BOURDALOUE. — SERMONS
du siècle causent au Fils de Dieu, dans l'état même de sa gloire, autant de nouvelles passions, qu'ils lui font d'outrages par leurs actions; et pour vous en former l'idée, appliquez - vous , <r dans ce tableau qui vous surprendra , reconnaissez ce que vous êtes pour pleurer amèrement sur vous : Nolite flere super me, sed super vos. Que voyons-nous dans la passion de Jésus-Christ? Un Dieu trahi et abandonné par de lâches disciples, un Dieu persécuté par des pontifes et des prêtres hypocrites, un Dieu raillé et moqué dans le palais d'Hérode par des courtisans impies ; un Dieu mis en parallèle avec Barabbas, et à qui Barabbas est préféré par un peuple aveugle et inconstant; un Dieu exposé aux insultes du libertinage, et traité de roi imaginaire par une troupe de soldats également barbares et insolents ; enfin , un Dieu cru cifié par d'impitoyables bourreaux : car voilà en abrégé ce qu'il y eut de plus humiliant et de plus cruel dans la mort du Sauveur du monde. Or, dites-moi si ce n'est pas là en effet et à la lettre ce qui s'offre encore présentement à notre vue , et de quoi nous sommes tous les jours témoins. Reprenons, et suivez-moi.
Un Dieu trahi et abandonné par de lâches disciples : telle été , ô divin Sauveur ! votre destinée. Ce n'était pas assez que les apôtres, ces premiers hommes que vous aviez choisis pour être à vous , au préjudice du plus saint engagement , vous eussent délaissé dans la dernière scène de votre vie; que l'un d'eux vous eût vendu, l'autre renoncé, tous généralement déshonoré pai une fuite qui fut peut-être la plus sensible de toutes les plaie: que vous ressentîtes en mourant : il a fallu que cette plaie s< rouvrît par un million d'infidélités plus scandaleuses ; il a falli que , dans tous les siècles du christianisme , on vît des homme; portant le caractère de vos disciples , et n'ayant pas la résolutioi de le soutenir ; des chrétiens prévaricateurs et déserteurs de leui foi, des chrétiens honteux de se déclarer pour vous, n'osan paraître ce qu'ils sont, renonçant au moins extérieurement à c< qu'ils ont professé, fuyant lorsqu'il faudrait combattre; en m mot, des chrétiens de cérémonie, prêts à vous suivre jusqu'à 1; cène et dans la prospérité , tandis qu'il ne leur en coûte rien mais déterminés à vous quitter au moment de la tentation. Ces pour vous et pour moi , mes chers auditeurs, que je dis ceci; e voilà ce qui doit être le sujet de notre douleur.
Un Dieu mortellement persécuté par des pontifes et des prê très hypocrites. N'entrons pas , chrétiens , dans la discussion d
cet article, dont votre piété serait peut-être scandalisée, et qui pourrait affaiblir ou intéresser le respect que vous devez aux ministres du Seigneur. C'est à nous, nies frères, à méditer aujourd'hui cette vérité dans l'esprit d'une sainte componction, à nous consacrés au ministère des autels ; à nous prêtres de Jésus- Christ, et que Dieu a choisis dans son Eglise pour être les dispensateurs de ses sacrements. Il ne me convient pas de vous faire ici des remontrances , et je dirais avec bien plus de raison que saint Jérôme : Absit hoc a me, ut de lus judicem, qui apostolico gradui succedentes , Christi corpus sacro ore con- Eciunt; non est hoc humilitatis ?neœ, A Dieu ne plaise que j'entreprenne de juger ceux dont la bouche a la vertu de produire le corps de Jésus-Christ : cela n'est pas du devoir de l'humilité à laquelle ma condition m'engage; surtout parlant, comme je fais , devant plusieurs ministres dont la vie irrépréhensible contribue tant à l'édification des peuples : je n'ai garde , encore une fois, de me faire le juge, beaucoup moins le censeur de leur conduite. Mais quand ce ne serait que pour reconnaître les grâces dont Dieu vous prévient, par l'opposition de l'affreux aveuglement où il permet que d'autres tombent, souvenez- vous que les prêtres et les princes des prêtres sont ceux que l'évangéliste nous marque comme les auteurs de la conjuration formée contre le Sauveur du monde , et de l'attentat commis contre lui : souvenezvous que ce scandale est, de notoriété publique, ce qui se renouvelle encore tous les jours dans le christianisme : souvenez-vous , mais avec crainte et avec horreur, que les plus grands persécuteurs qu'ait Jésus-Christ ne