‹ Choix de sermonsChapitre 67 sur 79 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

C'est quelque chose, chrétiens, de bien prodigieux dans l'ordre de la nature, que ce qui nous y est aujourd'hui représenté par la foi, savoir : un Dieu souffrant; mais j'ose dire que ce pro-

[ige, tout surprenant qu'il est , n'approche pas encore de celui [lie la même foi nous découvre dans l'ordre de la grâce, quand lie nous met devant les yeux un Dieu pénitent. Telle est néanmoins (ô profondeur et abîme des conseils de Dieu!), telle est a qualité que le Sauveur du monde a voulu prendre, et qu'il a ussi saintement que constamment soutenue dans tout le cours le son adorable passion. Tel est le mystère que nous célébrons ; t parce que, selon l'Écriture, la vraie pénitence consiste surtout n deux choses, la contrition, qui nous t'ait détester le péché, et î satisfaction, qui doit expier le péché; quand je dis un Dieu lénitent, j'entends un Dieu touché de la contrition la plus vive n vue du péché de l'homme; j'entends un Dieu satisfaisant aux Épens de lui-même, et dans toute la rigueur de la justice, pour ; péché de l'homme; deux obligations dont l'Homme-Dieu, Jéus-Christ, s'était chargé dès le premier instant de sa vie, et dont ous allez voir s'il s'acquitta exactement au jour de sa passion. !ar voilà les deux états, et comme les deux scènes où je vais proiuire ce médiateur par excellence entre Dieu et les hommes : le irdin où il s'affligea, et le Calvaire où il expira. Le jardin où il 'affligea, c'est là que je ferai paraître un Dieu contrit et ressenant toute l'amertume du péché : le Calvaire où il expira , c'est i que je vous ferai contempler dans sa personne un Dieu immolé our la réparation du péché. D'où nous conclurons avec saint iéon pape, que la passion du Fils de Dieu a été la pénitence uni verelle, la pénitence publique et authentique , la pénitence parfaite t consommée de tous les péchés des hommes , et que ce sont ussi les péchés des hommes qui l'ont causée. En faut-il davantage our nous obliger, vous et moi, à verser des larmes, non pas d'une aine et stérile compassion, mais d'une efficace et sainte componcon? Nolite flere super me, sed super vos. Appliquez-vous, mes tiers auditeurs et commençons par les douleurs intérieures de ésus- Christ, pour apprendre ce qui doit être pour jamais le vjet de notre douleur.

A peine est-il entré dans le jardin où il allait prier, qu'il tombe ms une tristesse profonde : Cœpit contristari. (Matth., 26.) e sentiment est si vif, qu'il ne le peut cacher; il s'en déclare à s disciples : Tristis est anima mea usque ad mortem (ïd., 26.) I frayeur le saisit, cœpit parère (Marc, 14); l'ennui l'accae, cœpit tiedere (Id.); à force de combattre contre lui-même, ouft're déjà par avance une espèce d'agonie, factus in agonia

