XIX — SERMON
Sequebatuv autem illum mulla lurb populi, et mulierum quœ plangebant tamentabantur illum. Conversus autema illas Jésus, clixit : Filiœ Jérusalem, îiolit flere super me, secl super vos ipsas flele super filios veslros.
Or, il était suivi d'une grande multitud de peuple , et de femmes qui se frappaier la poitrine , et qui le pleuraient. Et Jésus s tournant vers elles, leur dit : Filles d Jérusalem, ne pleurez point sur moi. mai pleurez sur vous-mêmes et sur vos enfant; Saint Llg , chap. 23.
Sire,
Est-il donc vrai que la passion de Jésus-Christ, dont nous ce lébrons aujourd'hui l'auguste mais le triste mystère, quelque idé que la foi nous en donne , n'est pas l'objet le plus touchant qi doive occuper nos esprits et exciter notre douleur ? Est - il m que nos larmes peuvent être plus saintement et plus utilemen employées qu'à pleurer la mort de l'Homme-Dieu: et qu'un au tre devoir, plus pressant et plus nécessaire, suspende, pour ain: dire, l'obligation qu'une si juste reconnaissance, d'ailleurs, non impose, de compatir par des sentiments de tendresse aux soûl frances de notre divin Rédempteur? Nous ne l'aurions jamai pensé, chrétiens; et c'est néanmoins Jésus-Christ qui nous parle et qui, pour dernière preuve de la charité la plus généreuse i la plus désintéressée qui fut jamais, allant au Calvaire ou il do mourir pour nous, nous avertit de ne pas pleurer sa mort, et d pleurer toute autre chose que sa mort : y alite flere super me, se
'super vos flete. (Luc, 23.) Saint Ambroise, faisant l'éloge funèbre de l'empereur Valentinien le jeune, en présence de tout le peuple de Milan, crut s'être bien acquitté de son ministère, et avoir pleinement satisfait à ce que ses auditeurs attendaient de lui, quand il les exhorta à reconnaître, par. le tribut de leurs larmes, ce qu'ils devaient à la mémoire de cet incomparable prince, lequel avait exposé sa vie et s'était comme immolé pour eux : polvamus bono principi stipendiarias lacrymas, qui pro nobis etiam vitœ stipendiutn solvil. (Ambr.) Mais moi, engagea vous entretenir, dans ce discours, de la sanglante mort d'un Dieu sauveur des hommes, je me vois réduit à vous tenir un langage bien différent, puisqu'au lieu d'emprunter les paroles de saint Ambroise, qui semblaient naturellement convenir à mon sujet, je dois vous dire, au contraire : Non, mes frères, ne donnez point à ce Dieu mourant des larmes qu'il n'exige pas de vous : ces larmes que vous verseriez sont des larmes précieuses, ayez soin de les ménager; on vous les demande pour un sujet plus important que tout ce que vous concevez. Non seulement Jésus-Christ vous permet de ne pas pleurer sa mort, mais il vous le défend même expressément, si de la pleurer est pour vous un obstacle à pleurer un autre mal qui vous touche de bien plus près , et qui est en effet plus déplorable que la mort du Fils même de Dieu. Je sais que toutes les créatures y devinrent ou y parurent sensibles, que le soleil s'éclipsa, que la terre trembla, que le voile du temple se déchira , que les pierres se fendirent , que les tombeaux furent ouverts, que les cendres des morts se ranimèrent, que toute la terre en fut émue : l'homme seul, encore une fois, est dispensé de ce devoir, pourvu qu'il s'acquitte d'un autre moins tendre en apparence, mais plus solide dans le fond. Laissons donc aux astres et aux éléments , ou , si vous voulez leur associer des créatures intelligentes, laissons aux anges bienheureux le soin d'honorer les funérailles de Jésus -Christ par les marques de leur -deuil : ces anges de paix, dit Isaïe, l'ont amèrement pleuré. Pour nous, sur qui Dieu a d'autres desseins, au lieu de pleurer Jésus- Christ, pleurons avec Jésus-Christ, pleurons comme Jésus-Christ, pleurons ce qui a fait pleurer Jésus -Christ; c'est ainsi que nous sanctifierons nos larmes, et que nous nous les rendrons salutaires. Croix adorable! nous les répandrons devant vous, et vous leur communiquerez cette vertu céleste et ce caractère de sainteté que vous reçûtes en recevant dans vos bras le Saint des
saints! Pleins de confiance nous avons recours à vous, et nous vous disons avec toute l'Eglise : O cruxl ave.
Un mal plus grand dans l'idée de Dieu, que la mort même d'un Dieu ; un mal plus digne d'être pleuré, que tout ce qu'a enduré le Fils unique de Dieu; un mal auquel nos larmes sont plus légitimement dues qu1 à la passion de l'Homme-Dieu , vous êtes trop éclairés, chrétiens, pour ne le pas comprendre d'abord; c'est le péché. 11 n'y avait dans tous les êtres possibles que le péché qui pût l'emporter sur les souffrances de Jésus-Christ, et justifier la parole de ce Dieu sauveur, lorsqu'il nous dit, avec autant de vérité que de charité : Ne pleurez point sur moi , mais sur vous ; Nolite flere super me, sed super vos. Pour obéir, chrétiens, à ce commandement que nous fait notre divin Maître, et pour profiter d'un si important avis, ne considérons aujourd'hui le mystère de sa sainte passion que pour pleurer le désordre de nos péchés, et ne pleurons le désordre de nos péchés que dans la vue du mystère de sa sainte passion. En effet, si Jésus-Christ avait souffert indépendamment de notre péché, sa passion, quelque rigoureuse qu'elle tut pour lui, n'aurait plus rien de si affreux pour nous; et si notre péché n'avait nulle liaison avec les souffrances de Jésus-Christ, tout péché qu'il est, il nous serait moins odieux. C'est donc par le péché que nous devons mesurer le bienfait inestimable de la passion du Fils de Dieu ; et c'est par le bienfait inestimable de la passion du Fils de Dieu que nous devons mesurer la grièveté du péché; du péché, dis-je (prenez garde à ces trois propositions que j'avance, et qui vont partager ce discours), du péché, qui fut la cause essentielle de la passion de Jésus-Christ ; du péché, qui est un renouvellement continuel de la passion de Jésus-Christ; enfin, du péché, qui est l'anéantissement de tous les fruits de la passion de Jésus-Christ. En trois mots, passion de Jésus -Christ causée par le péché; passion de Jésus- Christ renouvelée par le péché; passion de Jésus-Christ rendue inutile et même préjudiciable par le péché : voilà ce qui mérite toutes nos larmes, et ce qui demande toute votre attention.