sont pas les laïques libertins, mais les mauvais prêtres, et qu'entre les mauvais prêtres, ceux dont la corruption et l'iniquité est couverte du voile d'hypocrisie sont encore ses plus dangereux et ses plus cruels ennemis. L'envie, déguisée sous le nom de zèle, et colorée du spécieux prétexte de l'observance de la loi, fut le premier mobile de la persécution que suscitèrent au Fils de Dieu les pharisiens et les pontifes; craignons que ce ne soit encore la même passion qui nous aveugle. Malheureuse passion, s'écrie saint Bernard, qui répand le kenin de sa malignité jusque sur le plus aimable des enfants des îommes , et qui n'a pu voir un Dieu sur la terre sans le haïr ! ^nvie non seulement de la prospérité et du bonheur, mais, ce |ui est encore plus étrange, du mérite et de la perfection d'autrui : )àssion lâche , honteuse , qui , non contente d'avoir causé la mort
de Jésus-Christ, continue à le persécuter, en déchirant son corps mystique, qui est l'Eglise ; en divisant ses membres, qui sont les fidèles; en étouffant dans les cœurs la charité, qui en est l'esprit. Car voilà , mes frères , la tentation subtile dont nous avons à nous défendre , et à laquelle il ne nous est que trop ordinaire de succomber.
Un Dieu raillé et moqué dans le palais d'IIérode par des courtisans impies. Ce fut sans doute un des plus sensibles affronts que reçut Jésus -Christ ; mais ne croyez pas, chrétiens, que l'impiété en soit demeurée là : elle a passé de la cour d'Hérocle, de ce prince sans religion, dans celles même des princes chrétiens et le Sauveur n'y est-il pas encore aujourd'hui un sujet de raillerie pour tant d'esprits libertins qui les composent? On l'y adore extérieurement; mais, au fond, comment y regarde- 1- on ses maximes? quelle idée y a-t-on de son humilité, de sa pauvreté, de ses souffrances? la vertu n'y est-elle pas presque toujours inconnue, ou méprisée? et quel autre parti y a-t-il à prendre pour elle, que de s'y cacher ou d'en sortir? Ce n'est point un zèle emporté qui me fait parler de la sorte : c'est ce que vous ne voyez que trop souvent chrétiens ; c'est ce que vous sentez peutêtre dans vous-mêmes; et pour peu de réflexion que vous fassiez sur la manière dont on se gouverne à la cour, vous ne trouverez rien dans ce que je dis qui ne se confirme par mille exemples, et dont vous ne soyez quelquefois malheureusement complices. Hérode avait souhaité avec ardeur de voir Jésus-Christ; la réputation que lui avaient acquise tant de miracles, piquait la curiosité de ce prince ; et il ne doutait point qu'un homme qui commandait à toute la nature, ne fit quelque coup extraordinaire pour se dérober à la persécution de ses ennemis. Mais le Fils de Dieu , qui n'avait pas épargné les prodiges pour le salut des autres, les épargna pour lui-même, et ne voulut pas dire une seule parole pour son propre salut : il considéra Hérode et ses courtisans comme des profanes , avec qui il ne crut pas qu'il dût avoir aucun commerce ; et il aima mieux passer pour un insensé, que de contenter la fausse sagesse du siècle. Comme son royaume n'était pas de ce monde , ainsi qu'il le fit entendre à Pilate : Regnum meum non est de hoc mundo, ce n'était pas a la cour qu'il prétendait s'établir : il savait trop bien que sa doctriie ds pouvait être goûtée dans un lieu où l'on ne suit que les règles n y'une politique mondaine, et que tous les miracles qu'il eut
pu faire, n'eussent pas été capables de gagner des hommes remplis de l'amour d'eux-mêmes, et entêtés de leur grandeur. L'on ne respire dans cette région corrompue qu'un certain air de vanité, l'on n'y estime que ce qui a de l'éclat, l'on n'y parle que d'élévation; et, de quelque côté que l'on jette les yeux, l'on n'y voit rien , ou qui ne flatte ou qui n'allume les désirs ambitieux du cœur de l'homme. Quelle apparence donc que Jésus-Christ, le plus humble de tous les hommes, pût être écouté là où règne le faste et l'orgueil ? S'il eût apporté avec lui des honneurs et des richesses, il eût trouvé des partisans auprès d'Hérode, et il en trouverait encore partout ailleurs; mais ne prêchant à ses disciples que le renoncement au monde et à soi-même, ne nous étonnons pas qu'on lui ait marqué tant de mépris. Et telle est la prédiction qu'avait faite de lui le saint