(Luc, 22); et par la violence de ce combat, il sue jusqu'à du sang, factus est sudor ejus sicut guttx sanguinis. (Id.) Que signifie tout cela, demande saint Chrysostome, dans un Dieu qui était la force même, et dont les faiblesses apparentes ne pouvaient être qu'autant de miracles de sa toute-puissante charité? Que craint-il, de quoi se trouble-t-il? pourquoi cet accablement dans une âme qui, jouissant d'ailleurs de la claire vision de Dieu, ne laissait pas d'être comblée des plus pures joies de la béatitude ? pourquoi cette guerre intestine et ce soulèvement de passions dans un esprit incapable d'être mû par d'autres ressorts que ceux de la souveraine raison? Ah! chrétiens, voilà ce que nous avons à bien méditer, et ce que nous ne pouvons trop bien comprendre pour notre édification. Car de dire que le Sauveur du monde s'affligea seulement parce qu'il allait mourir; que l'ignominie seule de la croix, ou la rigueur du supplice qu'on lui préparait, lui enlisèrent ces agitations, ces dégoûts, ces craintes mortelles, ce ne serait point avoir une assez haute idée des passions d'un Dieu. Non, non, mes frères, reprend éloquemment saint Chrysostome, ce n'est pas là de quoi cette grande âme fut plus troublée. La croix que Jésus-Christ avait choisie comme l'instrument de notre rédemption, ne lui parut point un objet si terrible. Cette croix, qui devait être le fondement de sa gloire, ne lui devint point un sujet de honte. Le calice que son Père lui avait donné, et qui, par cette raison même, lui était si précieux, ne fut point ce calice amer dont il témoigna tant d'horreur : et ce qui fit sortir de tous les membres de son corps une sueur de sang, ce ne furent point précisément les approches du mystérieux baptême de sa mort. Car, quelque sanglant que dût être ce baptême, il l'avait lui-même ardemment désiré , il l'avait recherché avec de saints empressements, il avait dit à ses apôtres : Baptismo habeo baptlz-ari, et quomodo coarctor , usquedum perficiatur ! (Luc, 12.) Je dois être baptisé d'un baptême ; et qu'il me tarde que ce baptême s'accomplisse ! Il y eut donc autre chose que la présence de la mort qui le désola, qui le consterna. Et quoi? je vous l'ai déjà marqué, mes chers auditeurs ; mais il me faudrait, Seigneur, pour le bien imprimer et dans les esprits et dans les cœurs de ceux qui m'écoutent, tout le zèle dont vous fûtes consumé ; quoi? dis-je : le péché, le seul de tous les êtres opposé à Dieu, le seul mal capable d'attrister l'Homme-Dieu, et de faire de ce Dieu de gloire un Dieu souffrant et pénitent. Élevez-vous, chrétiens, au-de

de toutes les pensées humaines, et concevez, encore une fois, celte grande Vérité. En voici l'exposition fidèle tirée des Pères de l'Église, mais surtout de saint Augustin.

Car, tandis que les princes des prêtres et les pharisiens tenaient chez Caïphe conseil contre Jésus-Christ , et qu'ils se préparaient à l'opprimer par de fausses accusations et par des crimes supposés, Jésus-Christ lui-même, dans le jardin, humilié et prosterné devant son Père, se considéra, toutefois sans préjudice de son innocence, comme chargé de crimes véritables, et suivant l'oracle d'Isaïe, qui se vérifia à la lettre, Dieu mit sur lui toutes les iniquités du monde : Posuit in eo iniquitatem omnium nostrum. fis ai., 55.) Or, en conséquence du transport que Dieu fit de nos iniquités sur son Fils adorable, ce juste, qui n'avait jamais connu îe péché, se trouva couvert des péchés de toutes les nations, des péchés de tous les siècles, des péchés de tous les états et de toutes les conditions. Oui , tous les sacrilèges qui jamais devaient être commis, et que son infinie prescience lui fit distinctement prévoir, tous les blasphèmes que l'on devait proférer contre le ciel, toutes les abominations qui devaient faire rougir la terre, tous les scandales qui devaient éclater dans l'univers , tous ces monstres que l'enfer devait produire, et dont les hommes devaient être encore plus les auteurs, vinrent l'affliger en foule et lui servir déjà de bourreaux. Qui nous l'apprend? Lui-même, seul témoin et seul juge de ce qu'il souffrit dans cette cruelle alarme : Circumdederunt me dolores mortis, et torrentes iniquitatis conturbaverunt me. (Psalm. 17.) Car, selon l'interprétation de saint Augustin, c'est personnellement de Jésus-Christ que devaient être entendues ces paroles du psaume : Les douleurs de la mort m'ont environné, et des torrents d'iniquité ont rempli mon âme de trouble. Ce fut donc en vue de ce bienheureux, et tout ensemble de ce douloureux moment, que Jérémie, comme prophète, eut droit de dire à Jésus-Christ : Magna est velut mare contrit io tua (Thren. , 2.): Ah! Seigneur, votre douleur est comme une vaste mer dont on ne peut sonder le fond ni mesurer l'immensité. Ce fut pour grossir et pour enfler cette mer que tous les péchés des hommes, ainsi que parle l'Ecriture, entrèrent comme autant de fleuves dans l'ame du Fils de Dieu: car c'est encore de sa passion et de l'excès de sa tritesse qu'il faut expliquer ce passage : Salvum mefac, Deus , quoniam intraverunt aquxusque adanimam meam. [Psalm. 68.) Avec cette

