et qu'elle ne cessera jamais de troubler par le ver intérieur qu'elle excite en nous. Hé quoi j dit un mondain délibérant avec soi-même sur une importante restitution, faudra -t -il donc ruiner mes enfants, en leur ôtant ce qu'ils ont toujours envisagé comme l'héritage de leur père ; et , tout innocents qu'ils sont de mon injustice, auront-ils la disgrâce et le malheur d'en porter la peine? Faudra-t-il déchoir du rang que je tiens dans le monde, et d'une fortune opulente me voir

réduit dans une vie obscure ? Faudra-t-il me faire connaître pour ce que je suis , pour un ravisseur du bien d'autrui , et en le restituant, exécuter contre moi-même un jugement si sévère? Où prendre de quoi réparer toutes les injustices dont je me sens coupable? Où trouver ceux qui les ont souffertes et à qui je devrais satisfaire? Toutes ces raisons se présentent à mon esprit, le jettent dans la confusion et dans le trouble , le portent à des désespoirs, lui donnent des dégoûts de sa religion, lui en rendent l'exactitude odieuse , le tentent de ne plus rien croire, le mettent au terme de tout risquer et de mourir impénitent ; en un mot , lui représentent cette restitution plus fâcheuse que la mort même, et, malgré les sollicitations pressantes de l'esprit de Dieu, lui font conclure : Non , je ne le puis. Vous ne le pouvez, mon cher auditeur! Ah! plut à Dieu que cette parole fût sincère et véritable ; et qu'au lieu de l'extrême difficulté dont je conviens, elle signifiât dans vous une impuissance absolue ! Quelque déplorable que fût votre sort, votre salut du moins serait hors de risque : car si vous n'aviez pas de quoi satisfaire les hommes, vous auriez de quoi contenter Dieu. Mais la question est de justifier cette impuissance dont vous vous prévalez; et je vais vous faire voir qu'il n'est rien de plus faux que le prétexte de cette impossibilité alléguée par la plupart des hommes en matière de restitution, comme aussi rien n'est plus vrai que l'impossibilité réelle du salut sans la restitution. C'est le sujet de la seconde partie.

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