homme Job , et qui devait s'accomplir après lui dans la personne de tous les justes : Deridetur jusii sinipllcitas. (Job., 12.) En effet, mes chers auditeurs, vous le savez, quelque vertu et quelque mérite que l'on ait, ce n'est point assez pour être considéré à la cour. Entrez-y, et n'y paraissez avec Jésus-Christ que revêtu de la robe d'innocence, n'y marchez avec Jésus-Christ que par la voie de la simplicité, n'y parlez avec Jésus-Christ que pour rendre témoignage à la vérité , et vous verrez si vous y serez autrement traités que Jésus-Christ. Pour y être bien reçu , il faut de la pompe et de l'éclat. Pour s'y maintenir, il faut de l'artifice et de l'intrigue. Pour y être favorablement écouté , il faut de la complaisance et de la flatterie. Or, tout cela est opposé à Jésus-Christ; et la cour étant ce qu'elle est, c'est-à-dire le royaume du prince du monde, il n'est pas surprenant que le royaume de Jésus-Christ ne puisse s'y établir. Mais, malheur à vous, princes de la terre, reprend Isaie, malheur à vous, hommes du siècle, qui méprisez cette sagesse incarnée ; car elle vous méprisera à son tour; et le mépris qu'elle fera de vous est quelque chose pour vous de bien plus terrible que le mépris que vous faites d'elle ne lui peut être préjudiciable : Vx qui spernis , nonne et ipse spemeris! (Isai., 33.)
Un Dieu mis en parallèle avec Barabbas, et à qui Barabbas est préféré par un peuple aveugle et inconstant. Combien de fois avons-nous fait à Jésus-Christ le même outrage que lui fit le peuple juif? Combien de fois, après l'avoir reçu comme en triomphe flans le sacrement de la communion, séduits par la cupidité, n'a-
vons-nous pas préféré à ce Dieu de gloire ou un plaisir, ou un t intérêt, que nous recherchions au préjudice de sa loi? Combien de fois , partagés entre la conscience qui nous gouvernait , et la \ passion qui nous corrompait, n'avons-nous pas renouvelé ce ju- I gement abominable , cette indigne préférence donnée à la créa- I ture au-dessus même de notre Dieu ? Prenez garde, chrétiens, à cette application, elle est de saint Chrysostome, et si vous la con- I cevez bien, il est difficile que vous n'en soyez pas touchés. La j conscience, qui, malgré nous, préside en nous comme juge, nous j disait intérieurement : Que vas-tu faire? voilà ton plaisir d'une part, et ton Dieu de l'autre : pour qui des deux te déclares-tu? car tu ne peux sauver l'un et l'autre tout ensemble ; il faut perdre ton plaisir ou ton Dieu, et c'est à toi à décider : Quem ris tibi de duobus dimitti? (Isai., 33.) Et la passion, qui s'était en nous rendue la maîtresse de notre cœur, par une monstrueuse infidélité, nous faisait conclure : Je veux mon plaisir. Mais que deviendra donc ton Dieu, répliquait secrètement la conscience, et qu'en ferai-je, moi qui ne puis pas m'empêcher de soutenir ses intérêts contre toi? Quid igitur faciam de Jesuf (Matth., 27.) Qu'il en soit de mon Dieu ce qui pourra, répondait insolemment la passion ; je veux me satisfaire , et la résolution en est prise. Mais sais-tu bien, insistait la conscience par ses remords, qu'en t'accordant ce plaisir, il faut qu'il en coûte à ton Dieu de mourir encore une fois, et d'être crucifié dans toi-même? Il n'importe, qu'il soit crucifié, pourvu que je mécontente : Crucifigatur! (Id.) Mais encore, quel mal a-t-il fait, et quelle raison as-tu de l'abandonner de la sorte? Quid enim mali fecitf Mon plaisir, c'est ma raison; et puisque mon Dieu est l'ennemi de mon plaisir, et que mon plaisir le crucifie, je le redis : Qu'il soit crucifié : Crucifigatur! Car voilà, mes chers auditeurs, ce qui se passe tous les jours dans les consciences des hommes, et ce qui s'est passé dans vous et dans moi, autant de fois que nous sommes tombés dans le péché qui cause la mort à Jésus-Christ, aussi bien qu'à notre âme ; voilà ce qui fait la grièveté et la malice de ce péché. Je sais qu'on ne parle pas toujours, qu'on ne s'explique pas toujours en des termes si exprès et d'une manière si sensible , mais après tout, sans s'expliquer si distinctement et si sensiblement, il y a un langage du cœur qui dit tout cela. Car du moment que je sais que ce plaisir est criminel et défendu de Dieu, je sais qu'il m'est impossible de le désirer, impossible de le rechercher sans