différence, qu'au lieu que les fleuves entrant dans la mer s'y confondent et s'y perdent, en sorte qu'il n'est plus possible de les distinguer les uns des autres, ici, tout au contraire, c'est-à-dire, dans cet abîme de péchés et dans cette mer de douleurs dont l'âme du Sauveur fut inondée, il discerna sans confusion et sans mélange toutes les espèces de péchés pour lesquelles il allait souffrir : les péchés des rois et ceux des peuples, les péchés des riches et ceux des pauvres , les péchés des pères et ceux des enfants, les péchés des prêtres et ceux des laïques. Dans ces torrents d'iniquité, il démêla les médisances et les calomnies, les impudicités et les adultères, les simonies et les usures, les trahisons et les vengeances. Il se représenta, mais avec toute la vivacité de sa pénétration divine, les emportements des superbes et des ambitieux, les dissolutions des sensuels et les voluptueux, les impiétés des athées et des libertins, les impostures et les malignités des hypocrites. Faut-il s'étonner si tout cela, suivant la métaphore du Saint-Esprit, ayant formé un déluge d'eaux dans cette âme bienheureuse, elle en demeura comme absorbée ; et si d'ailleurs, dans le serrement de cœur et dans la tristesse que lui causa son zèle pour Dieu , et sa charité pour nous , ce déluge d'eaux fut suivi d'une sueur de sang? Factus est sudor ejus sicut g ut ta sanguinls. (Luc, 22. )

Voilà, chrétiens, ce que j'appelle la contrition d'un Dieu, et ce qui fut le premier acte de sa pénitence. Est-ce ainsi que nous envisageons le péché, et la douleur que nous en ressentons opèret-elle en nous par proportion de semblables effets ? Entrons aujourd'hui dans le secret de nos consciences; et, profitant du modèle que Dieu nous propose , voyons si nos dispositions dans l'exercice de la pénitence chrétienne ont au moins la juste mesure qui en doit faire la validité. Est-ce ainsi, dis-je, que nous considérons le péché? en concevons-nous la même horreur? en perdons-nous le repos de l'âme? en sommes-nous agités et désolés? Ce péché, par l'idée que nous nous en formons, nous est-il un supplice comme à Jésus-Christ? le craignons-nous, comme Jésus-Christ, plus que tous les maux du monde? nous réduit-il par ses remords dans une espèce d'agonie? Ah! mes frères, s'écrie saint Chrysostome, touché de cette comparaison, voilà le grand désordre que nous avons à nous reprocher, et pour lequel nous devons éternellement pleurer sur nous. Un Dieu se trouble à la vue de notre péché, et nous sommes tranquilles; un Dieu s'en afflige,

et nous nous en consolons ; un Dieu en est humilié, et nous marchons la tête levée; un Dieu en sue jusqu'à l'effusion de son sang, et nous n'en versons pas une larme : c'est ce qui doit nous épouvanter. Nous péchons, et bien loin d'en être tristes jusqu'à la mort, peut-être après le péché insultons-nous encore à la justice et à la providence de notre Dieu , et disons-nous intérieurement comme l'impie : Peccavi, et quicl miki accidit triste? [EcclL, 5.) J'ai péché , et que m'en est-il arrivé de fâcheux ? En suis-je moins à mon aise, m'en considère-t-on moins dans le monde, en ai-je moins de crédit et d'autorité ? De là cette fausse paix , si directement opposée à l'agonie du Fils de Dieu ; cette paix dont on jouit dans l'état le plus affreux, qui est l'état du péché. Quoique ennemis de Dieu, nous ne laissons pas de paraître contents. Non seulement nous affectons de le paraître, mais nous sommes capables de l'être, jusqu'à pouvoir nous dissiper et nous répandre dans les joies frivoles du siècle : paix réprouvée qui ne peut venir que de la dureté de nos cœurs; paix mille fois plus funeste que toutes les autres peines du péché ; et dans un sens , pire que le péché même. De là cette vaine confiance, si contraire aux saintes frayeurs de Jésus-Christ : confiance présomptueuse qui nous rassure là , où cet Homme-Dieu a tremblé ; qui nous fait tout espérer là, où il a cru pour nous devoir tout craindre; qui nous flatte d'une miséricorde , et qui nous promet de la part de Dieu une patience sur laquelle il ne compta point. Miséricorde mal entendue, patience molle et chimérique, qui ne servirait, et qui, en effet, par l'abus que nous en faisons, ne sert qu'à fomenter, dans nous le péché. De là cette hardiesse du pécheur, et, si j'ose user de ce terme, cette effronterie qui ne rougit de rien, et qui paraît si monstrueuse, quand elle est mise en parallèle avec la confusion de lésus-Christ. En péchant contre Dieu, on n'en est pas moins fier devant les hommes; on soutient le péché avec hauteur; et bien loin de s'en confondre, on s'en glorifie, on s'en applaudit, on s'en élève, on en triomphe. C'est ce qui oblige le Verbe divin à s'anéantir : l'insolence scandaleuse de certains pécheurs ne pouvait se réparer par d'autres humiliations que celles de Jésus- Christ; l'aveugle témérité de tant de libertins ne pouvait être expiée par d'autres craintes que celles de Jésus-Christ ; l'indifférence de tant d'àmes insensibles n'avait pas besoin d'un moindre remède que la sensibilité de Jésus- Christ. Afin que Dieu fût satisfait Comme il le devait être, que le péché fût une fois détesté autant

qu'il était détestable, il fallait qu'une fois on en conçut une douleur proportionnée à sa malice. Or, il n'y avait que l'Homme- Dieu capable démettre cette proportion, parce qu'il n'y avait que lui de capable de connaître parfaitement et dans toute son étendue la malice du péché , et par conséquent il n'y avait que lui qui pût nous apprendre à haïr le péché. C'est pour cela qu'il est venu, et que, dans les jours de sa vie mortelle, comme dit saint Paul, ayant offert même avec larmes ses prières et ses supplications à celui qui pouvait le sauver de la mort, il nous a donné la plus excellente idée de la pénitence chrétienne. Si donc nous apportons encore à ce sacrement des cœurs tièdes, des cœurs froids, des cœurs secs et durs, ne doutons point, mes frères, conclut saint Bernard, que ce ne soit à nous-mêmes que le Sauveur adresse aujourd'hui ces paroles : Nolite flere super me, sed super vos flete. (Luc, 23.)

En effet, savez-vous ce qui nous condamnera davantage au jugement de Dieu? Ce ne sont point tant nos péchés, que nos prétendues contritions : ces contritions languissantes , et si peu conformes à la ferveur de Jésus-Christ pénitent; ces contritions superficielles , où nous savons si bien conserver toute la liberté de notre esprit , tout l'épanouissement de notre cœur, tout le goût des plaisirs, toutes les douceurs et tous les agréments de la société ; ces contritions imaginaires qui ne nous affligent point , et qui, par une suite infaillible, ne nous convertissent point. Si nous agissions par l'esprit delà foi, il ne faudrait qu'un péché pour déconcerter toutes les puissances de notre âme, pour nous jeter dans le même effroi que Caïn, pour nous faire pousser les mêmes cris qu'Esaû, quand il se vit exclu de l'héritage et privé de la bénédiction de son père; pour nous faire frémir comme ce roi de Babylone, lorsqu'il aperçut la main qui écrivait son arrêt : disons mieux, et en un mot, pour nous faire sentir au fond du cœur, selon la parole de l'apôtre , ce que Jésus- Christ sentit en lui-même : Hoc enim sentite in vobis quocl et in Christo Jesic. (Philip., 2.) Mais parce que l'habitude du péché a fait peu à peu de nos cœurs des cœurs de pierre , ce qui effraya Jésus-Christ ne nous étonne plus, ce qui excita toutes ses passions ne nous touche plus. Ah! Seigneur, disait David, et devons- nous dire avec lui, guérissez mon âme : Sana animant meam. (Ps. 40.) Mais pour guérir pleinement mon âme , guérissez-la de ses contritions faibles et imparfaites , qui rendent ses blessures encore