perdre Dieu ; et par conséquent je préfère ce plaisir à Dieu, dans le désir que j'en forme et dans la recherche que j'en fais. Or, cela suffit pour justifier la pensée de saint Chrysostome, et la doctrine des théologiens sur la nature du péché mortel.
Un Dieu exposé aux insultes , et traité de roi chimérique par une troupe de faux adorateurs : quel spectacle, chrétiens! Jésus- Christ, le Verbe éternel, couvert d'une pauvre robe de pourpre, un roseau à la main, une couronne d'épines sur la tête, livré à une insolente soldatesque, qui fait de celui que les anges adorent en tremblant, selon l'expression de Clément Alexandrin, un roi de théâtre : Scenam Deum facitis. (Clem. Alex..) Ils fléchissent le genou devant lui , et , par la plus sanglante dérision , ils lui arrachent le roseau qu'il tient, pour lui en frapper la tête : image trop naturelle de tant d'impiétés qui se commettent tous les jours durant la célébration du plus auguste de nos mystères. Le Sauveur du monde y est caché sous les espèces du sacrement, mais sous ces mêmes espèces qui le couvrent il est toujours Dieu, et par conséquent toujours digne de nos adorations. Or, quels hommages lui rendons- nous? Il ne faut point ici ces raisonnements étudiés pour nous l'apprendre : ouvrons les yeux, voyons ce qui se passe autour de nous, et reconnaissons avec douleur un des plus grands désordres du christianisme. Je ne suis point surpris que ses bourreaux l'aient comblé d'ignominies et d'opprobres; ils le regardaient comme un criminel chargé de la haine publique, et ennemi de la nation. Mais vous, chrétiens, vous ne pouvez ignorer qu'il est votre Dieu, et présent sous les symboles mystérieux qui le dérobent à votre vue. S'il y paraissait avec toute sa majesté, et tel qu'il se fera voir dans son second avènement, vous en seriez saisis de frayeur; cependant, dit saint Bernard, plus il se fait petit, plus est-il digne de nos respects, puisque c'est son amour et non la nécessité qui le réduit dans cet état d'anéantissement. Mais il semble que vous preniez plaisir à détruire son ouvrage, en opposant votre malice à sa bonté, vous l'insultez jusque sur le trône de sa grâce, et, pour me servir des paroles de l'apôtre, vous ne craignez pas de fouler aux pieds le sang du Nouveau Testament. Car, en vérité, que faites- vous autre chose par tant d'irrévérences et tant de scandales qui déshonorent également et le sanctuaire où vous entrez , et le Dieu qui y est renfermé? Ah! mes frères, je pourrais bien maintenant demander à la plupart des chrétiens ce que saint Bernard leur de-
mandait de son temps : Vide jam quid de Deo tuo .sentiaa (Bern.)? Que pensez- vous de votre Dieu, et quelle idée en avezvous conçue? S'il tenait dans votre esprit le rang qu'il y doit avoir vous porteriez- vous devant lui à de telles extrémités? iriez-vous à ses pieds l'insulter ? car j'appelle insulter Jésus-Christ, venir à la face des autels se distraire, se dissiper, parler, converser, troubler les sacrés mystères par des ris immodestes et par des éclats. J'appelle insulter la majesté de Jésus-Christ, demeurer en sa présence dans des postures immodestes, et avec aussi peu de retenue que dans une place publique. J'appelle insulter l'humilité de Jésus-Christ, étaler avec ostentation et à ses yeux tout le luxe et toutes les vanités du monde. J'appelle insulter la sainteté de Jésus-Christ , apporter auprès de son tabernacle , et dans sa sainte maison, un passion honteuse que l'on y entretient, et que l'on y allume tout de nouveau par des regards libres, par des désirs sensuels , par les discours les plus dissolus , et quelquefois par les plus sacrilèges abominations. Dieu se plaignait autrefois de Finfidélité de son peuple , en lui disant par la bouche de son prophète : Vous avez profané mon saint nom : Polluistis nom en sanctum meum. (Ezech., 36.) Mais ce n'est pas seulement son nom que nous profanons, c'est son corps, c'est son sang, ce sont ses mérites infinis, c'est sa divinité même, c'est tout ce qu'il y a | dans lui de plus respectable et de plus grand. Toutefois ne vous j y trompez pas; car le Seigneur aura son tour, et, justement pi- I que de tant d'injures, il ne les laissera pas impunies, mais il saura < s'en venger, en vous couvrant d'une éternelle confusion.