plus incurables, au lieu de les fermer, Sema contritiones ejus (Ps. 59); guérissez-la, parce qu'au moins elle est ébranlée, Sana, quia commota est ( Ibid. ) . Mais ce n'est point assez qu'elle soit ébranlée, il faut qu'elle soit convertie par la force invincible de l'exemple et de la pénitence de son Dieu. Conformons-nous à ce modèle; quelque pécheurs que nous soyons, nous trouverons grâce auprès de Dieu. Ayons toujours ce modèle devant les yeux; la pénitence , dont nous avons si souvent abusé , nous deviendra salutaire. Ce ne sera plus pour nous , comme elle l'a été tant de fois , une pure cérémonie ; ce sera un vrai retour, un vrai changement, une vraie 'conversion. On vous a dit, et il est vrai, que la douleur du péché , pour être recevable dans ce sacrement, devait avoir des qualités aussi rares que nécessaires ; qu'elle devait être surnaturelle, absolue, sincère, efficace, universelle; que Dieu en devait être le principe , l'objet et la fin ; qu'elle devait surpasser toute autre douleur, et que , le péché étant le souverain mal, elle devait nous le faire abhorrer au-dessus de tout autre mal; qu'il n'y avait point de péché, même possible, qu'elle ne dût exclure , point de tentation qu'elle ne dût avoir la vertu de surmonter, point d'occasion qu'elle ne dût nous faire éviter,et que, manquant d'une seule de ces qualités, ce n'était plus qu'une contrition vaine et apparente. Mais je vous dis aujourd'hui que toutes ces qualités ensemble sont comprises dans la contrition de Jésus-Christ, je vous dis que, pour vous assurer d'une contrition solide , d'une contrition parfaite , vous n'avez qu'à vous former sur Jésus-Christ , en vous appliquant ce que Dieu disait à Moïse : Inspice, et fac secundum exemplar. (Eocod., 25.) Si ce n'est pas là notre règle, pleurons pour cela même, mes chers auditeurs, et pleurons d'autant plus amèrement, que nous ne pouvons nous en prendre qu'à nous. Insensibles à nos péchés, pleurons au moins notre insensibilité; pleurons de ce que nous ne pleurons pas, et (affligeons-nous de ce que nous ne nous affligeons pas. Par là nous [pourrons arriver à la véritable contrition, et par là nous commencerons à devenir les imitateurs de la pénitence du Sauveur. Cependant, outre cette passion intérieure, si je puis parler de a sorte, que lui causa d'abord le péché, en voici une autre dont es sens sont plus frappés, et dont le péché ne fut pas moins le sujet malheureux et le principe. Car du jardin où Jésus-Christ 3ria , sans m'arrêter présentement à tout le reste , je vais au Calcaire, où il expira : et là, contemplant en esprit ce Dieu crucifié,

l'auteur et le consommateur de notre foi, qui, selon l'expression du grand apôtre , au lieu d'une vie tranquille et heureuse dont il pouvait jouir, meurt de la mort la plus cruelle et la plus ignominieuse : surpris d'un événement si nouveau , j'ose en demander à Dieu la raison, j'en appelle à sa sagesse, à sa justice, à sa bonté; et, tout chrétien que je suis, il s'en faut peu qu'à l'exemple du Juif infidèle , je ne me fasse de ce mystère de ma rédemption un scandale. Et qu'est-ce, en effet, de voir le plus innocent des hommes traité comme le plus criminel, et livré à d'impitoyables bourreaux? Mais Dieu, jaloux de la gloire de ses attributs, et intéressé à détruire un scandale aussi spécieux en apparence, mais dans le fond aussi pernicieux que celui-là, sait bien réprimer ce premier mouvement de mon zèle : et comment? En me faisant connaître que cette mort est la peine de mes péchés; en m'obligeant à confesser que tout ce qui se passe au Calvaire, quelque horreur que j'en puisse concevoir, est justement ordonné, sagement ménagé, saintement et divinement exécuté : pourquoi? parce qu'il ne fallait rien de moins pour punir le péché, et qu'il est vrai, comme l'a remarqué saint Jérôme, que si, dans les trésors de la colère de Dieu , il n'y avait point eu pour le péché d'autres châtiments que ceux qu'approuve notre raison, notre raison étant bornée, et le péché, de sa nature, étant quelque chose d'infini, Dieu n'aurait jamais été pleinement satisfait.

Notre erreur (chrétiens, appliquez- vous, s'il vous plaît, à ces deux pensées bien dignes de vos réflexions), notre erreur est de considérer aujourd'hui le Sauveur du monde par ce qu'il est en soi, et non par ce qu'il voulut être pour nous ; ce qui nous trompe, c'est de regarder sa passion par rapport aux Juifs, qui n'en ont été que les instruments , et jamais par rapport à Dieu , qui en a été l'agent principal et le souverain arbitre. Je m'explique. Jésus-Christ en soi est le Saint des saints, le bien-aimé du Pèrer l'objet des complaisances de Dieu, le chef des élus, la source de toutes les bénédictions, la sainteté substantielle et incarnée Voilà pourquoi notre raison se révolte en le voyant souffrir : mais nous ne prenons pas garde qu'au Calvaire il cessa, pour ainsi dire, d'être tout cela; et qu'au lieu de ces qualités, qui furent pour un temps obscurcies et comme éclipsées , il se trouva réduit à être, selon le texte de l'Ecriture, malédiction pour les hommes, Factus pro nobis maledictum [Galat,., 3); à être la victime du péché, Propitiatio pro peccatis (1 Joan. , 2): et

Hiisque saint Paul Fa dit, je le dirai après lui, et dans le même >ens que lui, à être le suppôt du péché, et le péché même : Eum tui ncmnoccrat pcccatum , pro nobispeccatum fecit. (IICor.,5.) 3r, en cet état, remarque saint Chrysostome, il n'y avait point 3e supplice qui ne lut du à Jésus-Christ : humiliations , outrages, fouets, clous, épines, croix; tout cela, dans le style de l'apôtre, Sait la solde et le payement du péché : et puisque le Fils de Dieu représentait alors le péché , et qu'il s'était engagé à être traité de son Père comme l'aurait été le péché même, il était de l'ordre mil essuyât tout ce qu'il a eu à eudurer. Le prenant de la sorte. }-t-il trop souiïèrt? Non : sa charité, dit saint Bernard, a étépleine et abondante, mais elle n'a point été prodigue; il s'appelle l'homme de douleurs, mais, répond ïertullien, c'est le nom qui lui convient, puisqu'il est l'homme de péché; nous le voyons déniré et meurtri de coups, mais entre le nombre des coups qu'il reçoit et la multitude des crimes qu'il expie, il n'y a que trop de proportion : on l'abandonne à des scélérats, barbares et cruels, lui ajoutent à l'arrêt de sa mort tout ce que la rage leur suggère; mais, quoiqu'ils ajoutent à l'arrêt de Pilate, ils n'ajoutent rien à celui d? Dieu : on le maltraite et on l'insulte, mais aussi le péché, s'il se produisait en substance, mériterait-il d'être insulté et maltraité; il expire sur la croix, aussi est-ce le lieu où le péché doit être placé. Rectifiez donc, chrétiens, vos sentiments; et tandis que ce divin agneau est immolé, au lieu de vous préoccuper du mérite de sa sainteté et de ses vertus, souvenez-vous que c'est pour vos désordres secrets et publics qu'on le sacrifie , que c'est pour vos excès, pour vos intempérances, pour vos attachements honteux et vos plaisirs infâmes. Si vous vous le figurez tel qu'il est, chargé de toutes nos dettes, cette flagellation, à laquelle on le condamne, n'aura plus rien qui vous choque; ces épines qui le déchirent, ne blesseront plus la délicatesse de votre piété; ces clous dont on lui perce les pieds et les mains, n'exciteront plus votre indignation. Mon péché, direz-vous, en vous accusant vous-mêmes, méritait toutes ces peines; et puisque jlésus-Christ est revêtu de mon péché, il les devait toutes porter. Vussi est-ce dans cette vue que le Père éternel , par une conduite mssi adorable qu'elle est rigoureuse, oubliant qu'il est son Fils, 't l'envisageant comme son ennemi (pardonnez-moi toutes ces 'xpressions), se déclara son persécuteur, ou plutôt le chef de ses wrsécuteurs. Les Juifs se font de leur haine un zèle de religion

pour exercer sur son sacré corps tout ce que peut la cruauté; mais la cruauté des Juifs ne sufiisait pas pour punir un homme tel que celui-ci, un homme couvert des crimes de tout le genre humain-, il fallait, dit saint Ambroise, que Dieu s'en mêlât, et c'est ce que la foi nous découvre sensiblement.