Enfin, chrétiens, un Dieu crucifié par d'impitoyables bourreaux, dernier effet de la cruauté des hommes sur la personne innocente du Fils de Dieu. C'était au pied de cette croix où nous le voyons attaché, que la justice de son Père l'attendait depuis quatre mille ans. Ainsi il la regarda, quelque affreuse qu'elle fût, comme un objet de complaisance, parce qu'il y trouvait la réparation de la gloire divine et la punition de nos offenses. Mais autant que cette première croix eut de charmes pour lui, autant a-t-il d'horreur de celle que nos péchés lui dressent tous les jours. Ainsi, disait saint Augustin, ce n'est point de la rigueur de celle-là qu'il se plaint, mais la dureté et la pesanteur de celle-ci lui paraît insoutenable : Cur me graviorum criminum tuorum cruce, quam Ma in qua pependeram afflixisti? (August.) Il savait que sa croix, toute ignominieuse qu'elle était, passerait du Calvaire,
comme parle le même saint Augustin, sur la tête des empereurs. Il prévoyait que sa mort serait le salut du monde , et que son Père rendrait un jour ses opprobres si glorieux , qu'ils deviendraient l'espérance et le bonheur de toutes les nations. Mais dans cette autre croix, où nous rattachons nous-mêmes par le péché, qu'y a-t-il, et que peut-il y avoir pour lui de consolant? il y voit son amour méprisé, ses grâces rejetées, d'indignes créatures préférées au Créateur. Si donc le soleil se cacha pour n'éclairer pas l'action barbare de ses ennemis qui le crucifièrent, de quelles ténèbres, pécheur, ne devrait- il pas se couvrir à la vue de vos dérèglements et de vos excès? Car c'est par là (comprenez-le une t'ois, si vous ne l'avez pas encore assez bien compris); c'est par là, mon cher auditeur, que vous renouvelez sans cesse toute la passion de Jésus-Christ. Ce n'est pas moi qui le dis, c'est saint Paul dans l'épitre aux Hébreux : Rursum crucifigentes sibimet ij^sis filium Dei, etostentuihabentes. (Hebr., 6.) Comme si ce grand apôtre s'expliquait de la sorte : Ne croyez pas, mes frères, qu'il n'y ait eu que les Juifs qui aient trempé leurs mains dans le sang du Sauveur; vous êtes complices de ce déicide : et par où? par vos impiétés, par vos sacrilèges, par vos impudicités, par vos jalousies, vos ressentiments, vos vengeances, par tout ce qui corrompt votre cœur, et qui le soulève contre Dieu : Rursum crucifigentes sibimet ipsis Filium Dei, et ostentui habentes. N'est-il donc pas juste qu'en pleurant sur Jésus-Christ, vous pleuriez encore plus sur vous-mêmes, puisque vous n'êtes pas seulement les auteurs de sa mort, mais que vos péchés en détruisent encore, par rapport à vous, tout le mérite, et vous la rendent inutile et même préjudiciable, comme il me reste à vous faire voir dans la troisième partie.