Oui, chrétiens, c'est Dieu même et non point le conseil des Juifs qui livre Jésus-Christ : ce juste, mes frères, leur disait saint Pierre, ne vous a été remis entre les mains comme coupable, que par un ordre exprès de Dieu et par un décret de sa sagesse : Definito concilia et prxscientia Dei traditum {Jet., 2); déclaration qu'il faisait dans leur synagogue, sans craindre qu'ils s'en prévalussent, ni qu'ils en tirassent avantage pour étouffer les remords du déicide qu'ils avaient commis. Il est vrai que les pharisiens et les docteurs de la loi ont poursuivi Jésus-Christ pour le faire mourir; mais ils ne l'ont poursuivi, Seigneur, reprenait David par un esprit de prophétie, que parce que vous l'avez frappé le premier : Domine, quem tu percussisti , persecutl sunt. (Ps. 68.) Jusque-là ils l'ont respecté, jusque-là,1 quelque animés qu'ils fussent , ils n'ont osé attenter sur sa personne ; mais du moment que vous vous êtes tourné contre lui , et que , déchargeant sur lui votre courroux , vous leur avez donné main levée , ils se sont jetés sur cette proie innocente , et réservée à leur fureur. Mais par qui réservée , sinon par vous, ô mon Dieu! qui dans leur vengeance sacrilège, trouviez l'accomplissement de la vôtre toute sainte! Car c'était vous-même, Seigneur, qui justement changé en un Dieu cruel , faisiez sentir, non plus à votre serviteur Job, mais à votre Fils unique, la pesanteur de votre bras. Depuis longtemps vous attendiez cette victime ; il fallait réparer votre gloire et satisfaire votre justice : vous y pensiez ; mais ne voyant dans le monde que de vils sujets, que des têtes criminelles, que des hommes faibles dont les actions et les souffrances ne pouvaient être d'aucun mérite devant vous, vous vous trouviez réduit àuneespèce d'impuissance devousvenger. Aujourd'hui vous avez de quoi le faire pleinement ; car voici une victime digne de vous , une victime capable d'expier les péchés de mille mondes, une victime telle que vous la voulez, et que vous le méritez. Ce Sauveur attaché à la croix est le sujet que votr< justice rigoureuse s'est elle-même préparé. Frappez maintenant Seigneur, frappez : il est disposé à recevoir vos coups; et, san.' considérer que c'est votre Christ, ne jetez plus les yeux sur lu

que pour vous souvenir qu'il est le nôtre, c'est-à-dire qu'il est notre hostie, et qu'en l'immolant, vous satisferez cette divine haine dont vous haïssez le péché.

Dieu ne se contente pas de frapper, il semble vouloir le réprouver, en le délaissant et l'abandonnant au milieu de son supplice : Deus meus, Deus meus, ut quiet dereliquisti me? (Matth., 27.) Ce délaissement et cet abandon de Dieu est en quelque sorte la peine du dam, qu'il fallait que Jésus-Christ éprouvât pour nous tous, comme dit saint Paul. La réprobation des hommes aurait été encore trop peu de chose pour punir le péché dans toute l'étendue de sa malice : il fallait, s'il m'est permis d'user de ce terme, mais vous en pénétrez le sens, et je ne crains pas que vous me soupçonniez de l'entendre selon la pensée de Calvin; il fallait que la réprobation sensible de l'Homme-Dieu remplît la mesure de la malédiction et de la punition qui est due au péché. Vous avez dit, prophète, que vous n'aviez jamais vu un juste délaissé, Non vidi justum derelictum (Ps. 38) ; mais en voici un exemple mémorable que vous ne pouvez désavouer, Jésus-Christ, abandonné de son Père céleste , et pour cela n'osant presque plus le réclamer sous le nom de Père , et ne l'appelant que son Dieu : Deus meus, ut quid dereliquisti me? Toutefois ne vous en scandalisez pas, puisque après tout il n'y a rien dans ce procédé de Dieu qui ne soit selon les règles de l'équité. Non , conclut saint Augustin, il n'y eut jamais de mort, ni plus juste, ni plus injuste tout ensemble, que celle du Rédempteur : plus injuste par rapport aux hommes, qui en furent ies exécuteurs; plus juste par rapport à Dieu, qui en a porté la sentence. Imaginez-vous, mes chers auditeurs ( c'est la réflexion de l'abbé Rupert , dont vous serez peut-être surpris, mais qui, dans la doctrine des théologiens, est d'une vérité certaine) ; imaginez-vous que c'est aujourd'hui singulièrement et souverainement le jour prédit par les oracles de toutes les Écritures , je veux dire le jour de la vengeance du Seigneur, Dies ultionis Domini. (Isai., 34.) Car ce n'est point dans le jugement dernier que notre Dieu, offensé et irrité, se satisfera en Dieu; ce n'est point dans l'enfer qu'il se déclare plus authentiquement le Dieu des vengeances; c'est au Calvaire : Deus ultionum Dominus. (Psal. 93.) C'est là que sa justice vindicative agit librement et sans contrainte, n'étant point resserrée, comme elle l'est ailleurs , par la petitesse du sujet à qui elle se fait sentir : Deus ultionem libère egit. (Ibid.) Tout ce que les

damnés souffriront n'est qu'une demi-vengeance pour lui; ces grincements de dents, ces gémissements et ces pleurs, ces feux qui ne doivent jamais s'éteindre , tout cela n'est rien ou presque rien en comparaison du sacrifice de Jésus-Christ mourant.

Voilà, mes chers auditeurs, ce que le péché coûte à un Dieu; mais que nous a-t-il coûté jusqu'à présent à nous-mêmes? et dans la monstrueuse opposition qui se trouve là-dessus entre lui et nous , entre lui, tout saint qu'il est , et nous, tout coupables que nous sommes, n'a-t-il pas bien droit de nous dire : Ne pleurez pas sur moi, mais sur vous : Nolite flere super me, sed super vos flete. Car n'est-ce pas le plus déplorable renversement, de voir des coupables épargnés, tandis que le juste fait pénitence et une sévère pénitence; des pécheurs ménagés et flattés, tandis que l'innocent est sacrifié; le péché même dans l'honneur et dans les délices, tandis, si je puis ainsi parler, que la ressemblance du péché est dans l'opprobre et dans les tourments? Toutefois, hommes du siècle, hommes délicats et sensuels, c'est le triste parallèle qui se présente ici à vos yeux , et qui doit vous couvrir de confusion. Il meurt, cet agneau sans tache, ce Dieu qui pour nous s'est fait la victime du péché; et il meurt, comment? déchiré et ensanglanté, couronné d'épines et attaché à une croix. Et vous , dignes de tous les fléaux et de tous les châtiments du ciel, comment vivez-vous? tranquilles et recherchant toutes les commodités jouissant de toutes les aises, goûtant toutes les douceurs de votre condition. Ah! Seigneur, puisque le péché, ce monstre que l'enfer a formé contre vous, vous a causé la mort, et la mort de la croix , ce serait assez à des cœurs reconnaissants pour concevoir contre lui toute la haine dont ils sont capables! mais vous nous ordonnez de ne pas verser nos pleurs sur vous, et de ne les répandre que sur nous-mêmes; et puisque le péché nous cause la mort à nous-mêmes , non point comme à vous une mort naturelle et temporelle , mais une mort spirituelle , une mort éternelle, que ne devons-nous "point employer pour le détruire? Cependant, au lieu de travailler à le détruire dans nous, nous l'y entretenons , nous l'y nourrissons , nous l'y laissons dominer avec empire ! Y a-t-il maintenant quelque pénitence dans le christianisme ; ou s'il y en a , quelle est la pénitence des chrétiens et à quoi se réduit-elle? Est-ce une pénitence qui châtie lecorp une pénitence qui mortifie les sens, une pénitence qui crucifie la chair? Vous le savez; mes chers auditeurs; et ce qui doit encore

olus sensiblement vous toucher, c'est de voir la passion de Jésuschrist, non plus- seulement causée par le péché, mais renouvelée par le péché , comme je vais vous le montrer dans la seconde partie.

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